Effets négatifs de situation de travail sur la santé, des différences hommes-femmes ? Entretien avec Régine Bercot

Image_Book_Comment rendre compte de la santé au travail en tenant compte des appartenances de genre_BERCOT La santé au travail au prisme du genre, ouvrage collectif dirigé par Régine Bercot, paraissait en novembre dernier aux éditions Octarès.

Régine Bercot professeur de sociologie à l’université Paris 8 Vincennes, chercheur au GTM-CRESPPA[1], associée à l’équipe MOS (EHESP), revient sur les origines de cet ouvrage né d’un colloque international et d’un séminaire mensuel sur le Mal être du genre au travail, deux initiatives impulsées et soutenues par le DIM Gestes.

 

  

 

 

Régine Bercot pointe les multiples mécanismes qui tendent à occulter les effets du genre sur la santé au travail, qui tiennent à la fois aux stéréotypes de genre, à l’organisation du travail et des temps de travail, pensés sur un modèle masculin, à l’inégale répartition des tâches domestiques entre les hommes et les femmes ou encore à la faible identification des risques professionnels dont souffrent principalement les femmes.

 

Le DIM Gestes impulse une réflexion sur un sujet encore peu étudié

Régine BERCOTRégine Bercot : Cet ouvrage trouve son origine dans les campagnes de soutien à des manifestations scientifiques que lance chaque année le DIM Gestes depuis sa création. En 2012 à l’occasion de la première campagne, Danièle Linhart et moi-même avions repéré un appel qui invitait à mettre en place des dispositifs de réflexion collective sur les questions de santé au travail, avec une attention aux problématiques de genre. Ce sujet nous a semblé particulièrement intéressant et encore peu investi dans le milieu académique. Par exemple chez nous, bien que l’équipe « Genre, travail et mobilités » du CRESPPA traite directement des questions de genre, la question de la santé au travail et du genre n’avait pas encore été affrontée.

 

 

C’est donc vraiment le DIM Gestes qui nous a mis en mouvement sur ce sujet. Nous avons rédigé un premier texte de réponse, un texte martyr, puis mis en place un comité scientifique constitué de Florence Chappert, Anne-Sophie Cousteaux, Julien Choquet, Anne Jacquelin, Danièle Linhart, Arnaud Mias, Michèle Paiva, Danièle Kergoat, Haude Rivoal et moi-même. À l’origine, notre réponse ne portait pas directement sur le genre, mais sur l’analyse des effets négatifs de situation de travail sur la santé avec une attention aux différences hommes femmes. Nous souhaitions traiter la question du genre mais nous ne savions pas encore clairement comment nous y prendre et nous l’avions donc mise un peu comme un supplément d’âme sur les effets du travail sur santé. C’est suite aux discussions avec le comité scientifique que nous avons choisi de la placer au cœur de notre réflexion. Nous nous sommes en fait rapidement aperçus que la question du genre était peu abordée dans les travaux sur la santé au travail, ce qui s’est confirmé lorsque nous avons commencé à chercher des personnes pour intervenir dans le séminaire. On trouvait facilement de nombreuses recherches sur le genre et le travail dans des univers professionnels variés (fortement masculin, féminin, mixte) ou encore sur la santé au travail, mais très peu de travaux se situaient à l’articulation de ces trois champs : genre/travail/santé. Nous avons donc décidé d’inviter les personnes qui travaillent sur le genre, la santé et/ou le travail à faire un pas de côté et à traiter ces trois dimensions ensemble, ce qui était assez inattendu pour eux !

 

Un séminaire, un colloque et deux ouvrages

Le dispositif que nous avons choisi pour cela a été celui d’un séminaire mensuel de recherche sur un an, dans lequel des chercheurs issus de différents horizons disciplinaires ont pu intervenir, présenter des recherches finalisées ou en cours, livrer des réflexions, des doutes etc. À l’issu de ce séminaire s’est tenu un colloque en décembre 2013, sur une journée où sont intervenus cinq chercheurs étrangers (Elisa Ansoleaga, Karen Messing, Martine Lacomblez, Nicky Le Feuvre, Angelo Soares) et moi-même. Ce colloque a été l’occasion d’ouvrir une fenêtre sur l’international et d’apporter un éclairage différent sur les questions de genre et de santé au travail. Ca a été un réel succès avec une centaine de participants d’horizons divers (académiques et professionnels).

 

Dim Gestes_Image_livre rougeCes deux manifestations ont chacune donné naissance à un ouvrage, celui qui vient de paraître, La santé au travail au prisme du genre : épistémologie, enquêtes et perspectives internationales, et qui rassemble les six contributions du colloque. Quatre d’entre elles livrent les résultats de grandes enquêtes quantitatives sur la santé au travail des hommes et des femmes, et deux autres (celles de Nicky Le Feuvre et la mienne) ont une portée davantage épistémologique visant à réfléchir aux enjeux théoriques et méthodologiques que pose l’analyse des effets du genre sur la santé au travail.

 

 

 

Dim Gestes_Image_livre rougeQuant au séminaire, il va donner lieu à la publication d’un ouvrage collectif, Le mal être du genre au travail, qui paraitra au premier trimestre 2015 chez Octarès. Il rassemblera les interventions du séminaire qui sont-elles basées sur des approches qualitatives et des études de cas. Deux ouvrages donc, qui s’appuient chacun sur des méthodes et des terrains différents et qui portent des regards complémentaires sur cette question du genre et de la santé au travail.

 

 

 

Toutes ces activités scientifiques n’auraient pas eu lieu sans le DIM Gestes qui a impulsé nos réflexions sur cette thématique, jusque-là peu investie, qui a soutenu financièrement ces initiatives, et s’est aussi montré suffisamment souple dans son fonctionnement pour qu’elles puissent voir le jour !

 

Quels sont les apports de l’ouvrage La santé au travail au prisme du genre qui vient de paraître ?

Cet ouvrage comprend donc des contributions de chercheurs étrangers : Karen Messing, ergonome, et Angelo Soares, sociologue, tous deux professeurs à l’Université du Québec à Montréal. Elisa Anseolaga, docteur en santé publique, et chercheur au département de psychologie à Santiago au Chili. Marianne Lacomblez professeur de psychologie du travail à l’Université de Porto au Portugal. Nicky Lefeuvre, membre et présidente suppléante du Conseil scientifique du DIM-GESTES et professeure de sociologie du travail à l’Université de Lausanne.

 

Les travaux de Karen Messing au Québec ceux d’Elisa Ansoleaga au Chili se font écho dans l’ouvrage. En effet, ils rendent chacun compte, dans des contextes nationaux différents, de la situation des femmes et des hommes sur un ensemble large de situations permettant une comparaison riche d’enseignements. En constituant des échantillons solides et en établissement des corrélations, les chercheuses mettent ainsi en évidence l’invisibilité de certains maux au travail par-delà les variations nationales. Elles soulignent l’importance de la reconnaissance au travail, source forte de satisfaction au travail, et dans le cas contraire les effets délétères que cela peut engendrer, notamment une importante détresse, surtout lorsque les individus sont fortement investis dans leur travail. Sur ce point, les auteurs montrent le déficit de reconnaissance que subissent les femmes dans les deux pays. Elles font également ressortir la prévalence de la détresse psychologique dans les emplois en contact direct avec le public, source de tensions, ou impliquant un travail émotionnel, faisant ici écho aux conclusions de centaines enquêtes françaises.

 

Les résultats de l’Enquête québécoise sur des conditions de travail, d’emploi et de la santé et la sécurité du travail (EQCOTESST) – que Michel Vézina, président du Conseil Scientifique de GESTES et épidémiologue québecois avait présenté lors du premier cycle de séminaire qu’organise lui-même GESTES chaque année [2]) -, et sur laquelle s’appuie Karen Messing, mettent en évidence plusieurs différences d’exposition selon le genre à des situations pathogènes : les femmes sont ainsi davantage exposées au harcèlement psychologique au travail que les hommes ; l’éducation et le revenu élevés sont des facteurs protecteurs pour les hommes mais pas pour les femmes, pour lesquelles une position sociale « supérieure » dans l’entreprise ne permet pas de compenser une différence de traitement liée au sexe. Sa contribution révèle par ailleurs quelques ficelles de construction des indicateurs comme celui de précarité contractuelle qui touche plus souvent les femmes que les hommes et nous fait entrer dans la « cuisine » de statistiques.

 

Karen Messing et Elisa Ansoleaga soulignent enfin combien leurs investigations ont pu se heurter à des réactions hostiles notamment de la part du patronat. Il est particulièrement intéressant de voir comment se fait l’intrusion des représentants patronaux jusque dans la définition des items des enquêtes, venant ainsi illustrer l’existence des rapports sociaux autour des conditions de travail.

 

Angelo Soarès et Marianne Lacomblez centrent pour leur part leurs réflexions sur les effets de l’organisation du travail sur les rythmes, la charge de travail et la répartition du temps de travail. La contribution de Soarès « Le genre du mal-être : les conduites suicidaires et le travail dans de sombres temps » est par exemple construite autour d’une enquête originale qui permet de rendre compte des facteurs organisationnels à l’origine des idées suicidaires, en intégrant dans l’analyse l’effet des rapports sociaux de sexe. Ces facteurs sont au nombre de neuf : la charge de travail, le contrôle sur le travail, la reconnaissance au travail, la coopération entre les collègues, la justice organisationnelle, la cohérence entre les valeurs de l’organisation et celles du salarié, la communication, la supervision et le développement des compétences. La question des suicides de travail semble particulièrement aigue au Québec du fait d’un développement d’organisations du travail, comme la lean production, qui se développe dans de nombreux secteurs, notamment les hôpitaux, et dégradent les conditions de travail. Soares souligne ainsi l’effet marqué de la charge de travail et de la coopération sur la formation d’idées suicidaires. Cette recherche, dont les résultats apparaissent congruents avec ceux des enquêtes françaises, est d’autant plus importante qu’il existe peu de travaux concernant le suicide des femmes.

 

La contribution de Nicky Lefeuvre, vice-présidente du Conseil scientifique de GESTES livre enfin une réflexion épistémologique et fait écho à l’introduction du livre que j’ai rédigée. N. Lefeuvre qui écrit depuis de nombreuses années sur les processus qui permettent aux femmes de se faire une place dans les métiers et les professions, invite à s’interroger sur l’effet des normes de genre sur la santé des travailleurs. Pour saisir ces effets, il faut analyser ce que les normes qui cadrent l’organisation du travail et les multiples injonctions qui mettent en avant la responsabilité individuelle, font aux travailleuses. Pour évaluer cela, il faut par ailleurs analyser la manière dont les individus s’investissent dans leur travail et au sens qu’il lui attribue, largement dépendant de l’activité effectuée mais aussi des trajectoires individuelles.

 

Comment s’est déroulé ce séminaire mensuel et qui y a participé ?

Le séminaire s’est étalé sur douze séances et il y a eu au total 25 présentations. Nous avons essayé de faire venir dans ce séminaire des gens aux objets de recherches et aux ancrages disciplinaires différents. Plusieurs sociologues sont intervenus mais aussi des ergonomes, comme Dominique Cau-Bareille et Sophie Prunier-Poulmaire (membre du Bureau de GESTES), des praticiens comme Fabienne Bardot (médecin du travail), Marie Pezé (docteur en psychologie et psychanalyste), Anne Flottès (consultante et psychodynamicienne) ou Florence Chappert de l’Anact[3]. Ce séminaire a également été l’occasion pour plusieurs jeunes docteurs et doctorantes de présenter et de discuter leur travail (Isabel Boni, Lucie Goussard, Anne Jacquelin, Michèle Paiva, Haude Rivoal).

 

Autant de personnes qui ont donc une approche différente de ces questions, tant du point de vue disciplinaire que de leurs expériences d’enquêtes ou professionnelles qui leur offrent chacune un poste d’observation particulier sur ces problématiques de santé au travail et de genre et donc les amènent à les aborder sous des angles variés : celui du médecin du travail en service interentreprises, de la consultante  « souffrance et travail », de l’ergonome, de la psychodynamicienne, du sociologue etc. Le public du séminaire était aussi diversifié, avec des chercheurs bien sûr, mais aussi des praticiens, des acteurs de terrains etc. Je pense que cette diversité de regards a vraiment permis des échanges très riches et ça a été l’occasion pour nous d’essayer de réfléchir à ce qu’il y avait de commun à toutes ces analyses, et ainsi de tirer le fil d’une réflexion collective.

 

 

Penser la santé au travail au prisme du genre : une problématique qui soulève des questions tant théorique que méthodologique

 Quels sont les conclusions que vous tirez de toutes ces réflexions ?

La nécessité d’articuler les différentes sphères (professionnelle et domestique)

Image_Concilier vies professionnelle et privéeUn des principaux résultats de nos réflexions est la nécessité d’ouvrir les différentes sphères de la vie sociale pour comprendre les effets du genre sur la santé au travail en regardant la manière dont elles s’articulent, particulièrement la sphère professionnelle et domestique. Au départ, lorsque nous avons commencé à réfléchir à cette question nous nous sommes intéressés aux travaux qui étudient comment s’articulent le travail et le hors travail. C’est une question centrale car la manière dont le travail est assumé et vécu par les acteurs dépend énormément des charges qu’ils ont en dehors du travail. Ceci renvoie par ailleurs à la définition que l’on se donne du travail dans nos recherches, se limite –t- on au travail salarié ou adopte –t-on une vision plus large en intégrant le travail domestique ? Sur ce point, plusieurs travaux ont bien pointé la nécessité de tenir ensemble ces deux dimensions du travail dans l’analyse.

 

Il nous également semblé davantage pertinent de parler de mal être au travail plutôt que de souffrance car dans de nombreuses situations les femmes ne sont pas forcément malades ou en souffrance mais ne se sentent pas bien pour autant. Ceci s’observe par exemple très bien dans les métiers fortement masculins où les femmes sont peu nombreuses et occupent des places marginales. Parler de mal être permet donc de saisir une gamme plus vaste et diversifiée de situations de travail qui influent sur la santé des femmes et donc de mieux comprendre les effets du genre.

 

Nous nous sommes enfin aperçu que les inégalités ou les discriminations dont souffrent les femmes en matière de santé au travail sont largement invisibles et ce pour plusieurs raisons qui tiennent à la manière dont les postes de travail sont conçus, dont l’activité et les temps de travail sont organisés, au fait que les acteurs n’ont pas toujours conscience des différences de traitement entre hommes et femmes, ou encore aux normes et aux cultures professionnelles qui cadrent les discours sur le mal être au travail et rendent parfois difficile son expression.

 

Des univers de travail organisés sur le modèle du « masculin neutre »

image_femme au travailLes interventions des ergonomes ont montré que lors de la conception des postes de travail les différences biologiques entre les hommes et les femmes ne sont pas prises en compte. Les postes sont ainsi pensés pour un individu moyen qui s’avère en réalité être un homme, donc qui n’a pas de poitrine, possède une certaine taille et une certaine musculature que n’ont pas les femmes ce qui les pénalise et peut engendrer des problèmes de santé. Cette forme d’invisibilité aux différences morphologiques entre les hommes et les femmes est liée au modèle « masculin neutre » qui sous-tend la conception de ces postes de travail mais pas seulement. Ce phénomène s’observe en effet à d’autres niveaux dans le travail.

 

L’un de ces niveaux réside dans les interactions quotidiennes au travail, comme l’a montré Isabel Boni au sujet du conseil en management, qui est un univers professionnel qui, même s’il s’est fortement féminisé depuis les années 1990, reste marqué par un « ethos viril ». Incarner la figure de l’expert, qui est masculine, suppose donc pour les femmes tout un travail sur leur corps, leur voix, leurs attitudes, leur apparence etc. qui est couteux et peut générer du mal-être. Les perceptions et les stéréotypes de genre pèsent également dans les interactions et peuvent conduire à des disqualifications, comme ça a été le cas d’une jeune femme qualifiée de fille « légère et disponible » après être venue en short à une soirée entre collègues de travail. Cette image qui lui a été attribuée a eu des répercussions dans sa vie professionnelle et elle a eu du mal à l’effacer. Cette histoire qui peut faire sourire est un exemple parmi beaucoup qui souligne en réalité le poids des stéréotypes de genre dans les jugements professionnels, qui débordent le lieu de travail, mais aussi les différences de traitement d’un même comportement selon qu’une femme ou un homme l’adopte. Un homme sera par exemple moins souvent stigmatisé qu’une femme s’il boit et perd un peu le contrôle de lui-même lors d’une soirée entre collègues de travail.

 

Une construction sociale du temps qui pénalise les femmes

Cette construction des univers de travail sur le modèle masculin s’observe aussi dans la manière dont sont pensées les possibilités d’évolution de carrière, d’autonomie ou de responsabilité en liens avec des critères et des normes qui sont celles du masculin ce qui, de fait, met les femmes hors champs. Par exemple, faire carrière en tant que cadre impose souvent de rester tard le soir au travail pour assister aux réunions importantes qui ont lieu en fin de journée. Or, cette organisation du temps pénalise les femmes qui ont d’autres obligations, la première étant de s’occuper des enfants. Marc Loriol au sujet des diplomates montre bien qu’occuper cet emploi en tant que femme ou qu’homme n’a pas le même sens ni les mêmes conséquences. La femme d’un diplomate servira ainsi la carrière de son mari en prenant en charge les activités domestiques et de réception, de relations sociales, ce que ne fera pas un homme dans le cas inverse. De nombreuses études montrent que les femmes ont davantage tendance que les hommes à mettre leur carrière en retrait au profit de celle de leur conjoint.

 

Image_horloge stress rougeCes formes d’organisations du travail ou de répartition du temps sont souvent perçues comme naturelles et rarement questionnées. Certains modèles de métiers, comme celui de chirurgien sur lequel j’ai travaillé, valorisent par exemple la forte présence sur le lieu de travail, le fait d’être indispensable etc. et mettent en avant un ensemble de critères de « professionnalisme » qu’il sera plus facile d’atteindre pour un homme que pour une femme. Ces critères et ces qualités attendues des professionnels sont présentées comme liées à la nature même du métier, qui imposerait ici une présence continue du chirurgien sur le lieu de travail. Or, dans les faits on s’aperçoit que ce n’est pas le cas. Si certains mondes de la chirurgie imposent une forte présence aux chirurgiens, d’autres parviennent à s’organiser pour que tout le monde puisse avoir une vie en dehors du travail. Ce n’est donc pas la nature même du métier qui, en imposant un mode de fonctionnement spécifique, pénaliserait les femmes mais l’organisation du travail qui ne tient pas compte des obligations différentes entre les hommes et les femmes. D’autres interventions ont montré que dans beaucoup d’emplois, notamment de cadres, les salariés ramènent du travail à la maison. Or, comme les femmes prennent en charge une partie importante des tâches domestiques elles doivent s’organiser pour gérer ces deux « obligations ». La plupart du temps elles s’occupent d’abord de leur famille et de leurs enfants et après, lorsqu’elles ont du temps à elles, elles l’utilisent pour travailler ce qui réduit le temps dont elles disposent pour elle-même. De fait, leur temps auprès des enfants les conduit à hacher leur investissement dans travail qui devient complètement éclaté ce qui génère de la fatigue.

 

D’une manière générale, l’organisation du travail ne semble pas prendre en compte cette importance du travail domestique des femmes, comme le montre Marianne Lacomblez au sujet des conducteurs de bus où les femmes ont des horaires tout aussi hachés que les hommes. Il y a ainsi des formes de construction sociale du temps qui pénalisent les femmes. Pour comprendre les inégalités de genre face à la santé au travail, il faut donc à la fois prendre en compte la manière dont a été pensée l’organisation du travail mais aussi celle du temps. C’est pourquoi il est nécessaire de penser ce qui se joue au travail et hors du travail pour comprendre les effets du genre sur la santé au travail. Un des apports de ce séminaire a été de montrer que souvent le « rejet » des femmes se fait par défaut parce qu’on construit des situations dans lesquelles elles ne peuvent pas faire ce qu’on attend d’elles.

Comment saisir des inégalités souvent invisibles et peu verbalisées par les acteurs ?

Une des difficultés qu’a pu mettre en lumière ce séminaire est que ces mécanismes, sources d’inégalités, ne sont pas toujours apparents même pour le chercheur qui réalise l’enquête, notamment via des entretiens. Il n’est pas évident de saisir par la parole ces différences car les femmes ne les nomment pas ou peu, souvent parce qu’elles ne les perçoivent pas ou qu’elles leur semblent naturelles. Si on s’en tient au discours des femmes, on constate qu’elles relient rarement les problèmes qu’elles rencontrent au fait d’être une femme. Par exemple, une femme dira « je n’ai pas de problème de carrière, bien que je ne sois pas au plus haut niveau de la hiérarchie, car je privilégie d’autres aspects dans ma vie et que je ne peux malheureusement pas concilier les deux. » Les difficultés pour progresser dans la carrière sont donc présentées comme un problème d’arbitrage entre des dimensions inconciliables de la vie sociale alors que c’est en réalité un problème de partage des tâches entre hommes et femmes. Dans le même sens, Marie Buscatto à travers une de ses études ethnographiques, montre également les décalages qu’il peut y avoir entre ce qu’observe le chercheur et ce qu’expriment les femmes.

 

L’invisibilité c’est donc aussi l’absence de conscience des acteurs eux-mêmes ce qui impose au chercheur de prendre de nombreux détours pour saisir ces différences et les mécanismes qui les fondent. C’est également ce que j’ai pu constater lorsque je faisais des entretiens avec les internes en chirurgie où les femmes commençaient à exprimer leurs difficultés et leur mal être au bout de deux heures. Comme l’ont montré Marc Loriol ou Olivia Foli, l’expression des plaintes n’est pas neutre mais est canalisée par ce qu’il est possible de dire dans le milieu où elles s’expriment. Elle est cadrée par des normes et des cultures spécifiques qui régulent la parole et l’expression du mal être, dans sa mise en forme comme dans ses modes de réception. Le sens des paroles de plainte varie donc en fonction des situations d’énonciation et toutes ces paroles ne traduisent d’ailleurs pas nécessairement un sentiment de mal-être. Tous ces éléments invitent au final à s’interroger sur les différences qu’il peut y avoir entre les femmes et les hommes dans l’expression de plaintes, sur le type de plainte qui peut être formulée et le lien qu’elles entretiennent avec des formes de mal être. Il n’est donc pas facile d’identifier l’effet du genre sur le mal être, d’autant que cette question s’entremêle avec celles des rapports sociaux de classe et des rapports ethniques.

 

Des emplois féminins où les risques professionnels sont moins repérés et reconnus

Une autre dimension qui rend difficile l’identification des effets du genre sur la santé est que les femmes sont exposées à des risques professionnels qui sont parfois peu connus et mal identifiés, contrairement à certains secteurs masculins où les mobilisations sont plus anciennes et massives. Michèle Paiva a ainsi montré qu’il était plus dur d’identifier l’origine professionnelle des cancers pour les femmes dont la trajectoire professionnelle est hachée. Elles occupent pendant un temps un emploi où elles sont exposées puis changent d’emploi, de secteur, puis occupent à nouveau des emplois avec des risques d’exposition. Leur exposition aux cancérogènes est alors discontinue et reconstituer leur trajectoire professionnelle n’est pas facile. Par ailleurs, la reconnaissance en maladie professionnelle des cancers des femmes sont rares, notamment dans la parfumerie ou dans le nettoyage à domicile ou industriel. Lorsque les femmes sont interrogées, elles-mêmes ont peu conscience des risques qu’elles courent en manipulant certains produits qui leur paraissent sans danger car ce sont ceux qu’elles utilisent à la maison.

 

L’ensemble de ces éléments plaident pour dire que ce n’est pas parce qu’il y a de multiples facteurs qui contribuent à rendre invisibles un ensemble d’inégalités, de discriminations et de risques qu’ils n’existent pas pour autant. Ce séminaire a donc permis de mettre à jour un ensemble de mécanismes invisibles en dénaturalisant ce qui semble être d’un autre ordre que celui des rapports sociaux de sexes. Ca a également été l’occasion d’amorcer et de développer une réflexion sur les enjeux épistémologiques, touchant à la définition du travail, au choix des outils conceptuels à mobiliser pour analyser les effets du genre, et sur l’élaboration de méthodes permettant notamment de contourner les freins à l’expression du mal être lié au genre du travail.

Entretien réalisé par Rémy Ponge (doctorant en sociologie au Laboratoire Printemps,  moniteur) pour le DIM Gestes.

[1] Equipe « Genre, travail et mobilité » du Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (CRESPPA)

[2] voir http://gestes.net/lexemple-de-lenquete-quebecoise-sur-les-conditions-de-travail-demploi-de-sante-et-de-securite-du-travail-eqcotesst-2/

[3] Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail.

 

 

images_ile de france etoileLauréate 2012 du DIM Gestes,

cette manifestation scientifique est une des actions soutenues

sur financement du Conseil régional d’Ile-de-France.

et retrouvez toutes les manifestations scientifiques, Lauréates du DIM Gestes des années 2012-2015, sur les pages dédiées dans la rubrique [Contenus Scientifiques].

Information sur la parution de l’ouvrage issu des travaux sur « le genre du mal-être au travail »,  le 24 Novembre 2014.

 

image_LOGO Gestes 003Mis en ligne le 24 Janvier 2015.

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