Au travail, on croise l’humour noir, on saisit les rires jaunes; avec Marc Loriol et Michel Pigenet…

Image SEM_2014 01 09_Humour, travail et regulations Loriol Pigenetà l’occasion du séminaire « Les Dits de Gestes » du jeudi 9 janvier 2014, dont le thème était

“Le langage au travail : Humour, travail et régulations”,

Marc Loriol, sociologue, nous a fait part du paradoxe suivant selon lequel, alors qu’on constate un renouveau pour l’humour dans le discours managérial au travail, on observe dans le même temps, un regain de recours et de sanctions contre des salariés ayant eu des pratiques ou discours empruntés d’humour, citant à titre d’exemple en introduction les commentaires d’internautes défendant le licenciement d’une salariée d’un magasin de vêtement qui avait plaisanté sur les physiques comparés d’une ministre – qui faisait ses courses- et de son garde du corps.

 

Badge-Visuels BA0049-BA00560Le rire serait-t-il de moins en moins acceptable et de moins en moins accepté, en situation de travail ? Alors que l’humour spontané (et potentiellement subversif) est fragilisé par le délitement des collectifs de travail et parfois par les tentatives de contrôle voire de sanction de la hiérarchie, il existe tout un mouvement, dans le management, visant à faire de l’humour un outil pour améliorer le commandement ou la relation client. Cette littérature n’est pas nouvelle. On en trouve un exemple (cité par Yves Cohen, Le siècle des chefs) dans une revue de littérature réalisée en 1940 par le psychologue américain Bird synthétisant une vingtaine d’articles sur les qualités nécessaires pour être un « bon chef ». Constatant que les travaux consultés ne semblent pas êtres d’accord sur ces qualités, il conclue tout de même : « seulement un petit nombre de caractéristiques, nommément grande intelligence, initiative, sens de l’humour, et extraversion, apparaissent avec une fréquence suffisante pour indiquer des traits généraux possibles du leadership » (p.381). Avoir de l’humour deviendrait alors un atout dans la compétition économique.

Image_Rire au travailVoici quelques exemples significatifs d’offres d’emploi qui montrent que l’on cherche un collaborateur adaptable, flexible, humble mais aussi créatif, productif, résistant, etc. : Pour un chargé d’affaires : « Sens de l’humour et résistance au stress et aux déconvenues ». Pour un « Directeur clientèle pétillant et fringant » (sic) : « ATTENTION : sens de l’humour obligatoire ». Pour un technicien devant travailler en mode projet : « Un sens de l’humour à toute épreuve ».

 

Dans son intervention Marc Loriol parle de l’humour comme un phénomène collectif et social, à la fois un révélateur de tensions et un mode d’entrée pour aider à comprendre la régulation des relations au travail. Comme les discours sur le stress, la montée des préoccupations autour de l’humour au travail (condamnation quand il apparait trop subversif, appel à un humour consensuel, aseptisé comme moyen magique de régler divers problèmes au travail -leadership démocratique, motivation, gestion du stress, de la relation client, etc.-) est un symptôme de la fragilisation du lien social et des collectifs de travail dans le monde professionnel.

Il expose les approches fonctionnalistes et critiques de l’humour et souligne le caractère inclassable de l’humour qui résiste à tous les essais de typologie. A l’instar des discours sur le stress, la montée des préoccupations autour de l’humour au travail aujourd’hui pourrait être un symptôme de la fragilisation du lien social et des collectifs de travail dans le monde professionnel.

Image_hahaMarc Loriol,  émaille son propos de nombreuses références à des situations rencontrées lors de ces recherches et observations de terrain, auprès de policiers ou encore plus récemment de diplomates, ou relatés par d’autres chercheurs, notamment extraits des articles du dossier qu’il a coordonné dans Les Mondes du Travail de juin 2013.

 

 

Michel Pigenet  introduit la discussion en signalant que les historiens croisent, eux aussi, l’humour dans les recherches qu’ils mènent sur le travail. Si les autobiographies écrites en parlent peu, les sources construites à chaud ou les témoignages oraux d’acteurs directs ou d’observateurs extérieurs y font volontiers allusion. On ne dispose guère, cependant, d’études attentives à ses manifestations dans le quotidien du travail, sur le modèle inauguré par Alf Lüdtke. A défaut d’analyses spécifiques, la question est plus souvent abordée à travers ses usages dans les temps forts de mobilisations collectives. Ceci posé, Michel Pigenet souligne combien, par-delà d’incontestables invariant,  ses modalités diffèrent selon les contextes professionnels : verriers, bûcherons, ouvriers du livre, dockers, etc. Ce qu’intègrent et confortent jusqu’aux tracts syndicaux. Ceux rédigés par les militants cégétistes des centres d’appels d’une grande compagnie aérienne, jeunes et professionnels de la parole, regorgent ainsi de jeux de mots et de contrepèteries inconnus de leurs homologues distribués dans la métallurgie, les chemins de fer ou… le reste de l’entreprise.

Michel Pigenet ordonne ses remarques et questions autour des deux thèmes des frontières et des temporalités.

Image_hohohoLes frontières ? Que met-on, au juste, sous la notion d’humour ? Dans certains cas, l’insulte et la vulgarité paraissent prévaloir, cependant que le fou-rire peut virer à la crise de nerf. Comment passe-t-on, du reste, du sourire au rire et qu’en est-il de la typologie de ce dernier, du rire franc au rire jaune ? Qu’en est-il, encore, de l’articulation de l’humour et de la gaîté, cette disposition au  plaisir de vivre ou humeur riante ? Le discutant sait gré, d’ailleurs, à Marc Loriol et à plusieurs des auteurs du dossier des Mondes du Travail d’avoir insisté sur le plaisir que procure l’humour que peinent à prendre en compte des grilles de lecture par trop fonctionnalistes ou critiques. Le noter ne saurait certes conduire à négliger les effets de son recours, ne serait-ce qu’à travers l’attrait de ce qui, « marrant », concourt à mettre les rieurs de son côté. Par quoi l’humour, dont le maniement ne va pas sans connivences, est à la fois facteur de cohésion et de clivages, bref participe aussi à la construction de frontières.

Moyen de communication, l’humour compte plus d’un vecteur. On ne saurait se contenter, concernant le travail, des modes les plus élaborés de l’écrit, du discours, du chant, du dessin ou de la saynète. Ne négligeons pas, ainsi, les bruits et les cris qui, incongrus et spontanés, acquièrent une dimension transgressive, sinon subversive. Il convient aussi de compter avec les gestes, indispensables dans les contextes plus bruyants, comme à la manière de détourner, dans les ateliers, les outils ou les pièces fabriquées.

Frontières également, si l’on se soucie des temps et lieux de l’humour au travail. On admettra que la question et les pratiques puissent différer pendant l’activité proprement dite et au cours des pauses, à la faveur des casse-croûtes et des repas. Occasion de revisiter, de ce point de vue, les sociabilités au travail et le rôle, entre autres, de l’alcool.

Où se situent, enfin et dans la continuité des remarques précédentes, les frontières entre les sphères du travail et du hors-travail ? Quelles dialectiques régissent, en ce domaine, les valeurs, cohésions et clivages de genre, de générations, de classes, de races ou d’ethnies à l’œuvre dans la société englobante et au travail ? Existe-t-il des formes intermédiaires, transitionnelles ou spécifiques d’humour chez les chômeurs ou les retraités ?

Image_Hi Hi HiQuant aux temporalités, c’est paradoxalement le problème sur lequel l’historien se montre le plus prudent, du moins l’historien contemporanéiste. La difficulté tient ici, en dehors même de celle soulevée par la minceur de l’historiographie disponible, à la coexistence d’échelles de temps inconciliables. Ceux du travail, relèvent en effet de la moyenne durée quand ceux des sensibilités et des mœurs, en mesure d’éclairer le tolérable ou le transgressif, procèdent davantage de la longue durée. Pour aller vite, et sous réserve d’inventaires approfondis, les hypothèses les plus solides rejoignent, pour le XXe siècle, celles des sociologues quant à l’influence des conjonctures sociopolitiques – guerres, crises, etc. – et de l’évolution de l’autonomie des travailleurs sur l’humour, ses usages et ses enjeux au travail.

 

Les Dits de Gestes du 9 janvier 2014_PHOTOS des intervenantsDossier à consulter :

Revue semestrielle « Les Mondes au travail », N°13,  dossier paru en juin 2013 : « L’humour au travail, dépasser les lectures fonctionnalistes et critiques ».

 

 

 Consulter le profil universitaire de Marc Loriol, sociologue

Consulter le profil universitaire de Michel Pigenet, historien

Audio-diffusion : Ecoutez les interventions

Marc Loriol, partie 1 : 1min19


Marc Loriol, partie 2-a : 3min38

Marc Loriol, partie 2-b : 3min29

Marc Loriol, partie 2-c : 8min27

Marc Loriol, partie 3-a : 6min18

Marc Loriol, partie 3-b : 4min38

Marc Loriol, partie 4-a : 4min19

Marc Loriol, partie 4-b : 4min39

Marc Loriol, partie 5-a : 5min03

Marc Loriol, partie 5-b : 5min37

Marc Loriol, partie 6 : 6min45

Marc Loriol, partie 7: 2min25

Michel Pigenet est discutant, partie 8-a : 5min19

Michel Pigenet est discutant, partie 8-b : 4min46

Michel Pigenet est discutant, partie 8-c : 6min18

Michel Pigenet est discutant, partie 8-d : 6min31

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