13 novembre, atelier 3 –
“Dire, taire et entendre la souffrance au travail”

(Photo d’illustration)

 

En ouverture de cette séance, le président Philippe Bataille présente les participants :

 

“Quand exprimer sa souffrance aggrave les tensions”

Sylvain Kerbourc’h et Sophie Dalle-Nazébi présentent une recherche sur l’emploi et l’expérience professionnelle de sourds en milieu ordinaire, qui s’est déroulée en 2011-2012 et arrive à son terme. Parmi cette population, le manque de communication est la principale source de mal-être au travail… et la recherche de solutions semble générer d’autres souffrances.

“Dans leur travail quotidien, les salariés sourds doivent mener en parallèle des efforts pour deviner à tout moment ce qui se dit, ce qui se passe autour d’eux, reconstruire des informations dont ils ne perçoivent que certaines bribes. Ils doivent également légitimer l’intervention d’un interprète en langue des signes, qui est souvent jugée inutile”, explique Sylvain Kerbourc’h.

“Nous avons observé différentes stratégies employées par les salariés sourds pour améliorer leur environnement de travail, lorsqu’ils ne veulent pas seulement ‘faire avec'”, poursuit Sophie Dalle-Nazébi. “Soit ‘investir le savoir-être’ en se montrant souriant, en enquêtant sur ce qui se passe dans l’entreprise pour compenser leur exclusion des réunions de travail et de la vie syndicale…”

Soit en utilisant les procédures existantes d’amélioration des conditions de travail. Mais identifier les personnes-clés en charge de cette question s’avère un parcours du combattant. Et même alors, se posent les problèmes de communication : comment dialoguer avec ces personnes de façon fluide et confortable, en l’absence d’interprète ? Tout cela, en supposant que le problème sera même reconnu par ces instances…

Écouter l’intervention de Sylvain Kerbourc’h et Sophie Dalle-Nazébi, suivie d’une série de questions du public :

 

Marie-Anne Dujarier, discutante de cette séance, intervient après ce premier exposé : “Est-ce que dans les nombreuses situations de travail dont vous avez eu l’écho, il était systématiquement question de souffrance, de situation qui empirent ? Vous avez peint un tableau très accablant, n’y a-t-il pas des nuances à apporter selon l’activité, le statut ? Qu’en est-il des stratégies qui fonctionnent, du recours au collectif ?”

Écouter la discussion :

 

Dire ou taire la souffrance au travail : des enjeux spécifiques en seconde partie de carrière ?

Morgane Kuehni expose les résultats d’une recherche réalisée aux côtés de Magdalena Rosende, dirigée par Nicky Le Feuvre dans le cadre du PNR60 qui porte sur l’ égalité entre hommes et femmes. On se focalise ici sur la Suisse pour évoquer la deuxième partie de carrière : cette période de la vie active entraîne-t-elle des enjeux particuliers pour dire ou taire la souffrance au travail?

En Suisse, le taux d’emploi des 50-64 ans est très élevé, atteignant les 68%. Le nombre de femmes y est notablement élevé, avec 72% de cette classe d’âge chez les salariés. Les informations présentées dans cet exposé ont été recueillies dans 4 grandes entreprises du secteur tertiaire au moyen d’entretiens.

« Les interviews nous ont livré une pléthore de plaintes sur leurs conditions de travail », précise Morgane Kuehni : « ‘pressés comme des citrons’, le moral sapé par l’agressivité de certains clients, une partie des salariés de 50 à 65 ans affirment être en mauvais état physique et psychique, traitement médical à l’appui. Certain/e/s ont le sentiment d’être mis au placard et dévalorisé/e/s, d’autres de souffrir d’un excès de travail. » Les personnes rencontrées se plaignent également d’une perte de sens et de reconnaissance de leur travail, qui a des incidences sur leur état de santé. Pourtant, la majorité des personnes taisent, voire cachent, cette situation à leur hiérarchie et à leurs collègues…

Les personnes interrogées évoquent toutes un « avant », une période regrettée : leur jeunesse avec une meilleure résistance aux charges de travail, mais aussi un contexte économique des Trente Glorieuses largement plus favorable. Le contexte politique d’encouragement au “vieillissement actif” et la contrainte de certaines personnes au maintien en emploi pour des raisons économiques jouent également un rôle dans la difficulté qu’évoquent certain/e/s “seniors” de porter publiquement les maux du travail.

(L’intervention de Morgane Kuehni n’a pas été enregistrée)

 

Destin des paroles de plainte en organisation

Olivia Foli a mené une recherche sur les paroles de plainte au travail, un mode d’expression de la souffrance.

“La plainte est inhérente à la souffrance, mais elle est tout de même autonome”, explique-t-elle : il peut y avoir souffrance sans plainte, ou une plainte décalée par rapport au motif réel de mal-être. Beaucoup de facteurs canalisent en fait l’expression de la plainte.

En milieu professionnel, l’expression des paroles de plaintes est canalisée par les normes et la culture du milieu. Elle risque parfois d’être brimée ou sanctionnée. Olivia Foli cite en exemple l’étude de Marc Loriol sur la plainte de fatigue chez les infirmières, qui est largement influencée par le type de management auquel elles sont soumises.

Olivia Foli, dans une série d’observation menée lors de travaux antérieurs, a distingué trois types de plaintes en se basant sur le langage, mais aussi sur l’attitude des salariés. Il existe des “plaintes de mal-être”, où le plaignant donne à voir sa souffrance, mais aussi des “plaintes stratégiques”, lors des réunions ou près de la machine à café, qui visent à discréditer le collègue ou le service d’en face. Elle évoque enfin l’existence d’une plainte “désincarnée, ludique”, où le plaignant ne présente pas les signes de mal-être qu’il exprime. Elle lui attribue une fonction rituelle, qui relève davantage de la volonté d’intégration au sein d’un groupe.

Écouter l’intervention d’Olivia Foli :

 

Situations pathogènes au travail : subjectivation ou non subjectivation ?

Constance Perrin-Joly prévient d’entrée : “Je vais parler de gens qui ne se plaignent pas”.

“Il se développe un discours important sur les questions de souffrance”, poursuit-elle, “qui renvoie à une expression massive sur les risques psychosociaux, la fatigue, le harcèlement moral… Et pourtant dans les terrains que j’ai pu fréquenter, j’ai eu affaire à peu d’expressions de cette souffrance. J’ai donc voulu m’interroger : la sociologie est une nouvelle façon de parler de la santé, sans la médiation du médecin, et qui légitime finalement la parole des acteurs. Mais on l’a beaucoup critiqué parce qu’elle passe par un processus de subjectivation, avec un risque de psychologisation du social.”

Constance Perrin-Joly a pu constater une forme de paradoxe : la souffrance est exprimée dans le cadre collectif… et finalement, c’est sans doute quand on l’exprime qu’on a le moins de possibilité d’agir.

La pénibilité est de plus largement relativisée par les individus qui exercent leur travail : son ressenti dépend de sa trajectoire individuelle, celle de ses parents, de ses enfants et du groupe social auquel on appartient.

Pour des ouvriers par exemple, le corps est perçu comme un outil, dont la résistance est une preuve de professionnalisme. La pénibilité est même souvent revendiquée, jusque chez les cadres, fiers de leur résistance à des horaires de travail à rallonge, aux déplacements, au stress de l’imprévisible… Comment, dans ce cas, les RH peuvent-ils se saisir du problème ?

Écouter l’intervention de Constance Perrin-Joly :

 

La séance s’achève par une nouvelle intervention de Marie-Anne Dujarier et plusieurs questions du public :

Écouter la discussion :

 
Retranscription : Nicolas Gauduin

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