“Hors et Sous le regard des usagers du lieu : nettoyer les rues et les espaces”…B.Prost et G.Bouville

Pour cette nouvelle séance des « Lieux-Dits du Gestes » de la saison 2014-2015, qui s’est tenue le 19 Février 2015, à la Maison des Sciences Économiques (MSE), à Paris. Ce séminaire mensuel accueillait Barbara Prost,  historienne au Centre d’Histoire Sociale du XXe siècle, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne et Gregor Bouville, enseignant chercheur en sciences de gestion à l’Université Paris-Dauphine. Il  était animé par Claire Edey Gamassou, maître de conférences en gestion à l’UPEC, Université Paris-Est Créteil.

Image_Sem Lieux-dits de Gestes 19 février 2015_Prost Bouville

 

Extraits sonores disponibles ci-dessous sur cette page.DIM Gestes

 

LDG-PROST1L’historienne Barbara Prost (Centre d’histoire du XXe siècle, Paris 1-Panthéon-Sorbonne) a commencé par donner la définition de « nettoyer » : activité qui consiste à rendre propre, enlever le sale, pour des raisons hygiéniques/sanitaires, aussi pour assurer ou rétablir la netteté du lieu. Ses recherches ont porté sur les « rues et espaces de travail » (rues de Paris, bureaux, usines, hôpitaux et même aéroports), via notamment des sources de la ville de Paris, de la RATP, et de l’AP-HP. Ces derniers lieux sont « de travail », mais sont également destinés à recevoir du public. Dans le cas urbain, on parle de « nettoiement public », réalisé par les éboueurs, municipaux à Paris. Beaucoup de locaux de travail sont, eux, nettoyés par les entreprises de nettoyage industriel. Un secteur en plein boom à partir des années 1960, et dont la profession s’est structurée dans les dernières décennies.

Barbara Prost identifie d’autres acteurs : les « usagers » : habitants riverains à Paris, touristes. Il peut également s’agir des voyageurs de la RATP, des patients à l’hôpital et des salariés sur les lieux de travail. Tous sont « utilisateurs finaux de l’espace rendu propre ».

Au delà des nettoyeurs et usagers, il convient d’évoquer un troisième acteur : l’entité responsable du lieu et de son nettoyage (l’institution publique pour les rues ; la direction de l’entreprise ou de l’établissement, « donneur d’ordres » en cas de nettoyage sous-traité). « C’est souvent par leur entremise que nous sont connus les « regards » des usagers, via les sondages par exemple. » Autres acteurs : les entreprises de nettoyage, notamment les plus grandes, et la fédération patronale de la branche, ainsi que les syndicats de salariés.

L’historienne a ensuite expliqué avoir pris en compte le « regard » des usagers sur le nettoyage : leurs exigences et leur jugement sur le service rendu. Sont-ils pris en compte par les responsables de la propreté du lieu ou les édictent-ils indépendamment des usagers ? Il y aurait, selon l’historienne, une évolution sur ce point. Les attentes et réalisations, par ailleurs, ne coïncideraient pas toujours. En outre, l’activité de nettoyage est dévalorisée « car elle touche au sale ». Citant Dominique Lhuiller, psychologue du travail : c’est « d’abord une place, un rang : celui du bas, de l’inférieur, de l’impur, de l’infect, de l’indigne, de l’intouchable »[1]. » Quelles conséquences sur la situation des nettoyeurs et le regard posé sur eux par les usagers ?

poussièreA savoir que l’activité se déroule le plus souvent, pour des raisons pratiques et symboliques, hors le regard des usagers du lieu. L’historienne a cependant remarqué qu’au fil des décennies, on passerait « d’une dissimulation voire d’une invisibilité du nettoyage et de certains nettoyeurs, à une politique d’ostentation. Quels en sont les intérêts et les conséquences ? »

Sa présentation s’est déclinée en deux parties :

  1. Le nettoyage, une activité plus ou moins soustraite aux regards et attentes des usagers.
  2. Présentation du cadre : nettoiement des rues, nettoyage des lieux de travail…

Le nettoyage des rues, places et boulevards parisiens est pris en charge par un service public depuis le Second Empire (service du nettoiement, qui dépend de la Direction de la Voirie et sous le contrôle du Préfet de la Seine, Paris n’ayant pas de maire jusqu’à 1977). Deux missions principales : collecte des ordures ménagères et nettoyage des rues. Le réseau du métropolitain est depuis l’après-guerre géré par la RATP. Outre les stations, les voitures du métro et du RER sont nettoyées chaque nuit dans les dépôts, et de manière plus approfondie une fois par semaine.

En ce qui concerne les lieux de travail, un décret de 1913 sur l’hygiène et la salubrité des lieux de travail, qui a été intégré au Code du travail, était encore en vigueur dans la deuxième moitié du XXe siècle. Plusieurs obligations incombent aux employeurs : « Les emplacements affectés au travail (…) seront tenus en état constant de propreté. Le sol sera nettoyé à fond au moins une fois par jour avant l’ouverture ou après la clôture du travail, mais jamais pendant le travail ».

Les hôpitaux, « lieux sensibles » car accueillant des personnes affaiblies par la maladie et potentiellement contagieuses, doivent appliquer les principes de l’asepsie et l’antisepsie contre les infections intrahospitalières. Diverses évolutions, comme le passage à une architecture hospitalière nouvelle, à travers les bâtiments monoblocs avec répartition des services dans les étages), qui font persister ce risque d’infection. Dès les années 1960, des études collectent des informations dont certaines mettent en évidence le rôle des surfaces et des sols. En découlent des textes réglementaires (création des comités de lutte contre l’infection (1973)), tandis que des spécialistes de l’hygiène hospitalière établissent des protocoles de nettoyage et désinfection des locaux.

CDT64-tfinal-HopitalDans les autres espaces, le danger sanitaire amorce un recul à partir des années 1950, du fait notamment des avancées scientifiques (antibiotiques). « Parallèlement, la croissance économique contribue à la hausse des niveaux de vie et donne accès aux ménages à la consommation. Une envie de bien-être et une « fringale de propreté », selon l’expression de Roland Barthes, se traduisent par l’augmentation des dépenses pour les produits d’hygiène corporelle et l’électroménager dont on entretient les surfaces nettes et lisses. » Il en va de même pour l’extérieur : façades des bâtiments nouveaux ; celles des anciens sont ravalées suite à la loi Malraux du 4 août 1962. « Les usagers sont également de plus en plus attentifs à la propreté en dehors de leur domicile. Il semble que les exigences s’y rattachant sont projetées sur les espaces non domestiques qui se doivent aussi d’être ordonnés, confortables. Cela se lit d’abord dans le rejet du sale. » L’historienne a cité plusieurs courriers de plaintes adressées à la RATP dans les années 1960/1970, notamment pour les wagons de métros.

L’historienne a ensuite expliqué que l’essor du nettoyage industriel datant des Trente glorieuses, tenait, outre ces nouvelles attentes, au souhait des entreprises de se recentrer sur leur cœur de métier et donc déléguer les activités annexes, mais aussi de réaliser des économies… D’où une externalisation des activités de nettoyage, accélérée à partir du choc pétrolier de 1973. Le nombre d’entreprises de nettoyage passe de 5500 entreprises en 1984 à 9000 en 1991. Les effectifs de 60 000 en 1968, à 136 150 vers 1980, et à 227 025 en 1990. Dans les années 1980/1990 : ce sont essentiellement les locaux commerciaux et administratifs qui ont recours à ces entreprises. Les locaux industriels voient leur part progresser, plus vite que celles des établissements publics tels les hôpitaux, où le nettoyage est souvent mixte (les espaces sensibles par des agents internes, le reste est confié à des entreprises privées).

  1. Une activité en marge, décalée dans le temps.

Une prescription du Code du travail proscrit donc de réaliser le nettoyage de locaux durant les heures de travail, hormis cas particuliers, aussi car « la mise au propre ne doit pas entraver, ou le moins possible, le déroulement des activités »[2]. « La plupart des nettoyeurs travaillent donc avant 8 heures ou après 18 heures, avec souvent de grands trous dans la journée », souligne Barbara Prost, qui cite aussi une étude sur la branche selon laquelle l’agent de propreté est « peu reconnu par les entreprises clientes pour lesquelles il reste un élément marginal à la fois par le travail à faire et par la faiblesse (…) de l’intégration physique »[3]. L’historienne ajoute que « la marginalité peut aller jusqu’à la dissimulation, née de l’impératif de discrétion dont font état certains cahiers des charges », tel celui d’un aéroport en 1976 : l’agent doit ne « causer aucune gêne ni aux passagers, ni aux visiteurs, ni aux exploitants » ; il « lui sera formellement interdit (…) de divulguer des renseignements dont il aura pu avoir fortuitement connaissance à l’occasion de son travail ». « S’il surprend des discussions confidentielles entre des salariés qui oublient sa présence, le nettoyeur est donc censé adopter le mutisme des valets », explique l’historienne.

source : http://www.mairie17.paris.fr/mairie17/jsp/site/Portal.jsp?page_id=28

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A Paris, la collecte des ordures commence à 6 heures. Une fois terminée en milieu de matinée, les éboueurs balayent les rues, déblayent les marchés, etc. parfois jusque dans l’après-midi. « Il n’en reste pas moins que la Ville de Paris joue plutôt la carte de la discrétion. Elle use des premières heures du jour pour y refouler le nettoyage de ses rues pour que poubelles et bennes n’encombrent pas les rues et pour manipuler les ordures en coulisses. » Un éboueur raconte qu’ « il fallait que le service se cache parce qu’on était des moches, on était des malpropres, on était des sales du nettoiement ».         Par ailleurs, les conditions de travail empirent, faute de moyens financiers. « Les engins sont vétustes, ont du mal à avaler les ordures plus foisonnantes qu’il faut pousser avec les pieds. » Les « salaires de misère », selon le mot d’un élu, provoquent des difficultés dans le recrutement, ce qui explique le recours à des étrangers, qui, non Français, ne peuvent bénéficier du statut de la fonction publique : ils sont « saisonniers ». En 1966, ils forment 50% des éboueurs, puis entre 70 et 75% dans les années 1970.

  1. Depuis les années 1980: implication des usagers et « spectacle du propre » dans les espaces urbains parisiens.

Un changement important intervient à Paris en 1977, avec l’élection de Jacques Chirac, qui lance ce que la presse municipale appelle « la grande bataille de la propreté ». La collecte est notamment mécanisée. Et la municipalité perçoit l’intérêt qu’il y a à rendre visible cette politique à travers le « vert bambou », couleur dans laquelle sont repeints tous les engins et outils de la Direction. « Le but est que les Parisiens associent au premier coup d’œil ce vert à l’action de la Mairie. Le sociologue Henri-Pierre Jeudy parle de « spectacle du propre »[4], qui passe aussi par la modernisation des engins, telles les moto-crottes. » A partir de 1983, une partie des tâches de la direction de la Propreté est privatisée, dans l’idée que la mise en concurrence de la régie en abaissera le coût pour le contribuable. On décide aussi de connaître les attentes du public et les efforts à fournir. A partir de 1984, la Mairie se dote d’un « baromètre de propreté » : des Parisiens notent sur 10 les tâches réalisées et la Mairie suit périodiquement l’évolution des jugements.

aiga-litter-disposalLa RATP porte aussi une attention accrue à la satisfaction des voyageurs, après avoir confié le nettoyage robotisé à la Comatec, sous-traitant unique pour le nettoyage en 1986. « Mais les premiers mois sont laborieux. Une association d’usagers lance en 1987 une « campagne de presse sur le « métro poubelle » »[5]. La RATP s’en soucie, organise des enquêtes, et met en place un « tableau de bord qualité », où les sondés doivent noter sur 10 des affirmations, telles que « on voit qu’il y a du personnel qui s’occupe du nettoyage ». Elle aussi met en scène son nettoyage, moyen de pallier à l’invisibilité du propre et de montrer sa bonne gestion du réseau.

Dans le même temps, les institutions urbaines multiplient les appels aux comportements civiques. Des campagnes de propreté incitent les usagers à ne pas salir l’espace public. Même, la Mairie de Paris sollicite leur participation active à l’effort de propreté. Ils sont ainsi mis à contribution pour les collectes sélectives, du verre et du papier au début des années 1980, puis des emballages ménagers dans les années 1990. Quant aux propriétaires de chiens, souvent incriminés, plusieurs campagnes les dirigent d’abord vers le caniveau, puis incitent au ramassage. La participation des usagers a pour but de permettre un fonctionnement optimisé du service mais aussi de contenir les dépenses.

  1. Dans le nettoyage industriel, une attention plus récente et plus limitée aux usagers

Le nettoyage industriel est confronté à une très forte concurrence, le soumissionnaire faisant l’offre la plus basse remportant le marché, ce qui pose des problèmes de qualité. Cela interpelle en premier lieu les pouvoirs publics. « Un guide sur le nettoyage des locaux rédigé sous la tutelle du ministère de l’Économie en 1980 conseille de ne plus conclure des contrats à obligation de moyens, mais à obligation de résultats. » Dans les années 1980, les grandes entreprises de la branche perçoivent l’intérêt de miser sur la qualité, pour résister à la concurrence et pour répondre aux exigences croissantes de certains donneurs d’ordres (usines électroniques ou agroalimentaires) dont les espaces doivent faire l’objet d’un nettoyage spécialisé. Mais globalement, les parties ont du mal à s’entendre sur le choix des méthodes de contrôle et les résultats eux-mêmes. Devant le relatif échec de ce partenariat, donneurs d’ordres et prestataires pensent alors à se tourner au milieu des années 1990 vers un troisième acteur : l’utilisateur. De la vaste enquête lancée sur le secteur à l’initiative du ministère de l’Emploi et des acteurs de la branche[6] ressort la suggestion d’être au plus près des besoins des utilisateurs finaux, en les consultant lors de l’élaboration du cahier des charges et pour le contrôle des résultats.

  1. Nettoyeurs et usagers, moments de rencontres, regards croisés.
  2. Échanges directs ou indirects.

« Nettoyer le sale des autres » est encore plus pénible lorsque ces autres aggravent la saleté à nettoyer. Un témoin cégétiste rapporte : « C’est abominable. Les femmes de ménage elles pourraient vous en raconter là-dessus…(…) [l’une] m’a raconté, les toilettes étaient bouchés… (…) elle a retiré un pantalon ! (…) c’est incroyable, les gens (…) il y en a qui se foutent… (…) une fois dans un bureau, du dégueulis (…) partout sur le bureau. Ben moi j’aurais pas fait le boulot. J’aurais été faire constater au représentant [du client], j’aurais prévenu la chef de chantier. (…) Moi j’aurais dit : « (…) Nous, on ne fera pas ça (…) ». Mais bon [mes collègues féminines] avaient peur ».

1118521108Il raconte aussi que beaucoup de nettoyeurs déclarent travailler dans telle entreprise, ou « à l’université ». « Qu’ils préfèrent mentionner leur employeur indirect (le « lieu » de travail, ndlr) montre que les nettoyeurs ont le sentiment de davantage appartenir au site qu’à l’entreprise de nettoyage, mais aussi qu’ils souhaitent taire la nature de l’emploi qu’ils occupent. Cela n’empêche pas que certains nettoyeurs aient conscience de faire un métier utile et même s’investissent davantage que prévu, par exemple en aidant à l’hôpital le personnel médical à déplacer les malades, à arranger leur lit. Mais il s’agit ici d’une stratégie de déviance vis-à-vis du nettoyage puisque ces tâches n’en ressortent pas ». En outre, l’investissement dans le travail a deux limites : à peine le nettoyage fini, il peut être recommencé, et l’impression que le travail ne suscite aucun regard. « Or, selon une étude de la CFDT en 2003[7], la reconnaissance est l’élément le plus attendu (28,9%) après l’« augmentation de salaire » (35,1%) et devant « de meilleures conditions de travail » (17,5%). » »

Les relations entre nettoyeurs et « occupants » sont souvent indirectes en raison du décalage des horaires. Ils se connaissent par les signes du sale et du propre que chacun laisse. Parfois, « les attitudes de certains salariés connotent des « relations de servitude », dit la sociologue Hélène Bretin qui rapporte que certains abandonnent des bureaux en désordre, des poubelles débordantes[8]. Elle ajoute qu’il peut exister des moments de croisement, d’ « échanges (…) [qui] humanisent les relations », ce que Barbara Prost a pu confirmer dans son enquête. Ressort tout de même de ce
lle-ci la notion de « mise à distance » ressentie par beaucoup de nettoyeurs.

  1. D’autres « points de rencontre » : différences de statut et luttes.

Concernant les agents de nettoyage des locaux, ils sont le plus souvent des ouvriers classés aux plus bas échelons de la classification de branche. « Le salaire minimal de branche correspond au « SMIC et des poussières » » Le secteur se caractérise en outre par un fort turn-over. A ces postes on retrouve souvent des inaptes et non qualifiés -dont beaucoup sont illettrés-, des femmes (56% au début des années 1980, 62,8% en 1986, 75% dans les années 2000), et des étrangers. Ceux-ci sont plus présents dans le nettoyage que dans le reste de la population active. Ils acceptent en général les emplois délaissés par les travailleurs « nationaux », même si l’on observe une baisse de leur part dans le nettoyage (60% des salariés en 1982, 44% en 1989, un tiers depuis les années 1990). « Cela peut s’expliquer, outre les possibles naturalisations, par un retour des « nationaux » avec la montée du chômage. », explique l’historienne. Mais dans la période récente, en région parisienne 76% des agents de propreté restent étrangers.

Souvent, il y a différence de statut avec le personnel interne, des chercheurs ont d’ailleurs montré en quoi la sous-traitance contribuait à la « segmentation du marché du travail » entre « travailleurs primaires » et « travailleurs secondaires » moins privilégiés[9]. Dans les premiers temps de la branche, les syndicats ont cherché à obtenir la réintégration des externalisés, en s’appuyant notamment sur les syndicats des entreprises clientes. Mais au final, il semblerait que les nombreux efforts syndicaux et paritaires pour professionnaliser la branche et améliorer la situation des agents semblent vains.

Eboueur

Du côté des éboueurs, leur condition semble s’être améliorée du moins pendant un temps, grâce aux grèves des années 1970. C’est que les nombreux saisonniers avaient moins de droits que les titulaires : « des salaires inférieurs, pas de garantie de l’emploi, et même un équipement moindre. » Suite à leurs grandes grèves, efficaces, et au volontarisme de la Mairie, les éboueurs voient leur situation sensiblement revalorisée au tournant des années 1970/1980 : traitements augmentés, conditions de travail sont améliorées par la mécanisation et de nouveaux équipements vestimentaires, idem côté formation avec l’ouverture de l’école de la propreté en 1991. « Mais l’âge d’or ne dure pas. ». Selon des économistes, la condition salariale des éboueurs va en se dégradant[10]. « C’est que face à la crainte d’une extension de la privatisation, et aussi parce qu’elles ont moins d’impact avec le recours au privé, les éboueurs ont moins fait de grandes grèves. » . Tout en revalorisant les éboueurs, la Mairie qui se méfie de la force du groupe contribue à discréditer leur image ; elle souligne dans des brochures au public leurs fortes hausses de salaires, leur absentéisme…Cette image dégradée rend encore plus difficile « l’art de travailler devant témoin », comme l’écrit l’anthropologue Michèle Jolé, qui rapporte des témoignages d’éboueurs à qui les usagers s’adressent comme aux membres d’une domesticité urbaine[11]. Cela viendrait aussi des enjeux politiques accrus du nettoiement. A travers ces « ambassadeurs » itinérants les usagers électeurs et contribuables voient comment la Mairie utilise leur argent. Ils estiment avoir leur mot à dire sur le travail réalisé, avoir le droit se plaindre, quitte à se montrer irrespectueux envers les éboueurs.

 

A titre de conclusion, l’historienne a donc insisté sur la place accrue gagnée par le public depuis les années 1980. Les institutions se soucient plus qu’auparavant de leur satisfaction dont elles suivent l’évolution au moyen de sondages. La promotion des usagers se lit aussi dans la décision de s’appuyer sur leur avis pour optimiser les politiques à mener. Les usagers demeurent cependant des citoyens auxquels il est demandé de respecter les actions de propreté voire d’y participer, mais l’indiscipline persiste. Pour le nettoyage des locaux, l’intégration de l’usager final dans la définition des attentes et l’évaluation des résultats est plus tardive et limitée. Quant aux agents, nombre d’entre eux « sont invisibles ou presque, soit car ils travaillent à des horaires décalés, soit parce qu’ils sont tenus à la discrétion et passent inaperçus d’un public tenté de les ignorer ».

 

Références bibliographiques :

« Le génie du propre », numéro spécial des Annales de la Recherche Urbaine, n°53, 1991.
Marion Ségaud (dir.), Le propre de la ville : pratiques et symboles, La Garenne-Colombes, Editions de l’Espace Européen, 1992.
Barbara Prost, « Le nettoiement de Paris des années 1940 aux années 1970 entre mission de service public et petits services : regards des éboueurs et des usagers sur le service rendu », Le Mouvement Social, n°216, « Relations de services : métiers, travaux et syndicats », juillet-septembre 2006, p.19/34.
Barbara Prost, « Titulaires et « saisonniers » puis municipaux face au privé. Les statuts des éboueurs de Paris dans les cinquante dernières années », in Marie Cartier, Jean-Noël Retière, Yasmine Siblot (dir.), Le salariat à statut, Genèses et cultures, Rennes, PUR, 2010, p.231/244.

 

LDG-PROST2Discutant, Gregor Bouville, enseignant chercheur en sciences de gestion (Paris Dauphine), a tout d’abord souligné l’intérêt de retracer le travail des éboueurs de la ville de Paris. Lui-même s’est penché sur cette question (ville de Paris et Veolia) entre 2012 et 2014, avec une équipe de 5 chercheurs, composé de sociologues et de gestionnaires. Son mémoire de DEA de sociologie portait par ailleurs sur l’absentéisme des éboueurs de la Ville de Paris. Parmi ses sources pour la discussion il a expliqué s’inspirer aussi de l’émission radiophonique « Tempête autour d’une poubelle », documentaire d’Anaïs Kien, réalisé par Françoise Camar et diffusé le du 12 mars 2013 sur France Culture.

Il a notamment abordé la question des relations entre éboueurs et CGT, qui leur a offert des formations de base dans les années 60 et 70. Initiative qui n’était d’ailleurs pas nécessairement dans son intérêt parce qu’elles permettaient de les rendre moins dépendants au syndicat. Le gestionnaire a par ailleurs rappelé que les mobilisations massives des éboueurs ont disparu au seuil des années 1990 sans parvenir jusqu’à aujourd’hui à mobiliser ces travailleurs de la propreté.

Il a ajouté, en s’appuyant sur les travaux de Jaaidane T., Gary-Bobo R. (2008), que les éboueurs étaient mal protégés contre l’inflation et que leur rémunération réelle a baissé à plusieurs reprises pendant la période, surtout celle des plus bas échelons. « En 1978, les éboueurs étaient des ouvriers non qualifiés bien payés, avec une prime substantielle par rapport au SMIC. Le pouvoir d’achat du salaire moyen des ouvriers a doublé de 1950 à 1968, en raison de la forte croissance et de la pénurie de main-d’œuvre, et le secteur public a largement accompagné le mouvement. » Mais cette tendance s’est inversée à partir de 1983, avec le « tournant de la rigueur ». « Les éboueurs, malgré la supposée puissance de leurs syndicats, CGT en tête, ont perdu en 20 ans une bonne partie de la prime qu’ils avaient réussi à obtenir en sus du SMIC dans les années 70» (Jaaidane T., Gary-Bobo R., 2008, p. 13). Gregor Bouville a ensuite donné quelques indications que la rémunération et les indemnités des éboueurs.

« A l’exception d’un gros conflit en 1990, les grèves ont pratiquement disparu à partir de 1984, et ceci jusqu’à l’arrivée de Bertrand Delanoë, en 2001. (…) Ce que montre Barbara Prost, c’est que les conflits sociaux des années 70, accompagnés ou non de grèves, sont caractérisés par des revendications portant sur l’amélioration des conditions de travail, l’amélioration des salaires et sur la réduction des inégalités entre les agents titulaires et les agents non titulaires, les saisonniers (…). Y-a-t-il un lien entre la baisse de l’occurrence des grèves et le rattrapage des traitements indiciaires bruts par le SMIC ? Par ailleurs, la question posée par Barbara Prost est de savoir si la privatisation d’une partie de la collecte des ordures ménagères peut expliquer la moindre fréquence des grèves. En fait, les trois phénomènes semblent liés dans le cadre d’une réaction en chaîne : la privatisation a greveaffaibli le rapport de force des éboueurs vis-à-vis de la direction ce qui a entraîné une baisse de la fréquence des grèves qui a à son tour contribuer à la baisse du pouvoir d’achat des éboueurs. Dans les années 70, les éboueurs disposaient d’une arme de négociation importante, la grève qui pouvait rapidement transformer Paris en une ville taudis. » Mais à partir de 1983, un processus de privatisation est initié et s’accompagne d’une baisse des effectifs. « Après l’élection de B, Delanoë, nous assistons à une remunicipalisation de la collecte qui s’accompagne d’une augmentation des effectifs et par une résurgence des grèves, par un mouvement d’inversion du rapport de forces en faveur des éboueurs. » Le gestionnaire a également souligné que la création de la « fonctionnelle », pour effectuer le travail de collecte entre 17h et 6h du matin, a été perçue par certains représentants syndicaux comme un autre moyen d’atténuer le pouvoir de nuisance des grèves. «  Par ailleurs, le recrutement de ces membres se faisait en fonction de leur acquaintance politique, les individus de droite étaient privilégiés. »

Concernant l’image des éboueurs et leurs relations avec les usagers, Gregor Bouville a rappelé qu’elle était très dégradée dans les années 1950. « La population parisienne les dénomme « les boueux ». Ils n’ont pas d’uniforme, leur « costume, c’est la poubelle » comme le dit un éboueur à cette période. Ils s’habillent avec des vêtements usagés trouvés dans les poubelles. Plus tard, les éboueurs sont vêtus d’une veste en cuir donnée par la direction du nettoiement. » Ensuite, une nouvelle direction, indépendante du service de l’entretien des voieries, est créée en 1979 : la direction de La Propreté (et plus « du nettoiement »), dirigée par François Ozanne. « En changeant de dénomination, on passe d’une dénomination dans laquelle c’est le travail qui est au cœur, « le nettoiement », à une logique dans laquelle c’est le résultat, l’objectif qui prime, c’est-à-dire la propreté. Une sorte de Nouveau Management Public avant l’heure. » François Ozanne décide par ailleurs de construire l’image de marque de ce nouveau service via le choix d’un logo et d’une couleur (le vert bambou et le blanc, symboles de pureté et d’écologie), et restructure le service en diminuant les effectifs.

hughes_1Si, dans le documentaire de France-Culture, certains éboueurs décrivent bien la fierté qu’ils ont à faire ce travail, son utilité, certains font part « du mépris, et l’irrespect quotidien auxquels ils doivent faire face au quotidien ». Ils peuvent recevoir des réflexions très dures de la part des passants. « On pourrait être tenté d’affirmer, comme E.C Hughes (1996) à propos des concierges, que l’éboueur est un homme qui gagne sa vie en effectuant le « sale boulot » des autres. » Et de citer un éboueur interrogé lors de l’enquête menée entre 2012 et 2014 : « Pour la faire simple : on bosse dans la merde, on est des merdes. Pour les gens c’est ça. Les gens passent à côté du camion, par exemple quand on fait du sélectif, ça pue pas, c’est du papier, il y en a à côté, ils bouchent leur nez. C’est un manque de respect. Parce que la plupart du temps, c’est leur poubelle à eux qu’on vide. Donc si ça pue, c’est parce que c’est eux qui mettent de la puanteur dans la poubelle. Mais ça les gens n’acceptent pas. Ce n’est jamais eux, ils ont les plus belles poubelles du monde. Alors que dans la zone où je suis la plupart du temps dans les poubelles il y a des cafards dedans. S’il y en a dans la poubelle, c’est qu’il y en a chez la personne. »

Gregor Bouville a ensuite de repris l’expression de Barabara Prost : « il existe une contamination de l’agent par son travail ». « Selon notre enquête, 53,5 % d’entre eux considèrent ne pas bénéficier d’une bonne image, 45,8 % déclarant qu’elle ne s’est pas améliorée. » Les éboueurs parisiens devraient également faire avec certaines accusations réelles ou supposées de fainéantise.

En outre, selon l’enquête réalisée entre 2012 et 2014 : 90 % des éboueurs déclarent être exposés à des agressions verbales, 80 % à des agressions physiques, 78 % à des situations de tension dans les rapports avec le public. 90 % déclarent que les principales causes de la saleté des rues est l’inattention des passants et les comportements irrespectueux des passants. 77 % d’entre eux se déclarent en outre être l’objet de contrôles ou surveillances régulières par le public. « Des éboueurs nous ont aussi expliqué au cours de l’enquête que des usagers téléphonaient à leur chef d’atelier pour dénoncer les pauses cigarettes de certains d’entre eux. La délation apparaît comme une menace permanente pesant sur les éboueurs. »

Gregor Bouville a enfin évoqué la « biffe », qui consiste à récupérer des objets intéressants dans les poubelles, qui peuvent constituer un complément de revenu lors de la revente. Pratique interdite, elle est cependant officieusement tolérée par la direction. « Dans notre enquête, peu d’éboueurs déclarent la pratiquer (30 %). Doit-on conclure à une sous-estimation ? Nous pouvons en effet penser que les éboueurs se sont auto-censurés dans leur réponse par peur de mesures de représailles de la part de la direction. Toutefois, le faible nombre d’éboueurs déclarant pratiquer la biffe peut aussi résulter du fait que, de plus en plus, ils sont concurrencés par des immigrés sans revenus pratiquant une activité de chiffonniers. Cette dernière activité concurrente suscite l’hostilité des éboueurs car, d’une part, elle diminue une des sources de revenus complémentaires et, d’autre part, elle rend plus pénible la collecte des ordure ménagères, les points de collecte des poubelles étant parfois jonchés de détritus résultant du fouillage des poubelles par ces nouveaux chiffonniers.

Enfin, Gregor Bouville souligne une des particularités des éboueurs de La Ville de Paris que l’on retrouve rarement dans les entreprises privés de collecte : leur polyvalence. « Ils peuvent être ripeur le matin, c’est-à-dire collecter des ordures ménagères avec l’aide d’un camion-benne et l’après-midi balayer les rues. » Cette dernière activité pouvant être très pénible et monotone. « Lorsque l’on externalise l’activité de la collecte des ordures ménagères pour la confier à une compagnie privée, c’est terrible pour les éboueurs car cela signifie pour eux qu’ils seront cantonnés « à faire du balai » toute la journée dans leur secteur. La collecte est donc très importante pour les éboueurs. « Si on nous enlève la collecte, on nous coupe un bras ! ». C’est une activité beaucoup plus noble à leurs yeux, car elle est jugée comme étant plus virile et plus reconnue, car plus visible, des usagers. »

 Notes de textes et réferences bibliographiques complémentaires

[1]    Dominique Lhuilier, « Le sale boulot », Travailler, 14, 2005, p.73/98.
[2]    Helène Bretin, « Le nettoyage, aux confins du jour et de la nuit », ARU, n°87, septembre 2000, p.95.
[3]    BIPE, La propreté, Ministère Emploi et Solidarité ; Documentation française, 2000.
[4]    H.P. Jeudy, « Le choix public du propre : une propreté des sociétés modernes », Annales de la Recherche Urbaine, n°53, 1991, p.103/108.
[5]    « Nous voulons un métro propre » Entre les lignes, n°101, mai 1987, p.14.
[6]    BIPE, La propreté, Ministère Emploi et Solidarité ; Documentation française, 2000.
[7]    CFDT, Le travail en questions (TEQ), Secteur Propreté, 13 juin 2003, p.17/18.
[8]    Helène Bretin, « Le nettoyage, aux confins du jour et de la nuit », ARU, n°87, septembre 2000, p.95.
[9]    Isabelle Puech, « Le temps du remue-ménage. Conditions d’emploi et de travail de femmes de chambre », Sociologie du travail, vol.46 (n°2), 2004, p.150/167.
[10]  Touria Jaaidane, Robert Gary-Bobo, « Salaires et carrières dans la fonction publique – le cas des éboueurs »,
Revue française d’économie, volume 22, n°3, 2008.
[11]  M.Jolé, « Le balayeur en son métier : l’exemple parisien. Témoin et acteur de l’espace public », Annales de la recherche urbaine, n°88, 12/2000, p.90/94.

La discussion s’est poursuivie notamment sur le travail en journée, la fin du « fini-parti », le décret de 1913, ou encore sur la délimitation des « tâches » à effectuer ou pas.

 

Audio-diffusion : Extraits des interventions

 

Intervenante et Discutant :

Séance animée par Claire Edey Gamassou, Maître de conférences en gestion à l’UPEC, Université Paris-Est Créteil

 

Références bibliographiques, pour poursuivre…:

Bouville, G. (2009) « L’absentéisme des éboueurs : une relation à l’âge modérée par l’implication » (chapitre 6), dans En âge de travailler. Recherches sur les âges au travail coordonné par S. Bellini et J.Y Duyck (2009), dans la collection « Recherche » de l’AGRH, Vuibert, pp. 97-110.
Corteel D., Le Lay S. (dirs.) (2011), Les travailleurs des déchets, Toulouse, Érès.
Jaaidane T., Gary-Bobo R. (2008), « Salaires et carrières dans la fonction publique : le cas des éboueurs », Revue française d’économie, 22, 3, p. 3-59.
Le Lay S., Corteel D. (2014), « La mise en prescription parisienne de l’idéal de propreté. Quelle méthode ? Quels effets ? », Nouvelle revue du travail, 4, http://nrt.revues.org/1624.
Volkoff S. (2006), « ‘Montrer’ la pénibilité : le parcours professionnel des éboueurs », Actes de la recherche en sciences sociales, 163, p. 62-71.

 

 

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image_LOGO Gestes 003Mise en ligne le 09 Mars 2015.

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