De l’émergence de collectifs de travailleurs indépendants aux mobilisations collectives

Les collectifs de travail sont réputés être en voie de disparition, ou du moins d’effritement. Ils seraient pourtant essentiels, selon de nombreux chercheurs spécialistes du travail, pour permettre la meilleure coopération possible entre professionnels, et donc un travail de qualité. Ils seraient même un facteur protecteur en termes de santé au travail. Mais comment coopérer lorsque l’on est indépendant, du moins dans les faits, en tout cas isolé et/ou mis en concurrence ? Comment créer du collectif lorsque l’on n’échange pas au quotidien avec des collègues, que l’organisation du travail empêche ou freine les contacts, et empiète ainsi sur le sentiment d’appartenir à une même communauté ? Comment, parfois, se mobiliser ? Ils sont plusieurs chercheurs à s’être posé la question dans le cadre de ce colloque du Gestes sur les Travailleurs individualisés, précarisés ou isolés, qui s’est tenu les 22 et 23 juin 2017.

De l’émergence de collectifs de travailleurs indépendants aux mobilisations collectives

Ce sont des mobilisations improbables à l’image des premiers grévistes en costume-cravate que le grand public a découvert à l’occasion du mouvement des VTC mené contre Uber. Le costume-cravate comme affirmation d’une identité professionnelle pour des chauffeurs soucieux de casser l’image de « l’arabe barbu des banlieues » véhiculée par les médias. Des travailleurs indépendants de moins de 40 ans, en quête d’ascension sociale, qui se sont engagés dans une mobilisation pour obtenir le droit à une véritable indépendance, celle de pouvoir fixer leurs tarifs. Pas facile quand Uber majore les commissions les jours de grèves. Les leaders qui ont émergé des lieux de sociabilisation que sont pour eux les parkings des stations-services les plus proches des aéroports parisiens se sont organisés via les réseaux sociaux pour monter des associations qui ont tôt fait de se faire approcher par des syndicats. Le SCP-VTC a ainsi vite rallié l’UNSA et Capa-VTC s’est affilié à FO en mai 2017. « Le rapport avec les syndicats est ambigu dans la mesure où la revendication principale des VTC n’est pas la requalification en contrat de travail », souligne Sophie Bernard, chercheuse à l’IRISSO, Paris Dauphine qui participe avec Sarah Abdelnour, elle aussi sociologue au sein du même laboratoire, au projet CAPLA, une étude plus globale sur le capitalisme de plate-forme, portée par un financement de l’ANR. Un projet d’étude pluridisciplinaire de plusieurs plates-formes comme Uber, Airbnb, Deliveroo, Foodora, La Rûche Qui Dit Oui, La Belle Assiette ou encore Foulefactory. Selon Sarah Abdelnour, « c’est la dégradation des conditions de travail des VTC qui explique en grande partie la mobilisation ». Au bout de 2 ans, les aides à la création d’entreprise se sont en effet arrêtées pour beaucoup de chauffeurs qui ont alors vraiment senti les conséquences de la politique tarifaire d’Uber sur leurs finances. Contraints d’augmenter leur charge de travail pour parvenir à rembourser les crédits, ils ont également pu en mesurer toutes les conséquences sur leur vie familiale.

Sensibles aux crises insensibles aux reprises

Mathieu Hocquelet, sociologue au John F. Kennedy Institut, de l’Université Libre de Berlin, s’est penché sur les ressorts du mouvement « Fight for $ 15 » porté par le syndicat américain SEIU depuis 2012. Objectif : un salaire minimum à 15 $ de l’heure contre un salaire minimum fédéral actuel de 7,25$. Cible : les multinationales des services, notamment la restauration rapide où l’âge médian est de 35 ans et où les femmes noires et hispaniques, dont les conditions d’emploi et de travail sont les « plus sensibles aux crises et les plus insensibles aux reprises », sont surreprésentées. En apparence, le SEIU s’est totalement effacé dans cette campagne au long cours qui revendique la hausse du salaire de 22 millions de salariés. Il préfère s’appuyer conjointement sur des leaders – employés formés à l’organisation de leur lieu de travail – et des organizers, militants employés par des syndicats et associations communautaires chargés de recruter de nouveaux membres et de faire pression sur les élus locaux en multipliant les actions médiatiques. Néanmoins, malgré l’image horizontale et populaire que le syndicat souhaite donner au mouvement, SEIU organise la campagne avec une approche verticale et très prescriptrice. « Les organisateurs restent les salariés les plus précaires du SEIU et malgré leur travail en faveur de la syndicalisation d’industries à faible salaire, eux-mêmes n’ont toujours pas le droit de se syndiquer », constate Mathieu Hocquelet qui partage son interrogation sur cette « convergence des luttes » (sur les thèmes du travail, du logement, de l’éducation, de la santé, de la justice économique et raciale) entre des associations communautaires et grands syndicats.

Le courage comme identité professionnelle

Camille Peugny, sociologue au CRESPPA, a trouvé une illustration de ses travaux sur les phénomènes de stratification sociale, dans le cadre d’un appel à projets sur les salariés des services à la personne de l’IRES, sur une demande de la CFDT. C’est chez O2, leader du secteur que s’est déroulé l’étude sur l’identité professionnelle des femmes de ménage et leur capacité à se reconnaître dans l’action syndicale. Sur le terrain, le collectif des 12 000 salariés qui travaillent chez les particuliers n’existe quasiment pas. Encore moins depuis qu’il a été décidé que les 150 agences ne seraient plus des points de passage de proximité. C’est en effet désormais via un centre d’appels que se déterminent les plannings sans que les conseillers soient vraiment au fait des conditions de transports des salariés qu’ils affectent. C’est au niveau du siège (400 salariés) et plus précisément à partir du service comptabilité que le fait syndical s’est affirmé à partir de 2012. La CFDT, seule organisation en place, a revendiqué et obtenu une UES pour que l’ensemble des salariés puisse bénéficier des activités sociales et culturelles du CE. Des représentants du siège qui ont porté des revendications pour professionnaliser le travail des femmes de ménage et développer leur polyvalence. « Il y a un profond décalage avec des femmes qui ne se reconnaissent pas dans cette professionnalisation. Elles considèrent qu’il n’y a pas besoin de formation particulière pour exercer un métier que tout le monde peut faire, à la condition de se montrer courageux. Leur identité professionnelle repose largement sur la difficulté d’exercice d’un métier qui exige de se lever souvent très tôt. Le module de formation au nettoyage du marbre fait bien rigoler », explique Camille Peugny. La déconnection avec le terrain est profonde. Les négociations ne répondent pas aux attentes d’une partie des femmes de ménage, à l’instar de l’obtention d’un lissage de la rémunération alors que la majorité préfère une rémunération au réel.

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