« Les espaces de travail : discipline, appropriation, dispersion » 3 intervenants…

Pour cette 1ère séance des “Lieux-Dits du Gestes” de la saison 2014-2015, le 9 octobre dernier, trois intervenants et discutants ont répondu à l’invitation de Claire Edey-Gamassou et du séminaire mensuel du DIM Gestes. Réunis à la Maison des Sciences Économiques, à Paris, Thierry Pillon, sociologue, Maryse Dubouloy, psychanalyste et psychosociologue, et Nadia Heddad, ergonome, sont intervenus dans une séance à 3 temps, sur “Discipline, Appropriation et enfin Dispersion…des espaces de travail”.

  

dim gestes Extraits sonores disponibles en bas de page.

Image_Lieux-Dits-du-Gestes_2014 10 09 Pillon+Dubouloy+Heddad+Edey

En  voici ci-dessous les Comptes-rendus.

Image_Lieux-Dits-du-Gestes_2014 10 09 PillonThierry Pillon a présenté la littérature existante sur “les espaces de travail”. Selon lui, il existe peu de travaux majeurs sur la question, ce qui n’empêche pas qu’une abondante littérature en traite depuis les années 1960. Bien que peu diffusée. Ces textes peuvent venir du champ scientifique, comme technique. Trois thématiques, ou « familles problématiques » regrouperaient cette littérature : discipline, appropriation, dispersion.

1)     La discipline.

Celle-ci renvoyant au « contrôle ». Cette question apparaît dans le débat intellectuel à partir des travaux de Michel Foucault (« Surveiller et punir », 1976). Celui-ci aurait notamment, dans une période dominée par le marxisme (qui met essentiellement en avant la valeur rapportée au temps), déplacé le point de vue du « temps » à « l’espace ». Suite à ces travaux, de nombreux autres se sont efforcés d’effectuer des typologies sur les différentes formes de disciplines. Ce « souci typologique » présent dans les travaux des économistes, a été très largement relativisé par les historiens.

2)     L’appropriation.

a)     Par la psychologie de l’environnement américaine

Celle-ci fait référence à l’éthologie. Le comportement de l’animal dans l’espace étant en effet un modèle pour la psychologie américaine (notions de « territoire », « distance », « densité », etc). Le comportement des corps dans l’espace est l’objet de l’analyse. Edward T. Hall a imposé un concept, devenu ensuite incontournable : celui d’ « espace personnel ». D’autres psychologues américains parleront aussi de « bulles » autour des individus, de « coquille », « chambres de respiration »… bien que peu de preuves expérimentales permettent de fonder de telles notions, avant tout métaphoriques. Les espaces de travail offrent cependant, pour ce courant, un « terrain privilégié ». Autre notion mobilisée pour analyser l’environnement : le « behaviour setting » (lieu limité dans le temps, et dont les caractéristiques particulières imposent un comportement).

Les auteurs de ce courant ont largement collaboré avec des architectes et designers, afin d’essayer de traduire ces notions dans le bâti, et dans l’idée « d’humaniser » les bâtiments et villes.

Au cours des années 1960, un courant de l’architecture américaine s’est intéressé à l’idée d’une « architecture respectueuse de l’environnement humain et de l’espace personnel », James Marston Fitch par exemple ou le critique Reyner Banham en sont deux exemples. Autre exemple : Robert Prost, architecte lui aussi, a produit un design de bureau ayant pour but de respecter le territoire personnel et la « privacy » de son occupant. Un bureau « ni fermé, ni ouvert ». Robert Prost le justifie commercialement par des arguments puisés dans la psychologie de l’environnement : « L’homme des cavernes devait être heureux de trouver une bonne caverne, mais il n’y a pas de doute qu’il s’installait à l’entrée surveillant l’extérieur. Protéger son dos, mais savoir ce qu’il se passe au dehors est une bonne règle de conduite pour survivre. C’est également un bon principe de survie dans les bureaux. »

b)     Par la psychosociologie française

Celle-ci est essentiellement universitaire. Thierry Pillon a notamment fait référence aux travaux d’Abraham Moles, représentant français de la psychologie de l’espace, qui soutiendra les premiers travaux en France sur l’espace de travail à partir du début des années 1970. Et notamment la thèse de Claude Nicolas Fischer, qui va faire référence. Le concept central d’Abraham Moles est la « centralité ». « Pour lui, l’homme est un centre à partir duquel le monde se découvre, s’échelonne, en coquilles successives, une conception très proche de celle de certains éthologues ». L’originalité de Moles cependant est de croiser une approche phénoménologique et une approche psychologique, ne délaissant pas la part physique des espaces et leurs effets sur les individus. Il s’intéresse donc aux effets proprement physiques des lieux, à l’interface homme-environnement. Autre notion développée par Moles : celle de « capital », au sens quasi-économique du terme. « Le territoire est découpé en morceaux de capital. »

Claude Nicolas Fischer reprendra cette idée, en parlant lui de « budget spatial », c’est-à-dire qu’une quantité d’espace est allouée par l’entreprise à un type d’activité. Sachant que tout le monde n’a pas le même espace. Il y aurait donc trois dimensions complémentaires : une fonctionnelle (répartition du volume d’espace), psychologique (l’espace est un espace de signification pour l’individu), et planificatrice (le budget spatial est le résultat de l’affectation de l’espace, le plus souvent de manière autoritaire).

Les lieux deviennent alors le support d’un engagement personnel, d’un investissement qui dépasse donc la simple fonctionnalité. Il y aurait par ailleurs, une lutte symbolique dans la qualification du lieu et des contraintes de l’espace rationnel, et ce travail de personnalisation et d’appropriation. « Mais pour Fischer, cette appropriation est une personnalisation. Parce que l’espace de travail comme incorporation de certains éléments physiques joue un rôle dans la constitution de l’identité. » Fischer parle de « place identity », support à l’enracinement de l’identité. Il a également montré que les carrières étaient marquées par une sorte de géographie sociale : « On a les bonnes places, ou les mauvaises. Cela s’inscrit dans histoire de l’individu, et du groupe, et donc les départs sont d’autant plus douloureux que s’éloignent, parmi d’autres dimensions, celle de la place identity. »

c)      L’approche par les conditions de travail

Dès les années 1970, les thèmes des conditions de travail, du bien-être, du confort, deviennent des exigences légitimes aux yeux des salariés, en plus de la question salariale. L’Etat s’en saisit alors en lançant une véritable politique d’investissement sur l’amélioration des conditions de travail, à travers le Commissariat au plan, mais également via la création de nouvelles institutions, telles que l’Anact, en 1973.

Résultat : de nombreux travaux de l’époque sur les conditions de travail, évoquant alors la question des lieux/espaces de travail, proviennent des programmes initiés par ces organismes. Un grand nombre de rapports seront publiés dans les années 1970, qui convergent vers un constat : conçus par les ingénieurs selon leur propre logique, ces espaces ne répondent pas aux besoins psychologiques et physiologiques de l’individu, et ne leur permettent pas de « garder son identité » (Vincent Grenier, 1974). Est alors introduite l’idée d’intégrer la préoccupation des conditions de travail dès la conception des bâtiments.

Par ailleurs, si l’on s’est longtemps focalisé sur les conditions de travail dans l’industrie, à partir des années 1970, on s’intéresse aux bureaux, où travaillent une majorité de femmes… Si longtemps celles-ci ont observé des troubles visuels, respiratoires, de maux de têtes, etc., ces troubles ne seront finalement pris au sérieux que bien plus tard, notamment dans les années 1980, quand l’Anact démontre que des problèmes cardiovasculaires ou troubles psychiques, peuvent être liés aux conditions de travail dans les grands immeubles de bureau. Dès les années 1970, le psychiatre Paul Sivadon fera lui-même une analyse des troubles psychiques pouvant être liés aux aspects morphologiques des bâtiments.

d)     Sociologie urbaine et de l’espace

Thierry Pillon a expliqué que les sociologues se sont intéressés à l’espace de travail par la voie de l’urbanisme, en réutilisant les concepts de Henri Lefebvre, pour qui la hiérarchie sociale pouvait se « lire » dans les configuration spatiales (Exemple d’Anne Gotman, et sa thèse « L’espace de travail, la production au secret », 1977). Deux personnes venues de la sociologie urbaine ont, selon le sociologue, joué un rôle important dans la diffusion : François Lautier et Thérèse Evette, à l’origine du laboratoire « Espace de travail » auquel appartiennent des architectes. Sachant qu’en France, ce sont les écoles d’architecture qui ont hébergé les études sur les espaces de travail. Ces sociologues ont bénéficié de l’investissement de l’Etat dans la recherche sur les espaces autour d’opérations et recherches concrètes, financées dans le cadre du ministère de l’équipement et du Plan Urbanisme Construction Architecture. Dans les années 2000, un grand nombre de recherches ont été menées, ainsi qu’un bilan auquel Thierry Pillon a lui-même participé. Bilan qui dort aujourd’hui « au cinquième sous-sol de la Défense », précise le sociologue. Il a enfin souligné que les gestionnaires se sont peu intéressés aux espaces de travail, pourtant premier poste de dépense dans le tertiaire, et qui subit une obsolescence importante. Cf. cependant les travaux de Danielle Schronen et la thèse de Michael Fenker (« L’espace, un mode de gestion de la dynamique organisationnelle », 2003).

3)     Dispersion

La question de dédoublement de l’espace réel/virtuel n’est pas nouvelle, ayant déjà été soulevée par François Lautier dans les années 1980. Mais elle se pose de nouveau avec l’informatisation, et plus particulièrement l’informatique embarquée, réactivant la nécessité d’un contrôle du travail (thème de la discipline, donc). Elle réactive également celle du rapport entre vie professionnelle et vie privée (télétravail, comme « travail en déplacement »). Le sociologue a ensuite renvoyé aux travaux de Gilles Crague sur la pluralité des lieux de travail. Celui-ci a notamment montré les effets paradoxaux de l’informatique : plus on en fait, plus on est sédentaire. « Au contraire, quand l’usage de l’informatique est secondaire, il existe peu de contraintes de localisation. » Il y aurait par ailleurs, selon le sociologue, une tendance à « l’effacement des limites de l’organisation » qui conduit à un « renforcement symbolique de l’appartenance à l’entreprise par le bâtiment » qui devient notamment un « symbole de la communauté de travail ». Résultat : pour ces raisons symboliques, on investit encore beaucoup dans le bâtiment, et même parfois de manière ostentatoire.

 

Image_Lieux-Dits-du-Gestes_2014 10 09 DubouloyMaryse Dubouloy, psychanalyste et psychosociologue, ESSEC Business School. Discutante, a notamment fait le lien entre la question de la « discipline » et celles des différents champs disciplinaires de la recherche… « Qui (quelle discipline) est légitime pour parler des lieux de travail ? ».

Sur la question de l’appropriation, la psychosociologue s’est remémoré un de ces premiers projets, où elle avait constaté un « processus de deuil » dans une organisation dont l’employeur était décédé dans un accident d’avion. Mais la vraie cause de leur déboussolage, selon Maryse Dubouloy, était de se voir déplacés d’un espace à l’autre. Elle aurait par ailleurs tendance à davantage parler d’ « incorporation », et moins d’ « appropriation », même si le psychanalyste éprouve habituellement quelques difficultés à appréhender le corps. « Comment se fait-il que des gens s’écroulent, alors qu’ils tenaient tant bien que mal après que le chef soit décédé, le jour où l’on les déménage ? »

La psychosociologue a ensuite expliqué avoir, au cours de sa carrière, accompagné le changement dans les entreprises, et avoir insisté sur la préparation des déménagements qui doivent, selon elle, être expliqués au salariés. Ceux-ci devant en outre participer à la recherche de nouveaux lieux, toujours pour répondre à cette question d’appropriation : « Qui a le droit de faire quelque chose de ce lieu ? » Ce qui est aussi un peu la question posée par la psychanalyse : « Qui a le droit de s’occuper de ma vie ? C’est moi. Pas (les autres). (…) Et donc concernant le lieu de travail : quelle place m’est laissée pour pouvoir dire ce que je veux et ce que je peux ? »

Enfin, Maryse Dubouloy a fait le lien entre « espace » et l’« espace transitionnel » du pédiatre et psychanalyste anglais, Donald Winnicott, « qui est le lieu où l’enfant va parvenir à se détacher de la mère, ou se défaire de sa dépendance à la mère, pour devenir un ‘je’ qui pense/fais/agis etc. » Ce qui permet aussi de découvrir la manière dont nous sommes « interdépendants, et non pas seulement dépendants, ni même indépendants », notamment dans l’espace de travail.

Image_a-lireBibliographie proposée :

WINICOTT, D. W. (1975). Jeu et réalité. Paris, Gallimard.

WINICOTT, D. W. (1953). Transitional objects and transitional phenomena Collected Papers: Through Pediatrics to Psychoanalysis (pp. 229-242). London, Tavistock.

 

Image_Lieux-Dits-du-Gestes_2014 10 09 HeddadNadia Heddad, ergonome, professeure associée à l’Université Paris 1, Panthéon Sorbonne, architecte de formation initiale, a commencé son parcours par une ambition : celle de contribuer aux lieux de travail. Selon elle cependant, le cursus de formation outille peu les architectes sur la problématique des espaces de travail, probablement par un manque d’intérêt de la profession à ce domaine. Elle a alors suivi un DESS à Paris 1 en ergonomie et conception des systèmes de production codirigé avec François Lautier du laboratoire Espace de Travail de L’ENSAPLV.

Elle y a alors fait la découverte des ergonomes et de l’ergonomie comme discipline. De sa préoccupation au départ partie de l’idée simple que « pour concevoir un bâtiment, une enveloppe, il faut comprendre l’intérieur», elle découvre une problématique autour des questions de travail. L’ouverture apportée par cette approche multidisciplinaire a été dans un premier temps déstabilisante car le champ abordé par l’ergonomie touche tout aussi bien au travail de l’homme qu’aux dispositifs techniques, organisationnels et spatiaux. Les disciplines qui traitent du travail sont nombreuses et toutes apportent un éclairage permettant de saisir un ou plusieurs registres du travail. L’espace de travail n’est en réalité qu’une dimension du travail dont la compréhension suppose de saisir bien d’autres aspects qui le dépasse. Cette prise de conscience l’a conduite à réorienter son parcours pour devenir ergonome.

Une autre difficulté vient du fait qu’il y a aujourd’hui peu de travaux de retours d’expérience. Il est difficile d’avoir un regard critique sur la qualité des productions ou des processus de conception d’espace de travail. En effet, les bâtiments sont conçus et jugés entre pairs, par les architectes. Les employés, salariés, agents ou soignants qui vivent au quotidien les espaces ne sont pas invités à développer un point de vue sur les lieux de travail. Les apports ou les contraintes apportés par l’espace ne sont pas discutés du point de vue du travail de ceux et celles qui y réalisent l’activité de travail.

L’ergonomie distingue les conditions DE travail des conditions DU travail. Les conditions DE travail renvoient à l’aspect matériel du travail : poste, outils et ambiances physiques de l’environnement telles que l’acoustique ou l’éclairage… Les conditions DU travail impliquent elles « le déroulé de l’activité » : organisation, prescription et travail tel qu’il se fait réellement.

Cette différenciation peut aussi s’opérer pour l’espace DE travail et l’espace DU travail. Une manière de faire peut être de revisiter les trois niveaux de lecture développés par Henri Lefebvre autour des notions de « espace conçu », «espace perçu », et « espace vécu » (1974, 2000). Ils peuvent en effet s’appliquer aux lieux de travail. L’« espace conçu », implique un modèle de conception qui s’inspire de l’organisation prescrite du travail. « L’espace perçu », fait appel à la perception sensorielle et symbolique de ceux qui les visitent, y sont accueillis ou y travaillent. « L’espace vécu », quant à lui est nécessairement relatif a l’activité de travail de ceux qui y réalisent un travail. Analyser et comprendre ainsi l’espace du travail permettrait d’ouvrir une réflexion sur le rôle de l’espace dans le travail.

Image_a-lireBibliographie proposée :

CAZAMIAN, P. HUBAULT, F. NOULIN, M. (1996) Traité d’ergonomie. Octarès. Toulouse.

LAUTIER, F. (1999) Ergotopiques. Sur les espaces des lieux de travail. Octarès. Toulouse.

LEFEBVRE, H. (2000) La production de l’espace. Antropos. Paris.

Lors de ce séminaire, animé par Claire Edey-Gamassou pour le DIM Gestes, les questions et derniers échanges avec la salle ont tourné autour de la distinction entre incorporation et appropriation, sur le marché de l’aménagement des bureaux, la distinction entre le « lieu » et « l’espace », et les « tiers lieux ».

Image_Lieux-Dits-du-Gestes_2014 10 09 Pillon+Dubouloy+Heddad+Edey_Public

 

Audio-diffusion : Extraits des interventions

dim gestes


Biographies des intervenants :

  • Thierry Pillon est sociologue au laboratoire DySola (Dynamique Sociale et Langagière), à l’université de Rouen. Ses recherches portent principalement sur les espaces de travail, le corps et l’histoire du travail. Il est l’auteur de « Le Corps à l’ouvrage » (Stock, coll. Un ordre d’idées, 2012, 200 p.), et de « Lire Georges Friedmann. Problèmes humains du machinisme industriel. (1946). Les débuts de la sociologie du travail » (Editions Ellipses, Paris, 2009).
  • Maryse Dubouloy est psychanalyste et psychosociologue (ESSEC Business School). Ses recherches portent notamment sur le leadership et le management des équipes, le changement dans les organisations, ou encore le processus de deuil.
  • Nadia Heddad est ergonome et professeure associée à Paris-1 Panthéon-Sorbonne. Elle accompagne des projets de conception d’espaces et d’organisation de travail, et s’intéresse aux liens entre organisation, travail et espace.

 

Image_a-lirePour poursuivre et découvrir des auteurs évoqués par les intervenants…

Michel Foucault; Edward T. Hall; James Marston Fitch; Reyner Banham; Robert Prost; Abraham Moles; Claude Nicolas Fischer; Vincent Grenier; Paul Sivadon; Henri Lefebvre;; Anne Gotman; François Lautier et Thérèse Evette; Danielle Schronen et Michael Fenker; Gilles Crague.

 

 

Image_Lieux-Dits 2014-2015

Lieux Dits du Gestes, Programmation 2014-2015

Consultez la page dédiée au cycle de Séminaires mensuels du DIM Gestes

sur le thème “Espaces, Lieux et Travailleurs”

 

 

image_LOGO Gestes 003Mise en ligne le 30 octobre 2014.

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