"L’exemple de l’enquête québécoise sur les conditions de travail, d’emploi, de santé et de sécurité du travail (EQCOTESST)"

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Mardi 5 février se tenait le 4ème séminaire du DIM Gestes, basé sur “L’exemple de l’enquête québécoise sur les conditions de travail, d’emploi, de santé et de sécurité du travail (EQCOTESST)”, dans les locaux du centre CNRS Pouchet (Paris 17ème), pour une intervention de Michel Vezina suivie d’une discussion introduite par Serge Volkoff.

Michel Gollac, coordinateur du DIM Gestes, prend la parole en ouverture de séance : “Nous accueillons aujourd’hui Michel Vezina, spécialiste de la mesure des conditions de travail et de la santé au travail, dont la spécialité est tournée vers l’intervention et l’amélioration de la santé au travail, et président du Conseil scientifique de Gestes. Il nous présente aujourd’hui une enquête qui a eu lieu au Québec, l’un des endroits où cette réflexion sur la santé au travail, mais aussi sur la mesure et l’application, sont les plus développés au niveau international.”

Michel Vezina débute alors son intervention : “Je suis heureux de pouvoir vous présenter ce projet qui me tient à cœur et pour lequel j’ai travaillé plus de dix ans. J’en profite pour souligner que la recherche française bénéficie d’une culture très favorable de mesure des conditions de travail, et cela depuis la fin des années 1970. Chez nous, ce n’est pas du tout le cas, ce que j’ai pu réaliser au début des années 2000 en m’attelant à la première enquête québécoise sur les conditions de travail et de santé.”

EQCOTESST a été réalisée en 2007 et 2008, en collaboration avec Esther Coutier. Cette série d’entretiens a été menée par téléphone entre novembre 2007 et février 2008, auprès de 5071 travailleurs âgés de 15 ans et plus. “L’enquête est à la santé publique ce que le stéthoscope est à la médecine clinique”, rappelle Michel Vezina. “C’est le moyen de dresser un diagnostic au niveau populationnel pour éclairer les politiques publiques”.

Pour un meilleur suivi de cette intervention, nous vous encourageons fortement à télécharger le PDF diffusé lors de cette séance en cliquant ici.

 

Ecouter l’introduction :

 

1. Description des conditions de travail et d’emploi au Québec

Les variables des conditions de travail retenues ont été le milieu de travail, les caractéristiques de l’emploi principal et les conditions de travail elles-mêmes :

Des indicateurs de précarité et d’insécurité d’emploi ont également été définis. L’enquête distingue trois cas distincts : la précarité contractuelle, l’insécurité d’emploi et la précarité d’emploi, qui est une combinaison des deux. L’idée étant de distinguer la précarité factuelle d’un contrat du sentiment de précarité que peut avoir un travailleur.

 

2. Conciliation du travail et de la vie personnelle

L’enquête s’intéresse au nombre d’heures consacrées aux tâches domestiques et aux responsabilités familiales. On voit qu’un quart des répondants y consacrent 22 heures ou plus chaque semaine : les femmes et les personnes âgées de 25 à 44 ans.

On pourrait penser qu’il s’agit surtout des personnes au chômage, qui auraient donc plus le temps de s’occuper de ces tâches, mais 23% des personnes qui travaillent 40 heures ou plus chaque semaine sont concernées.

Parmi les indicateurs de conditions de travail favorisant la conciliation, ont été retenus notamment les horaires flexibles au choix du salarié, les possibilités de congés ou de travail à domicile.

Des faits saillants ressortent de ce pan de l’enquête :
– 21% des salariés de 25 ans et plus et 36% des travailleurs autonomes dans ce groupe d’âge ont accès à de moins bonnes conditions de conciliation travail-famille.
– Sauf exception, les personnes avec des responsabilités accrues n’ont pas davantage accès à de bonnes conditions de conciliation.
– Parmi les étudiants à temps plein visés par l’enquête, 16,7% des hommes et 5,6% des femmes travaillent 40 heures ou plus par semaine.
Les personnes aux responsabilités familiales élevées ont une moins bonne santé.

 

Ecouter le résumé des chapitres 1 et 2 :

 

3. Description de l’environnement organisationnel et des contraintes physiques à l’emploi principal

Quatre dimensions critiques de l’environnement organisationnel du travail ont été identifiées par ces travaux : la demande psychologique (charge de travail), la latitude décisionnelle, le soutien social et le déséquilibre entre efforts et reconnaissance (vécu d’exploitation).

Voici la prévalence des expositions à ces facteurs :

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Au rang des contraintes physiques du travail, neuf facteurs ont été retenus : les mains au-dessus des épaules, le dos penché, les gestes répétitifs, les gestes de précision, les efforts, la manutention, les vibrations dans les mains, les vibrations du corps entier, et enfin la posture debout avec (ou sans) possibilité de s’asseoir.

Voici l’indice de cumul de ces contraintes physiques :

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4. La violence psychologique au travail.

Nous voyons ici la prévalence des différentes formes de violence au travail. Chaque fois, la question portait sur les douze derniers mois de la vie professionnelle de la personne interrogée :

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Parmi les victimes de harcèlement psychologique, 32 % y font face souvent ou très souvent. 66 % identifient des membres de l’organisation comme auteurs.

Parmi les victimes d’une source interne, 54 % identifient les supérieurs, 32 % les collègues.

De façon globale, le harcèlement psychologique concerne des personnes dans une situation professionnelle précaire. Chez les hommes, il est inversement proportionnel à la qualification de l’emploi et aux études menées… mais pas chez les femmes, qui y sont autant exposées quelle que soit leur qualification.

 

Ecouter le résumé des chapitres 3 et 4 :

 

5. Santé générale

Michel Vezina met l’accent sur la notion de présentéisme : il s’agit des personnes qui se trouvent à leur poste de travail même lorsque des symptômes ou une maladie devraient les amener à se reposer et s’absenter du travail.

Plusieurs raisons à cela : des raisons nobles (engagement par responsabilité professionnelle) ou un peu moins (peurs de représailles). La prévalence de courte durée (1 à 9 jours) et de longue durée est de 49,6% pour les hommes et 42,7% pour les femmes.

On constate également un présentéisme proportionnel au niveau de détresse psychologique :

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6. Troubles musculo-squelettiques

Il s’agit de douleurs importantes aux muscles, aux tendons ou aux articulations ayant dérangé durant les activités, au cours des 12 mois précédant l’enquête.

Pour être définies comme tels, elles doivent se situer au cou, au dos, aux membres supérieurs ou aux membres inférieurs. En outre, elles doivent être perçues comme étant partiellement ou complètement reliées à l’emploi principal, et exclure les traumatismes accidentels (par ex : une chute, le fait d’avoir été cogné, frappé, accidenté de la route…)

Chez les salariés qui se sont absentés du travail pour cause de TMS, seuls 13% ont fait une demande d’indemnisation auprès de la Commission de la santé et de la sécurité du travail québécoise.

Les faits saillants :
– Un travailleur sur cinq est atteint de TMS liés au travail.
– Les femmes ont des prévalences statistiquement supérieures à celles observées chez les hommes.
– La prévalence des TMS est fortement associée à l’exposition aux contraintes physiques et organisationnelles du travail.
– Une très faible proportion de travailleurs effectue une demande d’indemnisation auprès de la CSST.
– Une proportion importante ne reçoit aucun revenu durant les absences du travail.

 

7. Accidents du travail

Partant de la définition d’un accident du travail comme “Un événement traumatique tel qu’une chute, le fait de s’être cogné, d’avoir été frappé ou d’avoir été victime d’un accident de la route relié au travail, etc.”, l’enquête EQCOTESST a constaté un écart important entre la prévalence des TMS ayant entraîné une absence du travail chez les salariés (236.275 salariés) et l’incidence des TMS déclarées et acceptées par la CCSST en 2008 : seulement 35082 lésions.

De même, dans une moindre meure, pour l’incidence de ces accidents : 90.685 salariés selon l’enquête, contre 61.373 traumatismes non mortels déclarés et acceptés par la CSST en 2008.

 

Ecouter le résumé des chapitres 5, 6 et 7 :

 

8. Santé mentale

Le problème de cette mesure, c’est que les personnes les plus sévèrement atteintes ne se trouvent pas ou plus dans le monde du travail, elles en ont été retirées. Il faut donc aller chercher la section qui se situe entre les personnes en bonne santé mentale et celles souffrant d’altérations sévères.

Le concept de détresse psychologique a été mesuré par ce classique questionnaire à 6 questions : “Au cours du dernier mois, à quelle fréquence vous êtes-vous senti(e): Nerveux(se) / Désespéré(e) / Bon(ne) à rien / Si déprimé(e) que plus rien ne pouvait vous faire sourire / Que tout était un effort / Agité(e) ou ne tenant pas en place.”

Pour déterminer si les répondants étaient sujets à des symptômes dépressifs, ceux-ci devaient avoir répondu “oui” à ces deux questions :

– Au cours des 12 derniers mois, vous êtes-vous senti(e) triste, mélancolique ou déprimé(e) pour une période de 2 semaines consécutives ou plus ?
– Au cours des 12 derniers mois, vous est-il arrivé pendant une période de 2 semaines ou plus de perdre intérêt pour la plupart des choses que vous aimiez faire ou auxquelles vous preniez généralement plaisir comme le travail, un passe-temps ou toute autre chose ?

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Enfin, les personnes interrogées ont été considérées comme consommant des psychotropes si elles ont répondu oui à l’une des ces questions :
Au cours du dernier mois, avez-vous pris de façon régulière, c’est-à-dire à tous les jours ou quelques fois par semaine, des médicaments pour :
réduire l’anxiété ou la nervosité ? aider à dormir ? remonter le moral tels les antidépresseurs ?

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Conclusion : quelle est la valeur ajoutée de l’EQCOTESST ?

Tout d’abord, elle constitue une banque de données permettant des analyses complémentaires, concernant par exemple les inégalités sociales de santé.

Les indicateurs de qualité de l’emploi se voient eux aussi améliorés. L’enquête possède également une valeur pédagogique concernant les dimensions pathogènes de l’organisation du travail et peut servir de données de références pour les entreprises.

 

Ecouter le chapitre 8 et la conclusion :

 

Discussion

Serge Volkoff, discutant de cette séance, prend le relai après cette conclusion de Michel Vezina : “Dans les années 80, j’étais pour la France un peu dans la situation que Michel vient de décrire dans les années 2000 au Québec : il fallait construire un système de statistiques sur la santé au travail. Je me suis rapidement rapproché des ergonomes dans cette période, puis je suis passé dans le cycle enseignement-recherche et ai monté le CREAPT”.

“Il n’est pas évident de réagir en tant que consultant à une enquête comme on réagirait à un article scientifique”, poursuit-il. “Je vais donc me contenter de quelques remarques qui tournent toutes autours de thèmes que vous retrouverez sans doute avec Marion Gilles au séminaire du 12 mars, à cela près qu’elle les développera dans le contexte de l’entreprise et qu’il s’agit ici d’une enquête nationale : pourquoi mesurer, quels effets, quels mérites, quelles limites ?”

Cela sert en fait à éviter trois postures, définies comme telles par Serge Volkoff : l’indifférence, l’attitude purement dénonciatoire, et ce qu’il appelle les “postures de myopies”, moins péjoratives à ses yeux que les deux précédentes.

 

Postures d’indifférence :

L’existence-même de ces outils provoque une sorte de secousse chez ceux qui auraient souhaité pousser tout cela sous le tapis. Michel Vezina parlait tout à l’heure de la “rationalité politique” privilégiée à la “rationalité scientifique” par l’IRSST, et des difficultés qui en ont découlé pour Esther Coutier… La question qui se pose est plutôt : “pourquoi l’IRRST a-t-elle choisi cette rationalité politique-là, qui a pour objectif de minimiser les connaissances ? Pourquoi faut-il en arriver à de telles tensions ?” En France déjà, les représentants patronaux avaient accusé les médecins du travail d’avoir truqué le nombres de pathologies au travail pour justifier leur propre rôle… Autant d’obstacles à éliminer pour une utilisation de ces chiffres comme véritable base de travail.

Les thématiques choisies sont très grandes, au-delà de ce qu’ont réalisé les premières enquêtes françaises. Notamment dans le fait de lier les problèmes de travail et d’emploi, en allant chercher la question du présentéisme…

Autre élément de ce combat contre l’indifférence, l’EQCOTESST met en valeur le nombre de personnes représentées par ces statistiques au niveau national : “200.000 personnes, 500.000 personnes…” Cela montre bien que même lorsqu’on parle de 3% ou 5%, de situations dites “marginales”, on parle quand même d’un nombre considérables de personnes dans des situations extrêmement difficiles, que l’on ne peut pas passer sous silence.

 

Attitudes dénonciatoires :

C’est-à-dire une attitude qui reviendrait à dire que le constat est uniformément noir, épouvantable… Du point de vue de Serge Volkoff, c’est une attitude presque aussi néfaste que l’autre, comme si il n’y avait pas de futur, pas d’espace d’amélioration possible. Dès qu’on parvient à dresser des comparaisons, amener des nuances, cela peut certes servir à insister sur ceux qui sont encore moins bien lotis que les autres, mais aussi à montrer que tout cela n’a rien d’automatique et que l’on peut proposer d’autres politiques, d’autres façons d’aménager la vie au travail.

Possible effet pervers de ce jeu des comparaisons : comment éviter qu’une entreprise, se voyant au-dessus de la moyenne dessinée par ce type d’enquête pour un aspect donné, ne relâche pas ses efforts en termes de bien-être des salariés, voire ne laisse pas la situation se dégrader en considérant qu’elle possède de la marge ?

 

Attitudes de myopie :

C’est une caractéristique corporelle que l’ergonomie revendique : elle part du principe qu’il faut regarder les choses d’extrêmement près, en faisant provisoirement abstraction d’autres éléments de comparaison dans le temps ou dans l’espace. L’arrivée d’instruments statistiques permet, si tout se combine bien, d’ajouter une dimension temporelle, spatiale… Ce qui est vrai de l’ergonomie est probablement vrai des autres disciplines scientifiques.

Serge Volkoff se montre donc très intéressé par les dernières pages de la version courte du rapport de l’enquête, à l’appel aux “recherches futures” : on peut imaginer des nouvelles analyses, mais tout aussi bien des réflexions combinées avec des psychologues du travail, des ergonomes, des toxicologues, des physiologistes…

 

Ecouter l’intervention de Serge Volkoff :

 

Questions-réponses

Retrouvez l’intégralité de la discussion en cliquant ci-dessous :

 
Retranscription : Nicolas Gauduin

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