13 novembre, table ronde 1 –
“Expertise et évaluation de la souffrance : les instruments et les acteurs”

Qui sont les personnes qui évaluent la souffrance au travail, et quelles conséquences ont le choix de leurs instruments sur le résultat de leur expertise ? Pour mieux saisir les enjeux de cette question, Claire Edey-Gamassou, maître de conférences en gestion et membre du bureau du Gestes, a rassemblé autour de la première table ronde de la journée thématique “Dire et entendre la souffrance au travail” les chercheuses en gestion Florence Allard-Poesi et Sandrine Hollet-Haudebert, le doctorant Tarik Chakor et le consultant Xavier Zunigo.

Les supports d’expression de ce qui relève d’un ressenti extrêmement intime, sont aussi divers que les canaux qui permettent l’expression de ces maux. L’amplification de la voix des travailleurs en souffrance est le fait de différents acteurs qui ont chacun des approches particulières, des enjeux qui leur sont propres, et qui interviennent dans des cadres tout aussi différents, qui eux aussi vont conditionner la façon dont cette voix va être transmise. De la rencontre de ces acteurs, dépend aussi la réception par le collectif, par la société du message qu’il souhaite faire passer. Quels facteurs influencent notre photographie du phénomène ?

Écouter l’introduction de Claire Edey-Gamassou

L’individu vu par les indicateurs de souffrance

Comment les échelles de mesure ou les questionnaires voient-ils le sujet souffrant ? Florence Allard-Poesi et Sandrine Hollet-Haudebert, de l’Institut de recherche en gestion de l’Université Paris-Est (UPEC) se sont interrogées sur ce qui caractérise le sujet construit par les méthodes scientifiques d’évaluation de la souffrance au travail : si on lit entre les lignes, comment ces échelles de mesure conçoivent-elles l’individu ? Suivant ici Michel Foucault (notamment dans L’Archéologie du savoir, 1969), les chercheuses considèrent que le savoir sur la souffrance au travail se définit par un ensemble de discours mais également par un ensemble de conditions sociales et matérielles permettant ces discours. Analysant qualitativement sept échelles de mesure participant du savoir sur la souffrance, elles montrent que l’individu construit par ces échelles est capable d’un rapport au temps objectif, s’inscrit dans un rapport transactionnel aux choses et à autrui, mais n’est pas un acteur de sa vie et de son environnement.

Écouter la présentation de Florence Allard-Poesi et Sandrine Hollet-Haudebert : La construction du sujet souffrant au travers des instruments scientifiques de mesure

Les consultants peuvent-ils objectiver la souffrance au travail ?

Qui sont les consultants des cabinets de conseil, dans le marché hétéroclite de la prévention des risques psychosociaux et de la souffrance au travail ? Leurs profils disciplinaires, leurs démarches de prévention diffèrent tant que Tarik Chakor, doctorant au laboratoire d’économie et de sociologie du travail (Lest), s’est interrogé sur leur capacité à réellement objectiver la souffrance au travail. Le consensus de façade sur les étapes à suivre cache un contenu hétérogène et porteur de stratégies différenciées. Ainsi, ces consultants jouent un rôle décisif dans la construction sociale des risques psycho-sociaux. L”auteur souligne l’existence de cabinets militants (pro-direction ou pro-salariés), de cabinets co-constructifs et de cabinets “adaptables”.

Écouter la présentation de Tarik Chakor : Les cabinets-conseil spécialisés en prévention des risques psychosociaux : des acteurs « objectivants » ?

Jeux de pouvoir autour des CHSCT

Les comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) existent depuis maintenant trente ans. Xavier Zunigo, directeur du cabinet d’études Aristat, est un expert en organisation du travail auprès d’eux. S’il admet qu’il est lui-même l’objet d’études des deux précédentes interventions, il a conscience du fait que ces comités sont “les arènes où se cristallisent les représentations de la santé au travail et de la souffrance au travail”. Il raconte ce qu’il a appris au cours de ses diagnostics pour le cabinet Technologia à France Télécom, Sciences Po, le Conseil d’État et actuellement… sur l’administration de la Région Ile-de-France, qui finance le DIM Gestes. Le CHSCT a notamment le pouvoir de “faire entrer dans l’entreprise cet animal étrange qu’est le consultant, alors que dans toutes les autres situations, l’employeur est seul juge”, remarque-t-il. Lequel expert arrive avec son point de vue d’autorité, ses méthodes… et ses conceptions du travail.

Écouter la présentation de Xavier Zunigo : L’expertise, expression des stratégies et jeux d’acteurs autour de la politique de prévention

Le débat

Claire Edey-Gamassou ouvre le débat sur la prévention secondaire (comment réduit-on les risques et les conséquences ?) mais aussi sur la place que peuvent prendre dans l’histoire de l’entreprise différents rapports et enjeux de lutte. L’objectivation est-elle réellement possible, se demande-t-elle avant de laisser le micro à la salle. Jean-Louis Bally, de l’Observatoire du stress de France Télécom, suggère que plus que l’objectivité, l’essentiel est que le donneur d’ordre soit indépendant. Pascal Marichalar, sociologue (qui intervient lors de la seconde table ronde) demande à Xavier Zunigo si certains acteurs ne cèdent pas plus à l’envie de produire de nouvelles connaissances, au détriment de l’action. Constance Perrin-Joly interroge Florence Allard-Poesi et Sandrine Hollet-Haudebert sur les conséquences des différentes perceptions de l’individu qu’elles ont identifiées, sur l’interprétation des résultats. Loup Wolff leur oppose l’idée que de tels outils ne sont pas faits pour une évaluation individuelle. Mais le gestionnaire regardera les chiffres, répond Florence Allard-Poesi… On parvient à “un sentiment d’objectivation”, conclut Claire Edey-Gamassou, qui fait le lien avec la seconde table ronde : après l’expertise, que fait-on du rapport ?

Écouter le débat, avec les réponses des quatre intervenants.

Compte rendu réalisé par Clara Tomasini.
Un grand merci à Agnès Vignes pour l’enregistrement de qualité de toutes les interventions.

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