“Les écrits du travail” 3 voix et 4 mains, A.Borzeix, D.Demazière, B.Fraenkel, G.Rot

Image_écrirePour Les “Dits de Gestes”, ce séminaire du 3 avril 2014 avait notamment pour objectif de présenter « à trois voix », le numéro de Sociologie du Travail, venant tout juste de paraître, portant sur les écrits du travail, et d’accueillir une anthropologue de l’écriture…

Une séance à 4 mains, dont voici le Compte-rendu et les Extraits sonores

Les écrits du travail_3 avril 2014_tous les intervenants

Didier Demazière, sociologue ( au Centre de Sociologie des Organisations – CSO) a commencé par évoquer les enjeux sous-jacents à la production de ce numéro de Sociologie du Travail. Le propos de l’introduction et des articles est de montrer “ce que les écrits font au travail”, mais en élargissant la perspective on peut aussi s’interroger sur ce qu’ils font à la sociologie du travail, qui, s’y intéresse assez peu. « La sociologie du travail se développe en très grande partie à distance des écrits. Ce qui renvoie aux rapports entre la sociologie, comme discipline, et les sciences du langage, qui désormais donnent à l’écriture un statut plus important».

Si les deux disciplines discutent, elles restent encore faiblement connectées, selon lui. Il n’est pas aisé pour les sociologues de s’approprier et de maîtriser les référentiels théoriques « très complexes » des sciences du langage, ce qui expliquerait la difficulté de « les mobiliser dans ces lieux de réflexion ». Ainsi, la composante langagière apparaitrait comme une question plutôt périphérique dans les recherches sociologiques sur travail, même si sur leurs terrains d’enquête les sociologues rencontrent une multiplicité d’écrits. Mais ceux-ci restent donc une « petite porte d’entrée », et non pas une « voix royale » pour interroger le travail.

 

Les écrits du travail - Dits de Gestes du 3 avril 2014_newD’où ce numéro de Sociologie du Travail, qui invite, et peut-être incite, à pour prendre un peu plus les écrits au sérieux, et à « jeter des ponts » entre disciplines. Par ailleurs, « prendre les écrits au sérieux dans l’analyse du travail, conduit à une analyse extrêmement précise, ancrée dans les situations de travail, dans le travail en actes… ». C’est une démarche qui suscite parfois la réticence de sociologues, qui y voit une focale« trop micro, trop située, trop pointilliste, trop close sur le poste de travail ». Mais ce point de vue est réducteur, et c’est le propos de ce numéro de Sociologie du travail que de le montrer. Didier Demazière souligne que « l’attention aux écrits peut tout à la fois conduire à un surcroît de précisions, à une acuité dans l’analyse du travail, tout en permettant en même temps la prise en compte des temporalités, des lieux, et de mécanismes plus larges, car les écrits circulent, enregistrent, sont remobilisés. Ce faisant ils relient et forment des connexions. » Les écrits feraient donc, selon lui, « du bien » à la sociologie du travail.

 

Anni Borzeix, sociologue (du Centre de Recherche en Gestion – CRG, CNRS-école polytechnique), a tout d’abord souligné que c’était la première fois que la revue « Sociologie du Travail », à laquelle elle a participé pendant 25 ans, publiait un numéro sur une thématique proche des travaux menés par le réseau « Langage et Travail »(2001). Elle a par ailleurs précisé avoir collaboré avec Gwenaële Rot sur la genèse de cette revue (2010), ainsi qu’avec Béatrice Fraenkel, présente aux origines de ce réseau. Anni Borzeix est ensuite revenue sur le titre de l’introduction, dont elle est la co-auteure avec Gwenaële Rot et Didier Demazière : « Ce que les écrits font au travail ». « La formule résume notre position, à savoir que le langage (…) est performatif (…) Les mots, à l’oral et à l’écrit, sont agissants. » Tout l’intérêt de ce numéro, pour Anni Borzeix, est justement qu’il est écrit par des sociologues, et non  des linguistes ou sociolinguistes, dont l’objet reste le travail et « qui ont trouvé dans les écrits une matière empirique et des préoccupations méthodologiques susceptibles de renouveler leurs prises analytiques. »

Image_avec-les-motsCes écrits du travail sont aussi, pour la sociologue, une manière de penser l’activité au delà de l’interaction, du face à face, dans une « écologie interactionnelle ». Elle a par ailleurs évoqué les difficultés rencontrées par  les sociologues du travail pour utiliser les « bagages » des sciences du langage, l’un des « principaux problèmes du travail interdiciplinaire ». Enfin, travailler sur les écrits permettrait de se pencher sur « l’activité “connectée” prise dans sa chaine de production », qui ne serait que le « maillon » d’un ensemble plus large ». D’où son invitation à « changer de paradigme » en s’intéressant désormais moins à « l’organisation » qu’au processus de « l’organizing », concept au fondement d’un large champ de recherche dans les pays anglo-saxons.

Gwenaële Rot, Sociologue,  maître de conférences à l’Université de Nanterre, a ensuite présenté ses travaux sur les scriptes au cinéma, qui ont fait l’objet d’un article dans ce numéro de « Sociologie du Travail ». Elle a tout d’abord expliqué que cet univers était aux antipodes de celui de la chaine automobile, secteur sur lequel elle a travaillé quelques années plus tôt. Le cinéma s’organise, en effet, en projet qu’elle aborde en tant qu’ “organisation déconcertante », devant prendre en compte un très grand nombre « d’aléas, incertitudes, redéfinitions et erreurs à corriger en permanence ». Un cadre productif « en apparence faiblement formalisé » qui nécessite une décomposition des actes de travail (les scènes n’étant pas filmées dans l’ordre du déroulement du récit), et donc in fine une mise en cohérence par un travail de coordination. C’est là que la scripte (la profession étant majoritairement féminine) intervient. « Elle a pour mission de vérifier que l’on respecte bien les raccords. »

Image_metiers-du-cinemaGwenaële Rot s’est donc intéressée au travail de la scripte comme point d’entrée pour rendre compte de l’organisation par projet. Son rôle : garder la mémoire de ce qui a été fait lors du tournage. « Même si le cinéma est une organisation éphémère, qui disparaît donc ensuite, il reste des traces. » Carnets des scriptes composés d’une multitude de codes, photos, schémas, scénarios annotés, etc. la scripte utilise de manière combinatoire tout un ensemble de dispositifs qui aide à sécuriser le déroulement du tournage. Ces traces sont également des « activateurs de mémoire », et permettent d’accéder au travail de différentes manières : décisions, réajustements, arbitrages, sont justement livrés par ces documents. L’ordonnancement complexe de cette multitude de codes permet à la scripte, par ailleurs, de faire remonter d’éventuels problèmes au réalisateur ou à d’autres professionnels, non sans se départir d’un grand sens de la diplomatie.

Béatrice Fraenkel, anthropologue de l’écriture (Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain – IIAC CNRS-EHESS), a tout d’abord affirmé l’intérêt, lorsque l’on s’intéressait à l’écriture, de prendre en compte les écrits de travail et plus largement de considérer tout écrit comme le résultat d’un travail. À la suite des travaux pionniers en anthropologie et en histoire, la sociologie s’est intéressée aux écrits, grâce en particulier aux travaux de sociologie du travail comme en témoigne, un peu tardivement ce numéro.  L’anthropologue a ensuite salué, chez les sociologues ayant contribué à la revue, « l’aisance avec laquelle les écrits sont repérés, questionnés, contextualisés ». On y retrouve les savoir-faire propres à la sociologie du travail comme l’analyse des cours d’action, la description fine des actions, l’attention portée aux interactions et le croisement de différentes échelles d’observation qui ont considérablement enrichi la méthodologie de la recherche sur l’écriture.

Image_trace des motsBéatrice Fraenkel a cependant fait part de ses réserves sur l’utilisation du terme de « traces », souvent accolé à l’écriture, qui suggère une conception passive de l’écrit contradictoire avec une perspective pragmatique, lui préférant celui « d’inscription » (Latour).  Il s’agit  selon elle  de s’intéresser plus aux « techniques d’inscription », qu’ aux « écrits » au sens large. Ainsi le cas de la scripte étudiée par Gwenaële Rot  qui est « sans arrêt en train d’inscrire ce qu’il se passe” met en évidence , “une pratique d’écriture qui est un enregistrement. » L’anthropologue a par la suite demandé à Gwenaële Rot si les cahiers laissés à la médiathèque par les scriptes se ressemblaient, si elle avait noté une certaine standardisation des pratiques et si elle avait mené une comparaison avec les écrits d’autres professionnels du plateau de tournage. Elle l’a enfin interrogée sur la manière dont ces pratiques se transmettaient.

Ce à quoi Gwenaëlle Rot a répondu que les différents scénarios annotés par les scriptes  présentaient de nombreuses similitudes même s’il subsistait un style très personnel. Les pratiques se transmettent par ailleurs à la fois dans les écoles (la Fémis notamment), lors de rencontres professionnelles et par “compagnonage” lorsque les scriptes étaient  assistées d’un(e) stagiaire. Elle n’a par ailleurs pas, du moins de manière systématique, étudié les écrits des autres professionnels (peu nombreux et moins centralisateurs) même s’il serait nécessaire pour une « véritable écologie » de cet environnement de travail de pouvoir tout rassembler.

Lors de ce séminaire, animé par Jérôme Pélisse pour le DIM Gestes, les questions des participants ont notamment porté sur la relation écriture-mémoire dans les travaux relayés par la revue, notamment dans le cas des « écrits-règlements », ou encore sur les relations de pouvoir entre ceux qui écrivent, et les destinataires de ces écrits.

Image_Ecoutez la pluridisciplinaritéAudio-diffusion : Ecoutez les interventions

 

 

 

Didier Demazière, partie 1 : 5min 14s


Didier Demazière, partie 2 : 5min 09s

Didier Demazière, partie 3 : 4min 27s

Didier Demazière, partie 4 : 3min 46s

Anni Borzeix, partie 5 :  5min 17s

Anni Borzeix, partie 6 :  6min 36s

Anni Borzeix, partie 7 :  3min 10s

Gwenaële Rot, partie 8 : 4min 16s

Gwenaële Rot, partie 9 : 6min 13s

Gwenaële Rot, partie 10 : 5min 22s

Gwenaële Rot, partie 11 : 7min 2s

Béatrice Fraenkel est discutante, partie 12 : 7min 20s

Béatrice Fraenkel est discutante, partie 13 : 3min 59s

Béatrice Fraenkel est discutante, partie 14 : 6min 34s

Réponses des intervenants à  Béatrice Fraenkel, partie 15 : 6min 45s

Réponses des intervenants à  Béatrice Fraenkel, partie 16 : 2min 28s

 

Les intervenants; biographies et références bibliographiques :

Image_a-lireLes trois intervenants ont participé au dossier « Ce que les écrits font au travail » (Sociologie du Travail, avril 2014).

Lien : http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S003802961300160X

 

  • Anni Borzeix est sociologue du travail, directrice de recherche au Centre de Recherches en Gestion (CRG) de l’Ecole Polytechnique, et membre du Réseau Langage et Travail, dans le cadre duquel elle collabore avec des ergonomes, linguistes et gestionnaires.

(Pour aller plus loin) http://crg.polytechnique.fr/home/borzeix/FR

– Avec Gwenaële Rot, Genèse d’une discipline, naissance d’une revue : sociologie du travail, Presses Universitaires de Paris-Ouest, Nanterre, 2010.

– Avec Josiane Boutet, Daniel Faïta, Béatrice Fraenkel, Bernard Gardin, « Langage et travail : communication, cognition, action », CNRS Editions, 2005.

  • Didier Demazière est sociologue (Centre de Sociologie des Organisations, CNRS), et responsable depuis 2011 du Programme Doctoral de Sociologie à Sciences Po. Ses recherches portent particulièrement sur le chômage et les politiques publiques de l’emploi, ainsi que sur les transformations du travail.

(Pour aller plus loin) : http://www.cso.edu/cv_equipe.asp?per_id=156

– Les mondes du travail politique. Les élus et leurs entourages, PUR, Collection Res Publica, avril 2014.

– Etre chômeur à Paris, Sao Paulo, Tokyo, Presses de Sciences-Po, 2013.

  •  Gwenaële Rot est maître de conférences en sociologie à l’université Paris X Nanterre, et chercheure au laboratoire Institutions et dynamiques historiques de l’économie et de la société (IDHES, CNRS). Elle venait présenter ses travaux sur le travail des scriptes au cinéma, qui ont fait l’objet d’un chapitre dans le dossier paru dans Sociologie du travail (volume 56, « Noter pour ajuster. Le travail de la scripte sur un plateau de tournage », p.16-39, 2014)

(Pour aller plus loin) http://www.cso.edu/cv_equipe.asp?per_id=55

– Avec L. de Verdalle (dir.), Le cinéma. Travail, organisation, La Dispute, Paris, 2013.

– Avec Alexandra Bidet, Anni Borzeix, Thierry Pillon, François Vatin, Sociologie du travail et activité, Octarès éditions, Toulouse, 2006.

  • La discutante, Béatrice Fraenkel, est directrice d’études EHESS et responsable de la chaire d’Anthropologie de l’écriture. Ses travaux portent notamment sur les pratiques d’écriture en situation de travail et les cultures graphiques professionnelles.

(Pour aller plus loin) http://www.sciences-sociales.ens.fr/-FRAENKEL-Beatrice-.html

– « Les New Literacy studies, jalons historiques et perspectives actuelles », Langage et société, 2010/3 (n° 133), Editions Maison des sciences de l’homme.

 Mise en ligne le 16 avril 2014

 

 

 

 

 

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