Adèle Baraud, lauréate DIM Gestes 2015 : une ethnographie en territoire de chômage… féminin

Doctorante en sociologie, Adèle Baraud se penche sur le rapport au travail et à l’emploi des femmes des classes populaires. Pour son projet de recherche « Entre injonction institutionnelle à l’activité et normes domestiques. Le rapport au travail et à l’emploi des femmes de milieu populaire », elle est accueillie au CRESPPA, Centre de recherche Sociologique et Politique de Paris, sous la double direction de Yasmine Siblot et Coline Cardi. http://www.cresppa.cnrs.fr/csu/equipe/les-membres-du-csu/baraud-adele/

DIM Gestes - Adèle Baraud

DIM Gestes – Adèle Baraud

Après une « classe prépa » puis une licence de philosophie, discipline qui selon elle « aide à prêter attention aux termes que l’on emploie et à intégrer les normes académiques », Adèle Baraud a finalement intégré une troisième année de licence de sociologie. Pour son mémoire de recherche de Master 1 de Sociologie “Modes de vie et inégalités”, elle s’est penchée sur les relations de guichet dans une agence Pôle emploi. Son terrain : un stage de deux mois à Pôle Emploi. Il s’agissait alors, notamment, d’étudier la manière dont le travail domestique et parental était pris en compte par les conseiller.e.s. « J’ai notamment observé ce qu’il se passait à l’accueil. Mais c’était délicat à analyser car les interactions y sont assez rapides, il était donc plus difficile d’élaborer une grille… » Par contre, dans les bureaux des conseiller.e.s, le terrain était plus riche. « J’ai assisté à une cinquantaine d’entretiens en face-à-face… Le scénario est le même à chaque fois puisque tout est très informatisé, ce qui permet de faire des comparaisons. » Ce fut l’occasion d’observer et d’analyser la réaction des conseiller.e.s face à la plus ou moins grande disponibilité des chercheuses d’emploi. « Je voulais savoir vers quoi on les orientait, si on les poussait à faire garder leurs enfants, et comment ces questions étaient évoquées… D’ailleurs, elles le sont rapidement, notamment quand elles viennent avec leurs enfants, ou quand le ou la conseiller.e leur présente les horaires d’un emploi en particulier. »

Une « norme d’activité » qui s’impose à tous et toutes ?

Ce qu’elle constate alors, c’est que durant les rendez-vous les profils des demandeuses d’emploi sont évalués par les conseiller.e.s à l’aune des figures de la « bonne » ou de la « mauvaise » chômeuse.  « J’ai remarqué à plusieurs reprises une certaine forme de culpabilisation. Il est arrivé que des conseillères prennent leur propre exemple en disant ‘Moi j’ai réussi !’. Et ce, alors même que les situations matérielles ne sont pas les mêmes… » Comprendre comment cette « norme d’activité » se diffuse, se module et est reçue est bien au cœur du travail de l’actuelle doctorante. « Aujourd’hui, hommes et femmes sont attendus sur le marché du travail. C’est le modèle dominant. » Sans compter que les emplois proposés aux femmes de classes populaires sont généralement à horaires décalés, « destructurés », et à bas salaires… « Ce qui ne permet pas de vivre décemment, et d’être indépendante. Ces femmes se retrouvent donc dans des situations où on leur dit qu’il faut travailler alors même que le marché du travail est dépourvu de gratifications financières et symboliques… »

Que décident-elles alors ? Travailler ? S’arrêter ? « Des calculs financiers entrent bien évidemment en compte… Mieux vaut-il garder ses enfants, ou les faire garder pour travailler ? Il y a, de fait, beaucoup de femmes “travaillant au foyer”.  Même si ce n’est pas dans la norme dominante valorisée par les femmes des classes moyennes. » Ces femmes finissent souvent par se désinscrire ou être désinscrites de Pôle Emploi, figurant alors dans le flou du « halo du chômage ». Ce qui fait baisser forcément les statistiques du chômage.

Suivre au long terme le parcours des femmes de milieu populaire

A l’issue de ce Master 1, pendant lequel il s’agissait surtout d’étudier leur rapport aux institutions, elle a souhaité axer son travail sur ces demandeuses d’emploi elles-mêmes, par un travail ethnographique. Ce fut le cas en Master 2 de Sociologie. Et c’est encore le cas aujourd’hui, en thèse. « Au fur et à mesure de mes rencontres et de la découverte de parcours très différents, j’ai trouvé intéressant d’aller au-delà du rapport aux institutions… J’avais en tête de réaliser une enquête localisée, dans une approche compréhensive, plutôt que de multiplier des entretiens partout en France. » S’éloigner alors des institutions devenait impératif. « Certaines femmes en sont très éloignées, surtout quand elles ont d’autres réseaux… notamment les associations qui accueillent, entre autres, les personnes déçues, voire radiées de Pôle Emploi. »

C’est ainsi qu’elle a décidé, il y a deux ans, de s’intéresser au milieu associatif local. « Je suis entrée comme bénévole dans une association un peu généraliste, qui proposait de l’aide aux devoirs, des ateliers cuisine, etc. et à retrouver un emploi de manière pratique… Car il faut bien comprendre que le simple exercice du CV peut être déstabilisant quand on n’a jamais travaillé ou presque. Dans ces associations, on les aide à combler les trous. » Cela fait donc maintenant deux ans qu’elle s’y rend toutes les semaines. « J’y ai rencontré un certain nombre de femmes avec qui j’ai réalisé des entretiens. L’idée est de suivre leurs parcours, leur évolution, et ce qui influe sur le rapport à l’emploi : leur diplôme, les transports disponibles, les relations locales, leur place dans la fratrie, leur enfance, l’éventualité d’un mariage… ». C’est aussi l’occasion de prendre en compte l’expérience précoce du travail, quand nombre de ces femmes ont commencé très tôt à aider leur mère dans les tâches domestiques. « Car il s’agit d’un véritable travail, même s’il n’est pas rémunéré. » Si la place et le rôle occupés dans la famille influent bien entendu sur la position occupée sur le marché du travail, l’état du marché du travail influence lui aussi la position que l’on veut ou peut occuper au sein de la famille.  Et son terrain de recherche ne s’arrête pas à cette seule association. « J’en sors aussi, au fur et à mesure des rencontres, pour éviter un biais. Je suis présente régulièrement dans deux autres espaces situés dans le même quartier. J’ai aussi beaucoup travaillé sur les statistiques du quartier afin de savoir avec qui je n’étais pas rentrée en contact jusque-là. » A l’heure actuelle, l’objectif serait, en complément, de retourner à Pôle Emploi, et tout particulièrement dans l’agence du territoire dans lequel elle mène son enquête depuis plus de deux ans.

Obstacles et résistances

Parmi ces femmes, les profils divergent. « Certaines n’adhèrent absolument pas à cette norme d’activité… D’autres sont entrées dans la vie active très rapidement, même sans qualification, et y sont restées après leur mariage, jusqu’à un licenciement brutal. Ces femmes-là ont un rapport au chômage qui se rapproche de celui des chômeurs classiques. Elles mettent tout en œuvre pour retrouver un emploi, mais finissent par se décourager et s’investir dans l’éducation de leurs enfants. Il y a parfois beaucoup de souffrance. D’autres investissent pleinement leur rôle de mère dès la fin de leurs études. J’ai aussi rencontré des femmes qui n’avaient jamais eu de carrière stable, qui ont enchaîné les CDD et contrats aidés… Les périodes de chômage n’ont pas le même écho pour elles, qui investissent d’autres espaces comme les associations. » Si une majorité d’entre elles sont peu ou pas qualifiées, d’autres sont diplômées. Mais, après quelques emplois en contrats précaires, ces dernières ne sont pas parvenues à trouver un emploi, notamment à cause de la dévalorisation des diplômes étrangers en France. « Travailler sur le chômage des femmes me demande de puiser dans la sociologie des classes sociales, et notamment populaires, mais aussi dans la sociologie du genre et celle des rapports sociaux de “race”. Car les contraintes qui pèsent sur ces femmes mais également les résistances qu’elles y opposent ne peuvent être comprises qu’en tenant compte au moins de ces trois rapports sociaux. »

 

Audrey Minart, pour le Miroir Social

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