“Genèse de la série Vis à Vies”, les personnels du musée s’exposent…T.Bilanges, H.Chavas

Pour cette 3ème séance des « Lieux-Dits du Gestes » de la saison 2014-2015, le 2 décembre dernier, deux intervenants, accompagnés dans l’exercice par 3 discutantes,  nous font part d’une expérience en milieu de travail : Genèse de la série « Vis à Vies » et de son exposition au musée Carnavalet, Paris”.

Ils ont répondu à l’invitation de Claire Edey-Gamassou et du séminaire mensuel du DIM Gestes. Réunis dans le prestigieux Salon Bouvier du Musée Carnavalet, Thomas Bilanges, photographe, Hervé Chavas, sciences de gestion et consultant en entreprise auprès des RH, Sophie Prunier-Poulmaire, ergonome, Catherine Tambrun et Françoise Reynaud, conservatrices du musée, sont intervenus dans une séance à 2 temps, sur les conditions de réalisation d’une initiative étonnante : les personnels du Musée Carnavalet ont pris part à un travail photographique de “Représentations et interactions entre les agents d’un musée et leur lieu de travail, regards croisés sur la vie d’un musée municipal” sur leur temps et dans leur espace de travail.

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Les photographies d’environ 180 membres du personnel du Musée Carnavalet réalisées par Thomas Bilanges qui y travaillait à l’époque, ont fait l’objet d’une exposition photo « Vis à vies » en 2012 (www.carnavalet.paris.fr/fr/expositions/vis-vies ). C’est autour de ce projet qu’a porté le séminaire « Lieux dits de Gestes » de Décembre 2014.

 

DIM Gestes

Extraits sonores disponibles ci-dessous sur cette page.

Image_Gestes lieux dits 3_2014 12_02_Thomas BilangesThomas Bilanges, photographe, a expliqué que les agents du musée lui étaient apparus comme des « œuvres d’art » aux côtés des tableaux, dans les salles du musée. Ce qui lui a donné l’idée d’associer les personnes qui y travaillaient et leur environnement, en les photographiant puis, quelques mois plus tard, en leur demandant de choisir eux-mêmes un portrait exposé au musée. Il a ensuite associé, pour chaque personne photographiée, les deux portraits sous forme de diptyques, dont une partie a été présentée lors du séminaire.

 

 

 

Hervé Chavas, chercheur en sciences de gestion et consultant, a de son côté expliqué avoir vu dans cette démarche une « saisissante résonance » avec son propre travail de recherche et d’intervention. En cela, l’artiste se présente en « tiers réflexif », introduisant dans des organisations saturées de discours et d’injonctions « une part de silence », un « arrêt sur image », une « distance » offrant aux individus une invitation à investir leur musée imaginaire personnel.

Thomas Bilanges a précisé que l’espace Bouvier avait été pensé comme une boîte noire à part entière. En effet, une seule fenêtre permettait de filtrer la lumière, qui a d’ailleurs pu « paraître violente pour certains. » Le résultat impose une certaine austérité, qu’il dit tout particulièrement affectionner.

Image_Gestes lieux dits 3_2014 12_02_Hervé ChavasHervé Chavas a relevé que ce travail, réalisé sans commande, sans budget, sans contrainte de temps, et sans même l’obligation de produire le moindre résultat, est à contre-courant de ce que l’on constate aujourd’hui dans les entreprises et les administrations, où aucun projet ne peut raisonnablement voir le jour sans qu’il soit sous-tendu par un véritable “arsenal” gestionnaire (objectifs, budget, jalons, comité de pilotage…). Ce travail, d’une « authenticité absolue », où chaque portrait a la valeur d’une œuvre d’art avec tirage sur argentique. Pour Hervé Chavas, ce travail saisit d’emblée l’observateur par la ressemblance frappante pouvant parfois exister entre telle photographie d’agent et le portrait que celui-ci a choisi dans les collections du musée. Ce qui, pourtant, est encore plus saisissant, c’est le mystère qui traverse chaque portrait et son double, dans une juxtaposition qui permet une confrontation avec soi, une rêverie, ce que ne permet habituellement pas l’environnement de travail. Au-delà, il a évoqué la « peur », voire « l’effroi » qui saisit l’observateur, et qui a même saisi Thomas Bilanges lors du développement des photographies en chambre noire. Ce dernier a en effet évoqué « l’atmosphère troublée par la lumière filtrée », et son « impression de monde parallèle ».

Le consultant souligne dans ce travail le jeu d’ombres et de lumières et le dépassement qu’il offre aux agents, au-delà de toute segmentation du travail (organigramme, hiérarchie, statut…), dans la possibilité, à travers le diptyque, « de pouvoir dire des choses avec un medium qui n’exige ni parole, ni écrit, ni même d’explication ou de justification ». Il a enfin explicité le lien entre ce travail photographique et sa propre activité de consultant dans les organisations. Gardant en tête le travail de Thomas Bilanges lorsqu’il doit résoudre des situations difficiles, plutôt que de mobiliser un outillage de gestion (guide des bonnes pratiques, boîte à outils des consultants,…), il a expliqué qu’il mobilisait les disciplines artistiques, auxquelles nombre de personnes au travail se révèlent sensibles. Car, à travers elles, c’est tout l’imaginaire créatif, cher à Henri Bergson[1], qui est sollicité. Selon lui, Thomas Bilanges a exprimé dans ce travail ce qu’il a lui-même formalisé dans ses recherches en parlant de « fiction des ressources humaines ». Le cas de l’entretien d’évaluation, incontournable désormais dans les entreprises et les administrations, est particulièrement édifiant. Surchargés de signifiants, centrés sur la mesure et la « check-list », largement informatisés, ces tête-à-tête sont trop souvent désincarnés. Or Thomas Bilanges montre particulièrement bien que, dans l’environnement professionnel, il y a forcément des « personnages qui rassurent, d’autres qui effraient » et, surtout, que « l’autre, quel qu’il soit, à quelque niveau (hiérarchique) qu’il soit, a un imaginaire ». Cherchant lui-même, dans le cadre de son activité de consultant, à « créer du dégagement », il a expliqué combien Thomas Bilanges et lui-même avaient les mêmes intuitions. Il a enfin conclu en expliquant que souvent, dans les organisations dans lesquelles il intervenait, « ça ne réfléchit pas, ça ne parle pas et  la pensée ne circule pas. » Et justement, selon lui, ce qui est intéressant dans le travail de l’artiste, c’est précisément qu’il permet de « réactiver une pensée ».

 

Discutante, l’ergonome Sophie Prunier-Poulmaire, a souhaité faire le lien avec la thématique des séminaires mensuels du DIM Gestes, qui tourne cette année autour des espaces, des lieux et des travailleurs. Elle a notamment souligné que cette aventure était à la fois individuelle et collective, puisque 180 personnes environ ont fait confiance au photographe. Une manière, finalement, « de mettre à l’honneur un certain nombre de salariés, de travailleurs, dont le travail est parfois passé sous silence : ils sont à l’œuvre chaque jour et deviennent œuvre à leur tour… ils entrent dans l’histoire ». Une « mise en évidence de l’invisible ». Le photographe aurait également réussi d’autres paris selon elle, comme celui de réunir des individus spatialement dispersés dans le musée, notamment dans lors de l’exposition mais aussi dans un livre, qui fait office de « portrait de famille ». L’ergonome a aussi eu l’impression que ce travail gommait les frontières : hiérarchiques, celle de l’espace, mais aussi temporelles via le « choix d’un double neutre qui appartient au passé ». Autre frontière gommée : celle entre le travail et le hors travail, car le choix du double raconte aussi de soi, et d’une « vie qui va au delà du travail, qui raconte une histoire, ou témoigne de passions ».

Image_Gestes lieux dits 3_2014 12_02_Vis à ViesThomas Bilanges a insisté sur le fait que la « mise en lumière réelle » de ce travail venait des attachées de conservation, qui ont permis à ce « travail austère » d’être montré. Il a ensuite acquiescé quant au dépassement des frontières entre travail et hors travail, ce qu’il a notamment pu constater dans les commentaires du livre d’or. Messages qui souhaitaient dire : « J’existe ailleurs : j’ai une vie et je vous la montre. »

Sophie Prunier-Poulmaire, a ensuite demandé au photographe si le métier de chacun avait conditionné l’œuvre choisie. Ce dernier a répondu que cela avait pu être le cas, et insisté sur le fait que l’on s’affichait « avec une représentation », pas forcément avec le « moi intime ». Par ailleurs, ce travail permettrait cependant aussi de lever le voile sur une « double vie », voire les multiples vies que nous aurions tous. Il y aurait par ailleurs selon lui, dans ces choix, un « décalage » par rapport à ce que l’observateur peut y voir, et les réelles raisons de ce choix « jamais frontal, souvent détourné ».

D’autres questions ont ensuite porté sur le collectif de travail au Musée Carnavalet et son « esprit de famille », les « vertus » de la photographie qui « libère de l’inconfort du discours et, met tout le monde sur un pied d’égalité qui renforce le sentiment d’équité et de reconnaissance », ainsi que sur le choix des légendes (nom, prénom, secteur d’activité), susceptibles d’influencer le regard de l’observateur.

Image_Gestes lieux dits 3_2014 12_02_DiscutantesSophie Prunier-Poulmaire a ensuite souhaité poser des questions aux conservatrices Françoise Reynaud et Catherine Tambrun sur la genèse de ce projet, les difficultés qui ont du être surmontées, sur ses vertus fédératrices,  l’impact produit sur l’ambiance sociale, sur sa capacité à redéfinir des repères collectifs dans le travail, et a questionner les rapports hiérarchiques et managériaux. Les conservatrices ont alors expliqué la manière dont elles avaient œuvré pour que ce travail puisse être montré. Catherine Tambrun a notamment expliqué que certaines personnes n’avaient jamais voulu être photographiées. Françoise Reynaud a, elle, reconnu que les montrer n’avaient pas été évident. « Ca nous dévoile, et dévoile le collègue. Et on est dans un univers de travail. » Il y aurait selon elle « quelque chose d’effrayant », avec le noir et blanc, la lumière crue. Elle a également raconté que, souvent, les personnes photographiées lui avaient expliqué ne pas s’aimer sur ces portraits… ceux-ci étant pourtant très apprécié de leurs collègues. Elle a aussi relaté les obstacles rencontrés pour recueillir l’autorisation des personnes photographiées à être exposées, qu’il s’agisse de blocages psychologiques, de budget ou de communication. Elle a également expliqué que les diptyques avaient été placés bout-à-bout lors de l’exposition, ce qui avait généré des échanges, et créé des liens entre les agents. Elle a également ajouté que 100 exemplaires du livre de l’exposition (Editeur : Le Bec en l’air) avaient été vendus en trois mois, ce qui témoignait de l’enthousiasme des visiteurs pour ce projet. Catherine Tambrun a enfin ajouté que malgré l’austérité des portraits, ce projet s’était déroulé dans une « ambiance joyeuse ».

 

Notes et références bibliographiques

[1] « L’imagination créatrice est la capacité que nous avons de composer des idées et surtout des images avec des éléments que la mémoire nous fournit. Il n’y a pas de création à proprement parler dans le monde psychologique. Créer, c’est combiner. Les éléments de la combinaison sont nécessairement les perceptions ou sensations antérieures : ce qui est nouveau, ce qui est original, c’est l’ordre imposé à ces éléments, et la signification de l’ensemble. Nous dirons donc que l’imagination emprunte sa matière à la mémoire et que son rôle propre est de combiner ces éléments, c’est-à-dire de créer une forme. »

Henri BERGSON, Cours de psychologie de 1892-1893 au lycée Henri-IV, collection Anecdota, Editions Séha, p. 193.

 

Image_questions-reponses_échangesLes échanges avec la salle ont ensuite porté sur le choix de placer les portraits à droite ou à gauche dans chacun des diptyques, Thomas Bilanges précisant qu’il avait laissé fonctionner « l’inconscient visuel », sur le trombinoscope qui avait été refusé par les agents, ou encore sur les correspondances entre les deux portraits (regards, mains tendues…), correspondances parfois énigmatiques qui permettaient une ouverture vers l’imaginaire.

 

 

DIM Gestes, Bandes Sons

DIM Gestes, Bandes Sons

Audio-diffusion : Extraits des interventions

 

Intervenants et Discutantes :

  • Thomas Bilanges, photographe,
  • Hervé Chavas, docteur en sciences de gestion, consultant et formateur, et
  • Sophie Prunier-Poulmaire, ergonome à l’Université de Paris-Ouest Nanterre-La Défense
  • Françoise Reynaud et Catherine Tambrin, conservatrices au Musée Carnavalet, département photographie.

 

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Lieux Dits du Gestes, Programmation 2014-2015

Consultez la page dédiée au cycle de Séminaires mensuels du DIM Gestes

sur le thème « Espaces, Lieux et Travailleurs »

 

 

 

image_LOGO Gestes 003Mise en ligne le 7 Janvier 2015.

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