13 novembre, table ronde 2 –
“Au croisement des savoirs et des discours”

“Cette formule, croisement des savoirs, croisement des discours, suggère au fond que nous allons maintenant nous intéresser aux diverses disciplines qui se donnent pour objet la compréhension, le diagnostic et la prise en charge de la souffrance au travail; mais nous allons également examiner de quelles façons les connaissances produites sont (susceptibles d’être) à l’origine de controverses politiques, voire susceptibles de trouver une traduction dans le discours juridique. Parler de croisement des savoirs, c’est bien évidemment signifier que tous ces savoirs ne sont pas uniformes, qu’ils sont pluriels, différents, voire divergents. La table ronde résume parfaitement cette diversité…”

Ainsi Isabelle Vacarie, professeur de droit privé à Paris-Ouest,  présente-t-elle la seconde table ronde de la journée thématique “Dire et entendre la souffrance au travail”, le 13 novembre 2012 à l’ENS Cachan. Elle introduit les présentations du sociologue Pascal Marichalar, du chercheur en sciences humaines du travail Nicolas Chaignot et du médecin du travail Zakia Mediouni.

Écouter l’introduction d’Isabelle Vacarie

L’irruption du politique dans les sciences de la « vie au travail » en Suède des années 1960 à aujourd’hui

Dans quelles circonstances les enjeux du débat autour du travail en viennent à être considérés comme des enjeux de pouvoir politique ou syndical, ou plutôt comme des risques à évaluer, gérer, prévenir, avec une approche plus technicienne ? Après avoir étudié cette question chez EDF-GDF en France, Pascal Marichalar, post-doctorant au Groupe de sociologie politique européenne de Strasbourg, l’aborde dans un cadre plus “exotique” : le contexte suédois, dans le cadre du projet ANR “Index” (Indépendance des experts en santé). La Suède est intéressante pour sa très forte histoire de recherche sur le lien entre bien-être et travail depuis l’après-guerre, qui en a fait un pays de précurseurs sur “la vie au travail”, comme on dit en Suède. Ces recherches ont eu des répercussions politiques très précoces. Loin de chercher un “modèle suédois” à suivre, Pascal Marichalar cherche à faire une histoire sociale du lien entre le psychisme des travailleurs et le travail. Plus généralement, il esquisse une étude du rapport entre science et politique : la science peut-elle résoudre les problèmes politiques ?

Écouter la présentation de Pascal Marichalar

 Quelle prise en compte de la clinique du travail par le droit ?

Nicolas Chaignot présente un projet tout récent, sur le dialogue entre la psychodynamique du travail et le droit. Il cherche à décrire les conditions qui ont permis ce dialogue, et ses enjeux philosophiques. Parler de la souffrance au travail est devenu un sujet à la mode, mais on parle assez rarement de la nature de la souffrance… peut-être parce qu’elle est assez difficile à saisir scientifiquement, peut-être aussi parce qu’il est naturel et humain de la fuir, faute de pouvoir la supprimer. Mais la souffrance est liée à notre expérience du monde. Le droit reconnaît de plus en plus la personne et ses droits fondamentaux dans sa construction de la relation au travail en termes de rapport de pouvoir.

Écouter la présentation de Nicolas Chaignot

L’apport de la médecine générale au diagnostic de la souffrance au travail

Le médecin du travail a pour mission d’éviter l’altération de la santé des travailleurs du fait du travail, rappelle Zakia Médiouni, médecin du travail, praticien attaché à la consultation de pathologies professionnelles de l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches. En matière de souffrance au travail, il s’agit d’éviter que des processus organisationnels et des agissements répétés de personnes ne soumettent les salariés de l’entreprise à un risque de survenue de pathologie. Du fait de la grave crise démographique que subit la profession de médecin du travail, les médecins généralistes deviennent un recours essentiel. Or ils n’ont pas été formés au repérage des critères précis qui permettent de dépister les situations de souffrance au travail parmi des ressentis complexes. Au-delà des « risques psycho-sociaux », terme générique et peu opérationnel, Zakia Médiouni et Alexis D’Escatha proposent aux médecins généralistes une démarche d’évaluation de l’exposition des salariés à des nuisances organisationnelles ou à des agissements répétés. S’ils n’ont que peu de marge d’action au niveau collectif ou organisationnel, les médecins généralistes peuvent agir au niveau individuel pour contribuer à remédier à cette urgence de santé publique.

Écouter la présentation de Zakia Mediouni

Le débat

“En vous écoutant, on perçoit bien le fait qu’il y a différentes façons d’aborder la souffrance au travail. En tant que chercheur, on peut adopter une posture descriptive, analytique, notamment pour rendre compte des rapports qui se sont noués entre la science et le politique ; on peut également se placer dans une perspective plus prescriptive, de l’ordre de “ce qu’il faut faire” : dans quel sens devrait évoluer le droit, ou ce que devrait faire le médecin du travail. […] Ces positionnement différents peuvent nous donner l’occasion de réfléchir à la façon dont nous nous positionnons lorsque nous parlons et de ce que l’on peut en attendre”, remarque Isabelle Vacarie.

Le débat commence par une apostrophe du psychologue du travail Yves Clot, qui se dit “sceptique” : “vous faites des hypothèses rapides, en particulier celle qu’on peut transférer l’hypothèse toxicologique du risque à la question de la souffrance au travail […] au risque de considérer que les travailleurs sont seulement “exposés” au risque [… et de ] pasteuriser le réel”, en droit comme en médecine.” Le droit est un discours et non pas une action, répond Isabelle Vacarie. Quant à Zakia Mediouni, elle répond qu’elle a bien conscience de la force de son hypothèse, mais que son approche est pragmatique pour donner des outils aux médecins, et non pas dogmatique. La psychanalyste Catherine Farzat remarque une évolution du droit actant la subjectivité dans la souffrance au travail, qui peut renvoyer le problème à une question de parole contre parole. Une assistante sociale du travail voit dans les recherches exposées ici la confirmation de ses suspicions sur le terrain : les outils sont rarement peu efficaces dans un univers de souffrance bien réelle.

Écouter le débat.

Top