“L’atelier comme lieu d’un travail non-dit”…A.Michel et L.Van-Belleghem

Image_Sem Michel Van Belleghem 2014 11 24Pour cette seconde séance des « Lieux-Dits du Gestes » de la saison 2014-2015, le 24 Novembre dernier, deux intervenant et discutant ont répondu à l’invitation de Claire Edey-Gamassou et du séminaire mensuel du DIM Gestes.

Réunis dans les locaux de l’EHESS du Boulevard de France, à Paris, Alain Michel, historien des techniques, et Laurent Van-Belleghem, ergonome, sont intervenus dans une séance dont le titre était :

“L’atelier comme lieu d’un travail non-dit. Introduire le travail à la chaine à Renault-Billancourt”.

  

 

dim gestes Extraits sonores disponibles en bas de page.

 

 

En  voici ci-dessous les Comptes-rendus.

 

Alain Michel, historien, a commencé par expliquer qu’il utilisait les images comme sources de connaissances du passé, et les outils numériques comme moyen d’interprétation. « Dans une perspective d’histoire des techniques, ce qui m’intéresse est la façon dont le mot de “chaîne” est attribué à une pratique de travail localisée et contextualisée, visible sur des documents visuels », a expliqué l’historien. La rétro-simulation des gestes du travail sert de « plateforme d’expérimentation » pour confronter les données recueillies.

Afin d’illustrer cette approche combinant le visuel et le virtuel, il a projeté un court extrait d’un film de reconstitution en 3D d’un poste de travail de 1922. La séquence montre l’une des premières étapes de l’assemblage automobile dans l’atelier C5 de Renault, à Billancourt. Cette même année, un article de presse française présente ce dispositif de montage en le qualifiant de « chaîne », et de « procédé moderne ».

Alain Michel a ensuite souligné les limites et les apports de ce résultat d’étape qui soulève des interrogations et sollicite la « redécouverte de nouvelles sources historiques ». Cette reconstitution virtuelle ne serait donc qu’une « hypothèse de travail » provisoire. Quoi qu’il en soit, selon lui, la scène de l’extrait vidéo met en évidence plusieurs faits:

Image_Sem 2014 11 24_Ateliers1– La chaîne de Renault détonne par rapport à l’image, irréaliste, que Charlie Chaplin en a donnée dans « Les Temps Modernes » (tourné en 1934). La chaîne de Charlot illustre un concept plus qu’une réalité. Mais, a souligné Alain Michel, cet imaginaire n’existait pas encore en 1922. Chaplin s’inspire de sa visite, en 1923, de l’immense usine Ford de River Rouge à Détroit. L’entreprise américaine a été la première en 1913 à appliquer la chaîne au montage automobile. Il faut se garder, selon l’historien, de toute transposition anachronique des schémas de pensée, et toujours resituer les faits en tenant compte des décalages chronologiques et des distances géographiques.

 

 

 

Image_Sem 2014 11 24_Ateliers2– Chez Renault le dispositif est manuel (les voitures sont poussées à la main) alors qu’à la même époque chez Ford, les chaînes sont mécanisées et automatisées. Ceci ne signifie par pour autant que le français était en « retard » par rapport à l’américain. La même année, en 1922, Renault célébrait la modernité de sa chaîne manuelle et Henry Ford publiait son ouvrage, « My Life and Work ». Il s’agit ici d’une fausse concomitance : le premier venait de transformer sa société à nom propre en société anonyme. Le grand patron américain cherchait quant à lui à justifier son immense succès dans le contexte d’une recrudescence de l’hostilité (des muckrackers) à l’égard des compagnies géantes. Ford produisait plus d’un million de véhicules identiques (la Ford-T), alors que Renault n’en produisait que 8100, en 20 modèles différents. Dans une situation qui était alors très différente, « Renault inventait une autre chaîne à son image. »

 

Image_Sem 2014 11 24_Ateliers3– Aussi rudimentaire soit-elle en apparence, cette chaîne se révèle par ailleurs être relativement complexe. Elle consiste à poster des ouvriers le long d’un convoyeur sur lequel se déplacent des objets à fabriquer. Chacun est chargé d’accomplir une même tâche spécialisée (OS) pendant que tous travaillent à la même cadence: un lieu (poste), des gestes (gamme d’opérations) et un temps (cadence), sont donc imposés aux travailleurs. Pour que ce dispositif fonctionne il faut que la somme du travail soit répartie en activités de même durée, mais aussi que toutes les pièces soient identiques et que la discipline d’équipe soit respectée. Conditions qui ne vont pas de soi.

 

 

L’historien a ensuite expliqué que la modélisation faisait apparaître un certain nombre de problèmes : d’un côté, l’irréalisme des pantins (ouvriers) : de l’autre l’excessive interchangeabilité des pièces modélisée en 3D. Dans la réalité, ces pièces n’étaient en effet que rarement parfaitement identiques, les ouvriers devant alors effectuer un travail d’ajustement. Quoi qu’il en soit, on perçoit que le travail demandé aux ouvriers était à la fois sophistiqué, technique et physique. Il n’avait donc rien à voir avec les cadences infernales, et tâches répétitives, illustrées par Charlot.

Image_Sem 2014 11 24_Ateliers4« Je me place dans un cadre d’histoire des techniques, qui considère le système de fabrication comme le produit d’une construction sociale et non pas comme résultat d’une évolution inéluctable, ou d’un déterminisme technique. ». Alain Michel a ensuite présenté les trois fondements méthodologiques de son travail de modélisation 3D : la micro-histoire pour son souci de varier les échelles d’observation : l’ethnolinguistique, pour son attention à l’occurrence des mots, et une « visio-histoire » qui considère les images comme des sources à part entière et se donne la peine d’en interpréter méthodiquement les données. Il a ensuite détaillé les étapes concrètes de « cette construction d’une représentation d’un lieu de travail concret », dont les textes ne disent pas grand-chose et dont « les images donnent une vision fragmentée ». Il a commenté l’absence de films montrant la chaîne de 1922, puis présenté plusieurs dessins, retraçant les 12 étapes du travail à la chaîne, un reportage photographique, daté du 27 février 1922, ainsi que quelques plans d’implantation. C’est la confrontation en situation de ces séries d’images qui documente la modélisation en 3D.

Enfin, il a commenté la reconstitution virtuelle des gestes ouvriers sur les trois premiers postes de travail de la chaîne de 1922 en projetant un film de 6 minutes. (visible sur le site du programme de recherche Usines 3D : http://www.usines3d.fr/ )

A titre de conclusion, l’historien a notamment souligné « la complexité du rudimentaire » et précisé s’intéresser au « processus d’apprentissage » dont témoignent les sources historiques. Ce « dispositif » était en effet en évolution constante, et en grande partie informelle et tacite. Résultat : les traces écrites sont rares. Enfin, Alain Michel a expliqué que ce travail de reconstitution était déjà pluridisciplinaire, car il a collaboré notamment avec des archéologues et des informaticiens. C’est un travail qui, par ailleurs, « gagnerait à être continué avec des sociologues, gestionnaires et ergonomes »…

Image_a-lireBibliographie indicative :
David A. HOUNSHELL, From the American System to Mass Production, 1800-1932: The Development of Manufacturing Technology in the United States, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1984.
Vincent GUIGUENO, « Le travail à la chaîne à l’épreuve du burlesque », in Antoine de BAECQUE, Christian DELAGE (dir.), De l’histoire au cinéma, Paris, Éditions Complexe, 1998, p. 127-144.
John L. AUSTIN, Quand dire, c’est faire, Seuil, 1991 (première éd. 1967).
Jacques REVEL (dir.), Jeux d’échelles. La microanalyse à l’expérience, Paris, EHESS/Gallimard/Seuil, 1996.
Alain P. MICHEL, Travail à la chaîne : Renault 1898-1947, Boulogne-Billancourt, Editions ETAI, juin 2007.
Alain P. MICHEL, « La reconstitution virtuelle d’un atelier de Renault-Billancourt : sources, méthodologie et perspectives », Documents pour l’histoire des techniques, n° 18, 2° semestre 2009, pp. 23-36.

 

Image_Sem Van Belleghem 2014 11 24Laurent Van Belleghem, ergonome, a tout d’abord précisé qu’il avait une formation initiale d’ingénieur, et qu’il avait finalement choisi l’ergonomie après un passage, justement, chez Renault. Il s’intéresse aujourd’hui non seulement aux troubles psychosociaux, mais également à la conception de situations de travail, dans le cadre de conduites de projet. A partir desquelles il réalise ensuite un travail de recherche. Il a par ailleurs expliqué s’appuyer sur des simulations de situations de travail, qui impliquent des déterminants pas seulement techniques, mais aussi managériaux. Se pencher sur les « situations de travail », permettrait en outre selon lui d’aller au delà du simple « poste », et donc d’élargir au collectif.

Il a ensuite rappelé que l’enjeu pour les ergonomes qui accompagnent ce type de projet, est d’adapter le travail à l’homme, et non l’inverse. L’idée est donc de concevoir des espaces de travail alors même que la « situation de travail » n’existe pas encore. Ni même l’activité. Tout le « paradoxe de l’ergonomie de conception » (Theureau). C’est la raison pour laquelle, pour contourner ce paradoxe, Laurent Van Belleghem s’appuie sur des simulations de situation de travail, consistant à simuler un « travail futur probable », en faisant intervenir les opérateurs et leur savoir-faire, qui se projettent alors dans l’activité future. Et ainsi, « de mettre le projet à l’épreuve de l’activité », alors qu’habituellement les prescripteurs/organisateurs décident d’un aménagement, auquel les opérateurs doivent ensuite s’adapter. Ces opérateurs deviennent alors les « variables d’ajustement d’un système qui ne les a généralement pas assez pensés ». Cette simulation du « travail futur » lui rappelle celui d’Alain Michel, même si celui-ci cherche à reconstituer un « travail passé », en s’appuyant, lui, sur l’outil numérique. Ce que ne fait pas l’ergonome, n’ayant pas encore trouvé un outil susceptible de répondre à ses exigences.

Laurent Van Belleghem a également rebondi sur la différenciation d’Alain Michel entre ce qui est et fait, et ce que l’on peut voir, et surtout le fait que « la réalité surgit avant le mot ». Lui-même met « les gens en action avant même de penser » à cette action, à la manière dont ils vont s’organiser. Il a cependant précisé que dans ces simulations, il accordait beaucoup d’importance à ce qui était dit par les opérateurs « dans la mesure où cela renvoie à ce qu’ils sont supposés faire à ce moment –là. »

Il est enfin, notamment, revenu sur l’intérêt des nombreux allers-retours de l’historien entre les différentes époques, nécessaires pour comprendre que tout ne se fait pas linéairement, qu’il peut y avoir des inerties et des ruptures.

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Les échanges ont ensuite porté sur les modèles productifs qui font office d’exemples, et les « pantins » censés représenter les ouvriers.

 

 

DIM Gestes, Bandes Sons

DIM Gestes, Bandes Sons

Audio-diffusion : Extraits des interventions 

24 nov 2014 LdG by Dim Gestes on Mixcloud

 

Biographies des intervenants :

  • Alain Michel, historien des techniques, Laboratoire IDHES UMR8533, Institutions et Dynamiques Historiques de l’Economie, Université d’Evry-Val d’Essonne (UEVE)
  • Laurent Van-Belleghem, ergonome et professeur associé, CNAM
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Lieux Dits du Gestes, Programmation 2014-2015

 

Consultez la page dédiée au cycle de Séminaires mensuels du DIM Gestes

sur le thème « Espaces, Lieux et Travailleurs »

 

 

Mise en ligne le 5 Janvier 2015.

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