“Lieux-Dits du Gestes”, retours sur le cycle des séminaires…avant de nouvelles rencontres 2015-2016

Le DIM Gestes proposera de nouveaux rendez-vous en septembre 2015 sous l’appellation [Duo du DIM] pour une programmation (2015-2016).

Celle-ci sera détaillée prochainement, en ligne sur gestes.net.

Image_Lieux-Dits 2014-2015Après vous avoir proposé un cycle de 7 séminaires sur «la mesure et le travail » (2012-2013), puis un cycle de 10 séminaires rassemblés sous l’appellation [Les Dits de Gestes] sur « le langage au travail » (2013-2014), et enfin un cycle de 8 séminaires appelé [Lieux-Dits du Gestes] sur «Espaces, Lieux et travailleurs » (2014-2015), nous vous proposons la restitution d’une synthèse des travaux menés.

“Lieux-Dits du Gestes”, retours sur le cycle des séminaires qui se termine … le prochain cycle (2015-2016) est en préparation…

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Le cycle de séminaires mensuels du DIM Gestes 2014-2015, intitulé les « Lieux-Dits du Gestes » autour du thème « Espaces, Lieux et Travailleurs » touchera à sa fin le 20 mai prochain dans un nouveau lieu parisien, l’Institut des Systèmes Complexes (113 rue Nationale, 75013), 9ème établissement à accueillir une séance des séminaires mensuels du DIM GESTES depuis leur 1ère séance en octobre 2012.

Depuis octobre dernier, ces évènements ont donné à entendre des travaux et réflexions en sociologie,  psychologie, psychosociologie, ergonomie, gestion, histoire, droit, psychiatrie, sciences de l’éducation sur différents espaces et lieux affectés à des activités professionnelles et sur les personnes exerçant ces activités ou en bénéficiant. Nous avons pu, voir une reconstitution en 3D d’un atelier automobile de 1922, entendre un auteur photographe et des commissaires autour de la genèse d’une série de portraits ancrés dans les frontières du musée Carnavalet, mais aussi, goûter les mots d’éboueurs, de bûcherons, de dockers, de patients en service psychiatrique, et discuter des effets des mesures imposées aux employeurs décidant de restructurations. Nous aurions aimé aborder de nombreuses autres questions (débordements industriels, télé-travail – qui fait l’objet de réflexions et d’actions du côté de l’ARACT Ile de France depuis 2014 -, travailler chez soi/chez autrui, tiers-lieux, co-working ou FabLab – objets eux de dispositifs de soutien de la région Ile de France -, mobilités géographiques, migrations, …) mais les bonnes choses ont une fin ! Néanmoins, le site du Gestes demeure un espace d’échange interdisciplinaire où des liens vers des travaux, évènements, peuvent être relayés : n’hésitez pas à nous les communiquer pour diffusion.

A la rentrée prochaine, d’autres rencontres seront organisées. Vous en serez informés par le site internet et via la newsletter, n’hésitez pas à faire connaître nos activités en indiquant à vos contacts qu’il faut s’inscrire pour recevoir directement les informations.

Les comptes-rendus de chaque séance, rédigés par Audrey Minart, sur lesquels je me suis appuyée pour rédiger cette synthèse, ainsi que les prises de son des interventions, sont à retrouver sur les pages dédiées.

Claire Edey,Image_EDEY_Claire_web par H-Epaud

Membre du Bureau du DIM Gestes
Pilote des séminaires « Lieux-Dits du Gestes »


Tout au long de ce 3ème cycle de séminaire, l’interdisciplinarité a été un principe toujours maintenu et toujours pertinent pour les réflexions qui ont été présentés. Mêlant des disciplines deux à deux – sociologue et juriste, historienne et gestionnaire, gestionnaire (photographe) et ergonome, sociologue, psychosociologue et ergonome, psychiatre et spécialiste en sciences de l’éducation -, ces séminaires ont permis d’éprouver et de démontrer l’intérêt de l’interdisciplinarité pour saisir le travail, sa spatialisation et sa territorialisation autant que l’empreinte temporelle qu’il a sur nos vies et notre société. Après les thématiques de la mesure qui s’applique à cette activité (séminaire « La mesure et le travail », 2012-2013), celle du langage qui traverse autant qu’il constitue ce rapport social (séminaire « Les dits de Gestes », 2013-2014), l’analyse et la discussion interdisciplinaire du travail et des travailleurs au regard de leurs espaces et territoires, en recomposition sous l’effet de multiples facteurs (séminaire « Les lieux-dits du Gestes », 2014-2015) ont permis de clore trois années de séminaire où se sont succédés plus d’une cinquantaine d’intervenants, dans une dizaine de lieux différents, chaque mois.

Ce « geste scientifique », redevable pour l’essentiel à Claire Edey Gamassou, membre du bureau de GESTES qui en a assuré durant ces trois années l’organisation, avec le soutien de l’équipe administrative, en particulier de Valérie Quiguer et depuis octobre 2014 de Patrice Hack, a permis des rencontres, suscité des débats et ouvert des perspectives. Qu’elles et il soient remerciés ici par l’ensemble de la communauté fédérée par ce réseau.

Jérôme PélissePélisse

Co-directeur du DIM Gestes

Des concepts pour penser espaces et lieux du travail  

LImage_Lieux-Dits-du-Gestes_2014 10 09 Pillon+Dubouloy+Heddad+Edeya présentation de la littérature existante sur « les espaces de travail » par Thierry Pillon, sociologue, au cours de la séance introductive du séminaire en octobre 2014, autour des trois « familles problématiques » que sont la discipline, l’appropriation, et la dispersion a donné une bonne place aux concepts venus de la psychologie de l’environnement américaine (l’espace personnel d’Edward T. Hall, le « behaviour setting ») et de la psychosociologie française (chez Abraham Moles la centralité, ou encore le « capital », au sens quasi-économique du terme, idée reprise sous la forme du  « budget spatial » par  Nicolas Fischer, lui-même auteur de la « place identity », support à l’enracinement de l’identité) avant d’exposer les liens établis, notamment par le psychiatre Paul Sivadon, entre la conception des lieux de travail et les conditions de travail, puis les collaborations entre sociologues et architectes au sein du laboratoire « Espace de travail » à l’initiative de François Lautier et Thérèse Evette. Ainsi, l’identification des trois dimensions complémentaires à l’espace de travail – fonctionnelle (répartition de son volume), psychologique (sa signification pour l’individu), planificatrice (l’affectation de l’espace, qui relève d’un arbitraire hiérarchique produit le budget spatial individuel)- a pu être enrichie par la réutilisation des concepts de Henri Lefebvre, sur la façon dont la hiérarchie sociale peut être lue dans les configurations spatiales.  Nadia Heddad, ergonome, a souligné à cet égard la distinction opérée dans son champ disciplinaire entre les conditions DE travail (aspects matériels) et les conditions DU travail (« le déroulé de l’activité », organisée, prescrite, réelle), qu’elle applique également à l’espace en revisitant les trois niveaux de lecture développés par Henri Lefebvre autour des notions de « espace conçu » (prescrit), «espace perçu » (sensoriel et symbolique), et « espace vécu » (la réalité de l’activité). Réfléchir sur le rôle de l’espace dans le travail implique de prendre en compte l’articulation de ces différentes dimensions de l’objet.

Image_Lieux-Dits-du-Gestes_2014 10 09 DubouloyMaryse Dubouloy, psychanalyste et psychosociologue, a eu l’occasion d’observer en termes de « processus de deuil » les conséquences de déplacements de lieux de travail sur les salariés. Préférant parler d’« incorporation » plutôt que d’« appropriation »,  elle insiste sur l’importance de  la préparation des déménagements dans l’accompagnement du changement afin de permettre à chacun de trouver une réponse satisfaisante à la question de savoir qui est légitime pour agir sur le lieu. Maryse Dubouloy s’appuie aussi sur le concept d’« espace transitionnel » du pédiatre et psychanalyste anglais, Donald Winnicott, « qui est le lieu où l’enfant va parvenir à se détacher de la mère, ou se défaire de sa dépendance à la mère, pour devenir un ‘je’ qui pense/fais/agis etc. » afin de découvrir la manière dont nous sommes « interdépendants, et non pas seulement dépendants, ni même indépendants », notamment dans l’espace de travail.

Quand l’objet du travail est la folie, la question des frontières, des limites, n’est jamais totalement résolue. Si, avec François Tosquelles, on reconnaît à la folie sa valeur nécessairement humaine, le travail en institution  peut permettre de traiter à l’extérieur ce que le patient n’arrive pas à traiter à l’intérieur de lui-même. Cela nécessite de la part des soignants une présence active sur  tous les lieux où les malades mettent en circulation des « choses congelées », mais aussi l’existence d’espaces libres de parole, communs aux patients et aux soignants. PraxisL’expérience d’un journal créé au sein d’une unité d’hospitalisation d’adultes, exposée en avril 2015 par Mathieu Bellahsen, psychiatre de secteur et Benjamin Royer, psychologue, au cours de la 7ème séance, constitue une praxis instituante, un cadre qui autorise des modifications, dans lequel la subversion du cadre est possible. Ce cadre rend possible la création d’autres cadres de pensées pour habiter le monde mais constitue aussi un espace de vie p
artagée entre patients et soignants, une scène pour traiter les choses. Valentin Schaepelynck, enseignant chercheur en sciences de l’éducation, souligne que l’analyse institutionnelle repose avant tout sur l’écoute des praticiens, et évite toute généralisation. Il s’agit d’essayer de penser ce qui se fait, en reconnaissant que de l’instituant se fabrique dans différents espaces. Les catégorisations hiérarchiques – sujets/assujettis, patients/soignants-, ne résistant pas à la réalité de la circulation transversale du désir dans l’institution, l’enjeu est d’arriver à faire de l’institution, constituée par des normes, des orientations, un outil distinct de l’établissement, un espace qui permet l’élaboration d’une histoire commune, et qui crée, pour tous les acteurs, autre chose que l’existant.

Dans le cadre de ce cycle de séminaire, il s’agissait en effet de questionner l’espace comme une dimension fondamentale du travail, sous ses formes prescrites  comme réelles -imaginées et mises en œuvre par les acteurs-. Nous souhaitions notamment soulever la question de la façon dont les décisions prises par les employeurs touchant aux endroits où se déroulent les activités professionnelles intègrent ou non la révolution numérique et la troisième révolution industrielle. Observe-t-on une dématérialisation des environnements de travail, une généralisation des mobilités, des transformations des formes et frontières des organisations, voire un effacement de la césure entre travail et hors-travail ? Dans quelle mesure les évolutions technologiques rapides de ces dernières décennies en matière modifient-elles le travail, ou du moins les relations sociales qu’il implique et les régulations auxquelles il donne lieu ?  La notion relativement récente de poste de travail s’avèrerait-elle également éphémère, comme semble l’indiquer l’aménagement de certains open space ?
8045bbdc6d2be2febb9e6440b04ea0eeCes questions n’ont finalement pas été abordées frontalement mais dans la troisième partie de sa présentation, Thierry Pillon a tenu à souligner que la question de dédoublement de l’espace réel/virtuel, et donc de son éventuel corollaire la dispersion, n’est pas nouvelle, même si elle se pose de façon récurrente avec l’informatisation et ses formes embarquées, qui réactive la famille problématique de la discipline et du contrôle du travail mais aussi  celle du rapport entre vie professionnelle et vie privée (télétravail, comme « travail en déplacement »). Cette dernière question avait pu s’effacer devant la mise à distance des lieux de travail et de vie et la spécialisation d’espaces dédiés entraînées par l’industrialisation, mise à distance et spécialisation qui avaient participé de la remise en cause de l’autonomie des travailleurs et redéfini les périmètres d’exercice direct de l’autorité patronale. Mais les travaux de Gilles Crague sur la pluralité des lieux de travail ont mis en évidence les effets paradoxaux de l’informatique qui renforcerait la sédentarisation. Par ailleurs, la tendance observée à « l’effacement des limites de l’organisation »  conduirait en fait à un « renforcement symbolique de l’appartenance à l’entreprise par le bâtiment » qui devient notamment un « symbole de la communauté de travail ».

Les façons dont l’espace à l’intérieur des locaux est organisé ou dont l’architecture des sièges sociaux des grandes entreprises est conçue, qui leur confèrent souvent des rôles de vecteurs communicationnels visant à matérialiser l’image de l’organisation mais aussi la hiérarchie consistent un des aspects du travail doctoral que Delphine Minchella présentera lors de la dernière séance du séminaire le 20 mai prochain. Elle y exposera les mécanismes de mise en place du « New Model Worker » à travers les aménagements spatiaux et les visées managériales qui leur sont associées dans une grande entreprise. En effet, la mise en œuvre de ce modèle passe par l’émergence d’un nouveau type de lieu, à l’intérieur même de l’espace organisationnel, ayant pour vocation d’inciter les collaborateurs à se rencontrer et à communiquer à l’intérieur de l’organisation.

D’ici là, nous vous invitons à découvrir ou redécouvrir ci-après les cinq autres séances passées (2 à 6) en deux temps, celui de l’examen donné à voir des gestes d’ouvriers spécialisés, des visages d’agents d’un musée sur leurs lieux d’activité et de l’analyse des regards croisés portés sur des éboueurs dans les rues de Paris, puis celui de l’étude des rôles de différents acteurs de territoires industriels (dockers, employeurs en cours de délocalisation) mais aussi agricoles (bûcherons), des rapports qu’ils peuvent entretenir et des régulations qu’ils produisent.

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Regards croisés et décalés sur des travailleurs, leurs lieux d’exercice, leur activité : de l’invisible au visible

Notre incursion fin novembre 2014 au cœur de l’atelier C5 de Renault Billancourt  en 1922 a été l’occasion d’aborder avec l’ergonome Laurent Van Belleghem, discutant lors de la séance, la question de la projection du travailleur dans un espace à venir, voire à construire. En effet, l’objectif d’adapter le travail à l’homme se confronte à la contrainte de l’antériorité du travail de conception des espaces de travail par rapport à l’existence réelle et vécue de la « situation de travail ». Ce « paradoxe de l’ergonomie de conception » (Jacques Theureau) peut être contourné par des simulations d’un « travail futur probable »  qui font intervenir les opérateurs et leur savoir-faire, invités à se projeter dans l’activité future.

Image_Sem Van Belleghem 2014 11 24Alain Michel, historien des techniques, a quant à lui cherché, par un travail pluridisciplinaire associant des archéologues et des informaticiens, à reconstituer en 3D le « travail passé » en s’appuyant sur l’outil numérique. Il s’est aussi intéressé à « la façon dont le mot « chaîne » est attribué à une pratique de travail localisée et contextualisée, visible sur des documents visuels ». En 1922, Renault célébrait la modernité de la chaîne manuelle (voitures poussées à la main) et produisait 8100 véhicules en 20 modèles différents, tandis que Ford en produisait plus d’un million, identiques, avec des chaînes mécanisées et automatisées. L’entreprise américaine appliquait la chaîne de montage automobile depuis 1913. C’est en 1923 que Chaplin a visité son usine de River Rouge à Détroit qui inspira en 1934 la chaîne  des Temps modernes, image irréaliste qui nourrit l’imaginaire collectif de la chaîne. La reconstitution de l’atelier C5 de Renault met en évidence la complexité d’un dispositif qui repose sur la similitude des pièces et des durées des différentImage_Sem 2014 11 24_Ateliers1es activités à mettre en œuvre sur les pièces et sur le respect de la discipline d’équipe : un lieu (poste), des gestes (gamme d’opérations) et un temps (cadence) sont imposés aux travailleurs. Néanmoins, loin des tâches simplifiées et répétitives exécutées frénétiquement par Charlot, le travail demandé aux ouvriers était à la fois sophistiqué, technique et physique.

Un reportage photographique daté du 27 février 1922, des plans d’implantation et des dessins représentants les étapes du travail à la chaîne ont documenté la modélisation qui permet de construire « une représentation d’un lieu de travail concret » dont les fondements méthodologiques sont triples : la micro-histoire, l’ethnolinguistique et une « visio-histoire ». Partant du « processus d’apprentissage » dont témoignent les sources historiques, Alain Michel souligne « la complexité du rudimentaire »  dans le dispositif étudié, dispositif qui était en évolution constante, et en grande partie informel et tacite.

Début décembre 2014, avec l’évocation de la genèse de la série Image_Gestes lieux dits 3_2014 12_02_Vis à Viesphotographique « Vis à Vies »  de Thomas Bilanges dans le prestigieux Salon Bouvier du Musée Carnavalet, le lieu même où le photographe a effectué en 2006-2007 les clichés de 180 agents volontaires du musée, le séminaire a amené l’auditoire à s’interroger sur les aspects de la vie des organisations extérieurs à l’activité des travailleurs. Les observations d’Hervé Chavas, consultant en entreprise et de Sophie Prunier-Poulmaire, ergonome, sur la vie actuelle des organisations ont reposé notamment sur les constats de l’invisibilité des personnels, de la prégnance de la hiérarchie, et du caractère incontournable d’entretiens d’évaluation souvent désincarnés,  qui sont autant de symptômes de l’absence de mise en lumière de la réalité des personnes, de leur vie hors de leur poste de travail, que de celle de leur activité sur leur lieu de travail.

Aux yeux de Thomas Bilanges, qui travaillait dans le musée à l’époque, les agents du musée apparaissaient dans les salles du musée comme des « œuvres d’art » aux côtés des tableaux, ce qui lui a donné l’idée d’associer les personnes qui y travaillaient et leur environnement, en les photographiant puis, quelques mois plus tard, en leur demandant de choisir un personnage exposé au musée. Les tirages des diptyques ainsi constitués ont été mis en lumière à l’initiative des attachés de conservation du musée, Françoise Reynaud et Catherine Tambrun : exposés en 2012, réunis dans un catalogue préfacé par Serge Tisseron (Editeur : Le Bec en l’air) et font depuis partie du fonds photographique du Musée Carnavalet.

Image_Gestes lieux dits 3_2014 12_02_Thomas BilangesHervé Chavas voit l’artiste comme un « tiers réflexif » qui introduit « une part de silence », un « arrêt sur image », une « distance », dans des organisations saturées de discours et d’injonctions. A une époque où aucun projet ne peut voir le jour sans qu’il soit dûment outillé  en termes gestionnaires, l’absence de commande, de budget, de contrainte temps et même d’obligation de produire un résultat est totalement à contre-courant. Selon lui, ce travail offre aux agents un jeu d’ombres et de lumières, un dépassement de toute segmentation du travail (organigramme, hiérarchie, statut…) et un moyen d’expression dénué de parole, d’écrit, d’explication ou de justification, ce que souligne également l’ergonome Sophie Prunier-Poulmaire en évoquant les « vertus » de la photographie qui « libère de l’inconfort du discours et, met tout le monde sur un pied d’égalité qui renforce le sentiment d’équité et de reconnaissance ». Pour elle, cette aventure individuelle et collective met à l’honneur des salariés «  dont le travail est parfois passé sous silence : ils sont à l’œuvre chaque jour et deviennent œuvre à leur tour… ils entrent dans l’histoire ».
Au-delà de la « mise en évidence de l’invisible », il y a aussi, dans le livre comme dans l’exposition, une opération d’effacement des différences (hiérarchiques), de la dispersion  (la diversité des secteurs d’activités, des postes, des salles dans le musée), de la multiplicité des moments saisis, pour créer un portrait de famille hors norme.

Les conservatrices, interrogées par Sophie Prunier-Poulmaire, nous ont éclairé sur  la genèse du projet, les difficultés surmontées, mais aussi sur ses vertus fédératrices. Françoise Reynaud a reconnu que montrer ces diptyques n’avait pas été évident ; néanmoins, 100 exemplaires du livre ont été vendus en trois mois, ce qui témoigne de l’enthousiasme des visiteurs pour ce projet, qui, comme souligné par Catherine Tambrun, malgré l’austérité des portraits, s’était déroulé dans une « ambiance joyeuse ».

source : http://www.mairie17.paris.fr/mairie17/jsp/site/Portal.jsp?page_id=28

Fin février 2015, une nouvelle figure a été explorée à travers son activité  -le nettoyage- et les conditions de son déroulement – sous ou hors les regards du public et des usagers : les éboueurs. Gregor Bouville, enseignant chercheur en sciences de gestion, discutant lors de la séance a ainsi souligné à quel point, dans les années 1950, l’image des éboueurs était dégradée : dénommés « boueux » par la population, ils s’habillaient des vêtements usagés trouvés dans les poubelles. Barbara Prost, historienne, intervenante lors de cette séance, s’est intéressée à la façon dont les responsables de la propreté de lieux accueillant du public prennent ou non en compte le  « regard » des usagers sur le nettoyage, notamment dans les rues de Paris ou encore les bureaux, le métro, les hôpitaux. A la dévalorisation de cette activité qui « touche au sale » s’ajoute, notamment pour des raisons pratiques – ne pas entraver le déroulement du travail-, sa dissimulation par son déroulement en horaires décalés, hors du regard des utilisateurs finaux de l’espace rendu propre. Mais à cette invisibilité du nettoyage, du propre et des  nettoyeurs succède depuis quelques années une politique d’ostentation, visant à montrer les décisions prises par l’entité responsable du lieu en la matière. A la ville de Paris, la création en 1979 par la municipalité d’une Direction de la propreté à laquelle sont associées des couleurs symbolisant la pureté et l’écologie, le blanc et le vert bambou, participe de cette démarche, dans un contexte historiquement conflictuel.
LDG-PROST2 LDG-PROST1Le sentiment de contamination de l’agent par son travail, celui de faire « un sale boulot », demeure une réalité néanmoins, même si certains éboueurs, conscients de l’utilité de leur travail, font aussi état d’une forme de fierté (notamment dans le documentaire d’Anaïs Kien « Tempête autour d’une poubelle », réalisé par Françoise Camar diffusé sur France Culture), qui est aussi liée à la dimension virile de l’activité. Alors que leur travail est caractérisé par le recommencement infini, qu’ils ressentent une « mise à distance » par rapport aux occupants ou passagers des lieux – quant ils ne subissent pas des attitudes ou comportements irrespectueux-, les nettoyeurs voient depuis les années 1980 le public gagner une place accrue, notamment dans les processus de décisions sur l’élaboration des actions de propreté. La revalorisation de leur situation au tournant des années 1970/1980, consécutives à des mobilisations collectives importantes (grèves, etc.) et à un changement de politique municipale, a en fait été suivie d’un discrédit de l’image des éboueurs et d’une exposition accrue aux exigences du public, a souligné l’historienne.

En janvier 2015, la genèse des conquêtes sociales d’autres travailleurs avait été au cœur d’une séance au cours de laquelle nous avions commencé à aborder la notion de territoire.

Travail et territoires, enjeux et jeux d’acteurs : des ancrages locaux des pratiques aux stratégies de délocalisations

Initialement géographe, Michel Pigenet, s’est intéressé aux territoires dont il s’est efforcé, dans une thèse d’Etat sur les ouvriers du centre de la France, de « réhabiliter » l’appréhension multiscalaire des pratiques et identités collectives. Plus qu’un cadre d’existence et d’exercice d’activité, les territoires sont surtout un espace économique, social, politique et symbolique, « approprié » au double sens de « propre à soi » et de « propre à quelque chose ». La France s’est longtemps caractérisée par une relative dispersion de l’industrie et des ouvriers, de sorte que le salariat en France a eu des contours plutôt poreux, notamment dans le monde rural où les frontières de la rhétorique de classes s’en sont trouvées floues. Le champ de recherche spécifique de l’historiographie du travail qui, dans les années 1960-70, s’est ouvert à l’appréhension  à la fois du travail et du non-travail, des espaces publics et privés, a amené des historiens partis à la recherche de la classe à rencontrer les territoires. Ainsi, des lieux des sociabilités ouvrières, les environs immédiats de l’usine ou du chantier constituent des « microterritoires d’interconnaissance » qui concourent à transformer les relations de travail.

pin_blanc_2_2L’émergence d’un syndicalisme bûcheron au sein des communautés villageoises du Berry de la fin du XIXème siècle jusqu’au milieu du XXème siècle n’allait pas de soi ainsi que devait le souligner Florent Schepens. Ces ouvriers semblent dépourvus de toutes les ressources pour la constitution d’un tel mode d’organisation : conditions de travail très difficiles, rémunération à la tâche peu propice à l’action collective, activité saisonnière et secondaire sur l’ensemble de l’année. Le processus fut toutefois facilité à ses débuts par la mémoire villageoise des discours démocrates socialistes de la Seconde République qui légitime la contestation sociale. Né en deux temps – une première vague de grèves et d’organisation dans les années 1890, établissement durable au tournant du XXème siècle avec la naissance de la Fédération nationale des bûcherons, affiliée à la CGT en 1902, le syndicalisme bûcheron s’appuie sur sa capacité à « s’ériger en interlocuteur obligé pour la fixation des tarifs, son aptitude à maîtriser l’espace forestier  et ses coupes, points de rassemblements saisonniers de la communauté”. Face aux deux autres acteurs que sont le propriétaire, noble, vendeur des coupes, et le marchand/entrepreneur, bourgeois, qui les LdG2801 - Trioachète par adjudication, le syndicat organise le travail et veille à sa distribution équitable entre tous les villageois qui se présentent. Forts d’une image revalorisée, les bûcherons finissent par obtenir en 1914 le bénéfice de la loi sur les accidents du travail, et d’entrer ainsi dans le droit commun salarial, cas exceptionnel dans le secteur agricole. Lieu censé être hors du social, voire sauvage, la forêt homogénéise ses travailleurs qui, hors des bois et sitôt l’hiver passé, redeviennent agriculteurs, journaliers, ouvriers, artisans, commerçants…. L’organisation qu’elle favorise bouscule, au village, les équilibres et les dominations politiques avec l’élection de listes « ouvrières ».

Le port fut également la matrice de pratiques collectives indissociables de ses caractéristiques spatiales. La pratique du « travail libre » au cours de la seconde moitié du XIXème siècle se traduit par l’ouverture des quais à quiconque souhaite y travailler, cependant que « l’embauche et le versement des salaires se déroulent souvent hors du port ». Surmonter les concurrences maximales établies entre des travailleurs soumis à un régime d’emploi intermittent ajusté au plus près des besoins – 1 heure, 4 heures, 8 heures… – suppose de métamorphoser la “foule” des journaliers en dockers organisés, aptes à « disputer au patronat, le contrôle et l’organisation du plus ouvert des marchés du travail ».

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Agissant au nom de travailleurs se considérant comme les derniers “ouvriers libres”, sans lien de subordination direct, au service de « l’entité Port, notion abstraite, anonyme, sans personnalité juridique », mais enraciné dans un site en compétition avec ses homologues, les syndicats d’ouvriers dockers se sont efforcés d’articuler conscience de classe et de place. Ainsi est-ce localement qu’ils parviennent, d’abord, à imposer des protections efficaces, avant d’en “nationaliser” certains aspects, en 1947, au moyen d’une loi  “statutaire” qui dissocie, plusieurs décennies durant, l’intermittence de la précarité. Le site demeure, toutefois, l’échelon quotidien de référence, plus que l’entreprise, encore aujourd’hui et malgré la réforme de 1992 qui visait à les replacer dans le droit commun salarial. De longue date, l’horizon international constitue, enfin, le troisième niveau pertinent d’intervention d’un syndicalisme qui, en 2003 et 2006, a pu ainsi mettre en échec les projets de directives de déréglementation de la manutention portuaire préparés par la Commission européenne.

LdG_Mars1Pour finir provisoirement, l’articulation entre travail, emploi et territoire a également été, en mars 2015, au cœur de la présentation de la sociologue Solveig Grimault de l’étude menée en 2011 au sein d’une équipe transdisciplinaire pour la DATAR et le Ministère de l’Emploi (DGEFP) sur  les conventions de revitalisation des bassins d’emploi (signées, en cours et échues en 2008-2009) et des monographies d’entreprises en restructuration. Parce que les pratiques de restructuration affectent les territoires, il relève de l’intérêt général de s’équiper face à leurs conséquences : la  loi du 18 janvier 2005 a rendu obligatoire que l’entreprise en restructuration, quand elle le peut, contribue à la création d’activités et au développement des emplois afin d’atténuer les effets des licenciements sur le bassin d’emploi. Le représentant de l’Etat au plan local et l’entreprise – ou son représentant- conviennent d’un montant destiné à financer les actions à engager au titre de la revitalisation, détaillées dans la convention. La « responsabilité territoriale » qu’introduit cettePicto-industrie obligation ne doit pas être confondue avec l’obligation de reclassement, destinée  aux salariés. Ce texte articule, dans l’intérêt du territoire, l’espace du droit, celui des pratiques de gestion des entreprises, et les stratégies d’optimisation des coûts, consubstantielles aux restructurations. La juriste Tatiana Sachs, discutante lors de cette séance, souligne néanmoins que, dans le cas de la revitalisation, il ne s’agit pas de logiques de responsabilité, mais plutôt de « responsabilisation », car le préjudice n’est pas encore advenu. Elle a aussi observé que ces conventions semblent ne pas avoir donné lieu à contentieux.

Solveig Grimault a montré et illustré que la revitalisation permet d’observer des pratiques d’anticipation parfois poussées : alors que l’obligation s’appuie sur un principe de réparation des préjudices portés à un territoire par un licenciement collectif, sa mise en œuvre révèle en fait la capacité des entreprises à tirer bénéfice d’une démarche en jouant avec le droit ; elles cherchent à être rapidement quitte de leurs obligations légales, à la « boucler » au meilleur coût, par exemple en menant un certain nombre d’actions de revitalisation avant même que la convention soit élaborée et négociée avec les représentants de l’Etat, voire en anticipant sur les conséquences d’une future restructuration. Or les acteurs publics de la négociation ne disposent pas de la même visibilité que les entreprises sur leurs choix d’allocation de ressources. Ainsi, l’invitation récente qui leur a été faite de constituer par anticipation un portefeuille de projets et d’actions de revitalisation peut se traduire plutôt par le développement d’une démarche continue d’initiatives, de propositions préparées pour valoriser l’existence et les besoins des projets du territoire. Un glissement serait à l’œuvre, d’une logique de réparation à une logique de prévention portant sur les risques du travail et de l’emploi sur un territoire, la probabilité de l’occurrence du risque demeurant mieux connue par l’entreprise que par ses salariés ou les acteurs publics. L’enjeu, en termes de prévention, pourrait être pour le Revitalisationterritoire de faire de la revitalisation « le moment d’une remise en jeu, dans le rapport de négociation qui s’établit entre l’Etat et l’entreprise, de la contribution que cette dernière peut apporter (y compris au plan financier) au maintien et au développement des ressources propres du territoire ». La clef de cette nouvelle perspective réside dans l’internalisation par l’entreprise de certaines externalités territoriales, mesure basique dans une approche économique, mais qui soulève sur le plan juridique la question de l’instrument susceptible de conduire les acteurs à prendre en compte les effets futurs de leurs actes. La recherche de continuité qui caractérise aujourd’hui la revitalisation la rend en effet rétive au travail juridique de catégorisation et qualification. En revanche, la porosité entre Plan de Sauvegarde de l’Emploi et revitalisation transparaît non seulement dans le processus de gestion de l’entreprise, mais aussi dans le droit des restructurations, avec par exemple l’obligation de recherche de repreneur.

Image_Lieux-Dits 2014-2015Au cours des trente derniers mois, dans près de dix lieux parisiens différents – établissements de l’enseignement supérieur et de la recherche, mais aussi espaces culturels-, plus de vingt séances, au moins autant de rencontres inédites entre chercheurs, mais aussi avec des artistes et d’autres acteurs de la société civile, ont permis à un public d’experts, d’étudiants, de professionnels, de praticiens, de découvrir des travaux éclectiques ayant tous en commun un questionnement sur le travail. La richesse des échanges auxquels les exposés et discussion ont donné lieu n’a d’égale que la qualité et l’implication des intervenants, à qui je tiens à renouveler mes plus sincères remerciements.

 

Nous vous attendons nombreux Mercredi 20 Mai à 14h à l’Institut des Systèmes Complexes (113 rue Nationale, 75013 Paris, Métro Ligne 6 –Nationale- ou Ligne 14 –Olympiades-) pour la dernière séance avec Delphine Minchella, docteur en civilisation britannique et en sciences de gestion, et Thierry Pillon, sociologue, pour essayer de répondre à une nouvelle question : «Peut-on vraiment instrumentaliser l’espace organisationnel pour en faire un outil de management ?    »

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  3d human that carry a large button Vous pouvez également télécharger cet article en version pdf en cliquant sur ce lien.

Mise en ligne le 12 Mai 2015.image_LOGO Gestes 003

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