Madlyne Samak, « le prix et la valeur de l’installation en agriculture » postdoc 2015

Lauréate du DIM Gestes en 2015, la jeune sociologue s’intéresse, dans le cadre de son post-doctorat (IRISSO) aux anciens salariés ayant choisi de s’installer en agriculture. Pourquoi cette reconversion ?  Et avec quels soutiens ?

 

SAMAK portrait-Gestes

Madlyne SAMAK _ Crédit photo Gestes

À l’issue de ses études à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, Madlyne Samak, 32 ans, envisageait d’abord de travailler dans le domaine de la coopération et du développement. C’est dans cette optique qu’en 2006 elle intègre un Master professionnel en science politique, à la Sorbonne, et réalise un mémoire sur une AMAP dont elle devient adhérente. « Ce fut mon premier contact avec des agriculteurs, des maraîchers bio installés en région parisienne. Ce qui m’intéressait était de questionner l’idée de solidarité dans la transaction marchande. » Et de déchanter : dans cette association, confrontés à d’importantes difficultés économiques, les agriculteurs se retrouvaient dans une position où ils étaient plutôt redevables des consommateurs… qui achetaient leurs paniers quoi qu’il arrive. « Ce qui était censé être un système de don et contre-don, pouvait parfois devenir un système de dette. »Interrogations

C’est peut-être ce constat qui, l’année suivante, lui fait abandonner l’idée de travailler dans ce domaine professionnel. Elle intègre alors, en 2007, un Master de recherche en sociologie à l’EHESS, et saisit l’opportunité de réaliser une thèse en sociologie du travail sur les maraîchers biologiques, sous la direction de Bénédicte Zimmermann. Son terrain : les Alpes-Maritimes, d’où elle est originaire. « Je tenais absolument à réaliser un travail ethnographique, ce que me permettait ce terrain très localisé. Il avait un autre avantage : on y trouve de moins en moins d’agriculteurs, et de plus en plus de consommateurs urbains issus des classes moyennes et supérieures, prêts à acheter des produits bio. Un paradoxe. »

L’engagement comme ressort du bonheur au travail ?

Ce qui a intrigué la jeune chercheuse, au début de sa thèse, était l’omniprésence du « discours sur le bonheur au travail ». « Alors que je lisais dans certains travaux que les agriculteurs ont tendance à voir leur travail comme une source d’insatisfaction, les maraîchers interviewés évoquaient à l’inverse volontiers leur plaisir d’exercer un métier qui a du sens. » Autre source d’étonnement : alors que, globalement, le nombre d’exploitations diminuait dans la région, celui des exploitations « bio » augmentait. « Je me demandais pourquoi, et comment ils parvenaient à se maintenir. Mon hypothèse à l’époque, était que s’ils s’estimaient heureux, c’est parce qu’ils vivaient leur travail comme une vocation, un engagement. » D’où le titre de sa thèse : « Un engagement par le travail ? Enquête sur les maraîchers biologiques des Alpes-Maritimes. »

Son objectif est alors de comprendre les conditions sociales dans lesquelles les agriculteurs en viennent à faire « un usage engagé de leur travail », et ainsi « de contribuer à la sociologie des engagements professionnels ». Deux cadres analytiques structurent la construction de son objet : celui de la sociologie de l’engagement militant, et celui de la sociologie du travail indépendant. « Je voulais savoir comment les agriculteurs rencontrés avaient adhéré au cahier des charges de l’agriculture bio, et je trouvais dans la sociologie de l’engagement militant, notamment celle des carrières militantes et des motivations, des pistes très riches d’analyse… Mais je souhaitais aussi analyser le travail et le rapport au travail de ces agriculteurs. L’agriculture biologique peut être comprise a minima comme une pratique professionnelle dissidente, en rupture avec les codes professionnels dominants, et je voulais comprendre les implications de cette pratique sur le travail et la perception du travail. »

Au final, sa thèse, soutenue en 2014, met en échec l’hypothèse d’un engagement de tous par leur travail. « On retrouve quelques traits communs aux agriculteurs bio rencontrés : un niveau de ressources scolaires relativement élevé, et un rapport distancié au monde agricole traditionnel. Mais au-delà de ça, les différences sont importantes. Le groupe n’est pas unifié, il est même traversé par de nombreux clivages : positions socio-économiques, origines sociales, manière d’accéder à l’agriculture… Les approches du métier sont donc différenciées. » Plus précisément, Madlyne Samak distingue différentes manières de devenir agriculteur bio selon l’époque d’installation, et différentes manières de pratiquer le métier plus ou moins engagées, etplus ou moins politisées. « Parfois, cela a davantage à voir avec l’engagement DANS le travail, qui renvoie à l’investissement de soi dans l’activité… mais pas forcément au nom de principes politiques. » Autre constat : les postures les plus engagées ne viennent pas forcément de ceux qui sont le plus dénués de « sens entrepreneurial ». « On retrouve aussi, parmi les « militants » de la première heure, des agriculteurs qui ont cherché à développer leur outil de production. » L’enquête, qui a eu lieu au long cours, a aussi permis de suivre l‘évolution des situations des agriculteurs : désengagements, petits renoncements aux principes éthiques et politiques trop difficiles à tenir, voire échecs.Cloud_SAMAK

Devenir agriculteur

Cette thèse a aussi permis de mettre en avant un autre constat : la moitié des agriculteurs rencontrés n’étaient pas fils ou filles d’agriculteurs, et avaient créé de toute pièce leur activité. « Dans ma thèse, j’avais identifié deux types de parcours : ceux qui s’étaient installés dans les années 1980 et 1990, souvent à l’issue de leur scolarité, s’inscrivant dans les vagues de « retour à la terre » de l’après mai 68, et ceux qui s’étaient installés dans les années 2000 et 2010, qui étaient devenus maraîchers sur le tard, après une reconversion professionnelle. Pour ceux-là, l’activité agricole apparaissait aussi et parfois d’abord comme une alternative professionnelle à une situation de travail problématique. »

Dans ce groupe-là, Madlyne Samak a distingué deux types de trajectoire socio-professionnelle : d’un côté, des personnes peu diplômées et en difficulté sur le marché de l’emploi salarié, qui aspirent à échapper au rapport hiérarchique et à la précarité, de l’autre, d’anciens cadres ou employés en situation stable, mais désireux de travailler et de vivre « autrement ». « Dans les deux cas, il s’agissait bien de faire un ‘exit’ du salariat », reprenant le concept d’Albert O. Hirschmann qui distinguait trois manières de réagir à une insatisfaction : « Exit » ou départ, « Voice » ou contestation, ou encore « Loyalty » « Je retrouvais chez eux une série de représentations positives assez classiques sur le fait d’être son propre patron, sur les avantages de l’indépendance professionnelle… Et en même temps, une fois la reconversion aboutie, ces néo-agriculteurs se retrouvaient parfois confrontés à des situations socio-économiques assez compliquées : revenus faibles, irréguliers, déficit de protection sociale, etc. » Autre observation : souvent, les couples ne pouvaient pas se déclarer ensemble comme exploitants agricoles. « Il y a donc, ici, une situation de travail invisible pour l’un des deux… Le plus souvent les femmes. Alors que depuis les dernières décennies, elles ont réussi à acquérir un statut professionnel dans les exploitations familiales, ou alors exercent un emploi salarié en dehors… » La jeune chercheuse est intriguée. « Qu’est-ce qui peut bien motiver ces parcours, qui conduisent à des modes de vie austères et à des conditions de travail parfois dégradées ?

 Des reconversions professionnelles entre sacrifices et rétributions socialesSamak_Image Champ

 « L’idée est de saisir à la fois les causes et les conséquences de ces mobilités professionnelles du salariat vers l’indépendance. » Le post-doctorat sera aussi l’occasion d’aller sur un autre terrain : l’Ile-de-France, et le Nord-Pas de Calais. « Ce terrain est moins situé que le précédent, j’aimerais rencontrer un maximum d’agriculteurs pour confronter les résultats de la thèse à d’autres contextes et affiner la compréhension de ces mobilités professionnelles. » Quelles motivations donc ? Professionnelles, en lien avec la souffrance, ou le manque de sens dans le travail ? Résidentielles, renvoyant à la volonté de changer de cadre de vie ? « Souvent, les installations ont lieu en couple et impliquent une mobilité résidentielle. Je me demande donc ce qui explique la convergence professionnelle du couple… Sur ce point, j’ai déjà pu observer que ce sont souvent les conjointes qui se rallient au projet de leur mari. Parfois, c’est la question de la prise en charge familiale qui est déterminante, avec l’objectif de mieux concilier vie professionnelle et vie personnelle. »

Il s’agit aussi pour Madlyne Samak d’explorer davantage les conséquences de ces mobilités professionnelles en termes de conditions de travail et de conditions socio-économiques de vie. Comment ces nouveaux agriculteurs s’en sortent-ils économiquement ? Quels sont les risques sociaux et économiques qu’ils encourent ? Dans quelle mesure s’aménagent-ils des filets de sécurité, et s’efforcent-ils de rendre ces situations tenables ? « Je n’avais pas tellement traité la question des conditions de travail dans la thèse et voulais donc revenir là-dessus : le travail est il désintensifié ou bien tombe-t-on dans de l’auto-exploitation ? Qu’est-ce qui fonde finalement le plaisir et le goût du travail ? » Et loin de se limiter à une approche en termes de souffrance, la jeune sociologue aimerait également comprendre ce qui fait le bonheur au travail de ces agriculteurs, qui ne cessent de lui formuler ce discours. « Il s’agit bien de questionner le paradoxe de ces reconversions socialement et économiquement périlleuses, mais globalement vécues comme heureuses. »

Il s’agit également d’étudier de plus près les dispositifs qui les soutiennent dans leur reconversion. « C’est le cas aujourd’hui d’associations et autres couveuses d’entreprises, de plus en plus présentes en Ile-de-France et dans le Nord-Pas de Calais. » L’idéal pour la jeune sociologue serait aussi, à plus long terme, de quantifier ces reconversions. « Ce n’est pour l’instant qu’une intuition, mais j’ai le sentiment qu’elles sont de plus en plus nombreuses. » Autre horizon de recherche, à plus long terme également : comprendre comment elles sont constituées en objet d’action publique et donnent lieu à une prise en charge politique.

Le « politique ». Jamais bien loin, visiblement, des réflexions de l’ancienne étudiante de Sciences-Po Aix.

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Vous pouvez télécharger le portrait de Madlyne Samak dans sa version PDF

Propos recueillis par Audrey Minart,
Twitter @AudMinart
journaliste de Miroir Social, pour le DIM Gestes

LOGO pour LIVRABLE WEB Miroir Social MS DIM Gestes 2015-2016

 

 

 

 

 

 

Dans la série des « Portraits des Lauréats DIM Gestes »Image_Talents-à-découvrir

celui de Madlyne SAMAK , est mis en ligne le Jeudi 7 Avril 2016.

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