Entretien avec Anne-Sophie Bruno “L’histoire du travail”

« Nous avons souvent l’impression d’être libres de nos choix,
sauf que certains déterminants font qu’ils ne sont pas totalement
le fruit du hasard… »

AS Bruno - Portrait Gestes - FotorAncienne élève de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, Anne-Sophie Bruno a intégré en 1999 un DEA d’histoire socio-culturelle à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. C’est dans ce cadre qu’elle réalise un mémoire sur les itinéraires professionnels des migrants de Tunisie en France au XXe siècle. Un travail qui se prolongera dès 2001 par une thèse, intitulée « César, Azzedine, Zouiza et les autres. Marchés du travail et trajectoires sociales des migrants de Tunisie en région parisienne (de 1956 à nos jours) », et soutenue en 2006. C’est donc principalement par la fenêtre de l’immigration qu’Anne-Sophie Bruno s’est d’abord saisie de la problématique du travail, et de son histoire. « Le travail est pour moi central dans la structuration de la société actuelle : revenus, position dans la hiérarchie sociale… C’est un domaine qui m’a toujours intéressée. » Parallèlement, elle est arrivée sur les questions de santé au travail dès les débuts de sa thèse, car entrée dans l’équipe de Catherine Omnès au moment où ont eu lieu les premiers appels d’offre sur cette problématique. « Les membres du groupe ont tous découvert les questions de santé au travail à partir de leurs terrains menés en histoire du travail. L’imbrication entre les questions de travail et de santé au travail a contribué à renouveler le champ au début des années 2000. » Cette dynamique s’inscrit aujourd’hui dans un « courant attentif à l’histoire des politiques publiques », qui enrichit une histoire du travail qui s’est longtemps concentrée sur l’histoire des mouvements ouvriers, syndicaux, et des mobilisations. « Maintenir vivante cette histoire du travail et de la santé au travail est d’autant plus important qu’on traite de moins en moins du travail, dans les programmes d’histoire. »
Entretien.

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Qu’est-ce qui vous intéresse tout particulièrement dans l’histoire du travail ?

Tout. Et notamment de voir comment le travail devient une sorte d’opérateur de classification qui emprunte à d’autres déterminants que ceux qui sont purement professionnels… et à quel point ces déterminants se cristallisent dans le travail, avant de rejaillir sur d’autres domaines. Je pense notamment à la manière dont on catégorise la population, étrangère ou non. Cette catégorisation, qui emprunte à la sphère politique et symbolique, a été transformée en indicateur de faible qualification, mais aussi de spécialisation dans certaines activités, notamment ouvrières. Elle souligne qu’en France, on a essentiellement conçu la main-d’œuvre étrangère comme une main-d’œuvre d’appoint, destinée à occuper les emplois, souvent peu qualifiés, délaissés par les nationaux. Pourtant, sur le marché du travail, les travailleurs étrangers sont loin de satisfaire à ce schéma et certains occupent des emplois très qualifiés, mais dans des secteurs où les nationaux sont moins nombreux à occuper les postes à responsabilité. C’était mon but, dans ma thèse : comprendre dans quelle mesure les mécanismes de mobilité fonctionnent différemment selon les populations au travail, dans quels secteurs les étrangers ont accès à des filières de mobilité ascendante, dans quels secteurs leurs carrières sont bloquées, et comment le marché du travail produit des discriminations, particulièrement fortes sur certains segments du marché du travail… Tous ces facteurs structurels ont des conséquences essentielles sur les trajectoires des individus, et sur leur vie au quotidien.

D’où vient votre intérêt pour les questions relatives à l’immigration, qui sont au cœur de votre thèse, entre autres écrits* ?

Résultats de recherche d'images pour « Les chemins de la mobilité. Migrants de Tunisie et marché du travail parisien »L’immigration reste un thème qui m’intéresse encore aujourd’hui. Je cherche à comprendre ce qui passe ou non par le droit, par des mécanismes juridiques et/ou administratifs, ou encore par certaines pratiques, comme le recours aux agents recruteurs dans les filières d’immigration par les employeurs… On pense souvent que les choses sont relativement simples, qu’il existe un ordre juridique bien établi en ce qui concerne l’immigration, alors que les agents qui appliquent le droit bénéficient d’une importante latitude… L’ordre normatif ne s’applique donc pas de façon homogène à tous les migrants, et la façon dont les gens obtiennent ou non un titre de séjour ou un titre de travail dépend beaucoup des agents en charge de leur dossier. Il existe une certaine informalité, qui entre parfois en confrontation avec l’ordre du droit. Concrètement, la question que je me pose c’est : qu’est-ce que cela change pour les gens ? Parce que nous avons souvent l’impression d’être libres de nos choix, sauf que certains déterminants font qu’ils ne sont pas totalement le fruit du hasard… Quelle résonnance a cette forme de pouvoir discrétionnaire des agents de l’administration sur les individus ? 

« Ce n’est pas du tout la même chose d’être migrant étranger
dans les années 1950-1960, que dans les années 1920-1930 »

Et justement, qu’avez-vous constaté ?

Résultats de recherche d'images pour « worker 1930 migrant »En étudiant finement des trajectoires de Tunisiens, mais aussi de Français rapatriés de Tunisie, qui me servaient de groupe de référence, j’ai voulu savoir ce que ça changeait d’être Français ou non à cette époque. Et ça change tout, notamment selon le type d’espace de travail dans lequel on évolue… Parce que ce ne sont pas les mêmes règles qui s’appliquent selon les catégories de population, et les espaces de travail. Donc, durant les Trente Glorieuses, on a autant assisté à des carrières ascendantes, qu’à des blocages à vie chez les travailleurs étrangers. D’ailleurs, à l’origine, ce qui m’a donné envie d’étudier cela de plus près, c’est que cette période est connue pour son très fort ascenseur social… Cette forte mobilité sociale s’explique par des changements structurels importants du marché du travail qui ont permis un accès plus facile à des postes de cadres. Mais tout cela a été rendu possible par le fait qu’il y avait alors davantage d’immigrés pour faire le « sale boulot ». Et ça, ça a fait système. Un système qui s’est appuyé sur des représentations bien particulières : travailler dans les bureaux, ce n’est pas la même chose que travailler sur les chantiers, et c’est préférable… Et ces changements dans la structure des emplois  font que ce n’est pas du tout la même chose d’être un migrant étranger dans les années 1950-1960, que dans les années 1920-1930. Il est alors plus difficile pour les étrangers de s’insérer sur le marché du travail par la petite entreprise, qui est alors en déclin ; à cette époque aussi, la segmentation du marché du travail s’est accentuée, entre des secteurs qui peinent à recruter et recourent encore plus massivement que par le passé à l’immigration étrangère, comme le bâtiment et les travaux publics par exemple, et des secteurs rendus attractifs par les perspectives de promotion interne et la gestion fordiste des ressources humaines et les hauts salaires qu’elle propose. Et à l’époque où je me suis lancée, il y avait peu de choses là-dessus, parce que l’accès aux archives était très restreint.

Concernant la santé au travail en particulier… Vous avez écrit un article, paru en 2008, dans lequel vous analysiez un corpus d’articles scientifiques sur ce sujet, qui émerge beaucoup depuis une vingtaine d’années. Huit ans plus tard, quel regard portez-vous sur cette évolution ?

Archives2Je pense que ce sujet a beaucoup émergé avec les évolutions judiciaires, comme par exemple celles dues au scandale de l’amiante… Cette transformation du cadre judiciaire de la santé au travail a conduit à en faire un débat central. Il y a ainsi toute une série de facteurs qui ont fait que l’équilibre qui s’était mis en place en matière de santé au travail, et qui avait conduit à une gestion très feutrée, dans le huis clos des tribunaux de sécurité sociale notamment, a commencé à se fissurer dans les années 1970-1980… puis à exploser. Les transformations de l’organisation du travail, et son intensification, ont également remis en jeu un certain nombre de questions. L’intensification des années 1990-2000, n’est donc pas le seul facteur. Cette thématique prend d’autant plus d’importance que les formes de régulation sociale de la santé, qui fonctionnaient bien, ne fonctionnent plus. Mais au fond, à chaque période, il y a toujours eu des conflits sur ce que le travail faisait à la santé. Et ça a ouvert la porte à tout un ensemble de recherches sur l’histoire de la santé au travail dans une perspective longue qui remonte au 18siècle.

Ce qui explique pourquoi la recherche s’y est intéressée ?

Oui, en partie parce qu’il y avait une demande institutionnelle, pour comprendre ce phénomène nouveau. Après, quand on est historien, on est habitué à interroger cette notion de nouveauté. Les travaux de recherche valorisent leur caractère novateur, alors que, quand on y regarde bien, il y a toujours des gens qui ont travaillé bien avant sur les questions qui nous occupent… Dès les années 1980, certaines questions sur la santé au travail avaient déjà été posées de façon magistrale, notamment par Alain Cottereau, mais cela ne faisait pas système et ces réflexions étaient restées à l’état programmatique. La nouveauté depuis les années 2000, c’est l’institutionnalisation de ce champ de la santé au travail.

« Une des vertus du DIM Gestes a été
de faire sortir la recherche du monde académique. »

Et quel rôle du DIM Gestes là-dedans, sur ces dernières années ?

Il a été de fédérer une série de personnes qui ne se connaissaient pas forcément, car il n’y avait pas, auparavant, d’espace de dialogue pérenne entre les différentes disciplines. Le DIM Gestes a donc permis de les faire se rencontrer de façon peut-être plus systématique, même si le dialogue reste encore parcellaire. Mais de mon point de vue, ça a marqué une étape importante. J’espère que ce mouvement s’amplifiera.

Ces échanges interdisciplinaires vous ont-il servi, à un niveau plus personnel, dans vos recherches ?

Je pense que ce n’est pas forcément un lieu où l’on découvre des travaux, parce que quand on prend l’habitude de lire au-delà de sa discipline, on les connaît. Par contre, cela permet de mettre des têtes sur des noms, et de voir comment ces personnes s’inscrivent dans une démarche plus large que l’écriture seule d’un article, lu ensuite par d’autres… Je pense à la série d’initiatives qui ont été soutenues ou organisées par le DIM Gestes. Une de ses vertus a été de faire sortir la recherche du monde académique. On va au-delà du réseau de chercheurs. Grâce aux moyens du DIM, il y a eu des rencontres scientifiques qui ont fait dialoguer les chercheurs et les praticiens, comme les médecins du travail, les inspecteurs, etc. Et à l’heure où l’on observe un déclin de l’histoire du travail dans les programmes scolaires, il me semble important de parler du travail et de la santé au travail, de faire réfléchir l’ensemble de la société sur ces questions, y compris dans les collèges et lycées.

* Les chemins de la mobilité. Migrants de Tunisie et marché du travail parisien depuis 1956, Editions de l’EHESS, 2010. http://editions.ehess.fr/ouvrages/ouvrage/les-chemins-de-la-mobilite/

Propos recueillis par Audrey Minart,
Twitter @AudMinart
journaliste de Miroir Social, pour le DIM Gestes

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Dans la série des « Entretiens avec… » celui d’Anne-Sophie BRUNO, est mis en ligne le Mardi 27 Septembre 2016.

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