Marco Giovanessi « Il est important pour un syndicat de nourrir des liens avec les travailleurs. »

Lauréat DIM Gestes 2015, cet italien de 27 ans s’intéresse au mouvement des « autoconvoqués ». Plutôt radicalisé, celui-ci est né à Brescia dans les années 1980, à rebours d’un contexte syndical général qui tendait plutôt vers la modération… Une anomalie historique ?

 

Giovanessi - FotorMarco Giovanessi a grandi à Brescia, petite ville industrielle d’Italie. Après s’être familiarisé avec la sociologie, la psychologie sociale et l’histoire dans un « lycée de sciences sociales », il a étudié l’histoire, les lettres et la philosophie, avant de valider un Master 2 en histoire contemporaine. C’est dans ce cadre qu’il a commencé à travailler sur le syndicat des métallurgistes de Brescia en 1969-1976, période caractérisée par une recrudescence de la radicalisation syndicale. Dans le cadre de son doctorat (Centre d’Histoire Sociale du XXe siècle, Université Paris Panthéon Sorbonne – Paris 1), réalisé sous la direction de l’historien Michel Pigenet, il se penche désormais sur les luttes syndicales, à Brescia, de 1983 à 1993 (« Une anomalie italienne entre restructurations industrielles, austérité et déclin de la centralité ouvrière »).

 

Image_drapeau ITALIENIl s’agit, pour Marco Giovanessi, d’étudier les conséquences, chez les salariés, des restructurations industrielles et coupes budgétaires de la fin des années 1970 en Italie, mais aussi de comprendre pourquoi les travailleurs de Brescia ont donné naissance à un mouvement radicalisé en 1984 : « les autoconvoqués ». Ceux-ci avaient pour objectif de protester contre la volonté des principaux syndicats nationaux italiens d’accepter ce qu’ils considéraient comme un recul des droits des travailleurs. Le mouvement a fini par s’étendre à toute l’Italie. Une sorte d’ « anomalie » donc, pour Marco Giovanessi, à une période où tous les syndicats tendaient alors vers la modération…

Brescia et ses « autoconvoqués », une « anomalie » ?

De quelles mouvances syndicales le mouvement des « autoconvoqués » est-il composé ? Si, ailleurs en Italie, c’est essentiellement la CGIL (Confederazione Generale Italiana del Lavoro, proche du parti communiste, NDLR) qui a mené cette contestation. A Brescia le mouvement a aussi été rejoint par des militants de la CISL, pourtant plus modérée (Confederazione Italiana Sindacati Lavoratori, proche du parti démocrate-chrétien, NDLR). Ce qui explique que ces derniers ont été mis en avant par les militants de la CGIL, soucieux de démontrer qu’ils n’étaient pas les seuls à critiquer ce tournant syndical… A Brescia toujours, la contestation a également été nourrie par les importantes capacités de mobilisation du « syndicat des métallos » (La Federazione Impiegati Operai Metallurgici, FIOM, organisation syndicale des métallurgistes de la CGIL), et ce bien au delà de son seul secteur (fonction publique, textile, secteur bancaire…). « En 1984, il n’y avait pas de vraie différence entre les dirigeants de la FIOM et les délégués d’usines qui menaient les autoconvoqués », explique Marco Giovanessi. « Ils partageaient les mêmes idées et se montraient capables de penser politiquement. »

Mais ce qui semble tout particulièrement intéresser le doctorant est l’existence, ou non, d’une connexion entre les dirigeants et la base ouvrière. « Chez les autoconvoqués, elle était bien présente… Sans doute parce que c’est la CGIL qui y était dominante. » A Brescia, la FIOM s’est même efforcée de former et de « faire monter » certains ouvriers dans la hiérarchie syndicale dès 1974. Pour le dirigeant de l’époque, Claudio Sabattini, il était crucial que « toutes les réflexions syndicales et politiques s’inspirent de la réalité du travail ».  « Il considérait le dialogue avec la base comme fondamentale. »

Le fait est que nombre de personnalités ont commencé leur carrière à Brescia, avant d’occuper des fonctions au niveau national. En effet, Claudio Sabattini est ensuite devenu secrétaire national de la FIOM. Giorgio Cremaschi, également secrétaire de la FIOM à Brescia au début des années 1980, est quant à lui devenu l’un des principaux porte-paroles de la gauche syndicale italienne (au comité central de la FIOM). Brescia est aussi la ville où l’homme d’affaires et futur président du patronat italien, Luigi Lucchini, a investi dans les usines d’acier, et mis en place des pratiques répressives dans les usines susceptibles de se mobiliser. Brescia, un symbole donc.

Les autoconvoqués, un mouvement symbolique, mais peu étudié…

Pourquoi peu d’universitaires encore se sont-ils penchés sur cette partie de l’histoire italienne ? Pour Marco Giovanessi, cela s’expliquerait par le relatif manque d’intérêt depuis les années 1980-1990 pour la classe ouvrière. Sans doute aussi, voudrait-on éviter selon lui d’évoquer un important phénomène de radicalisation qui s’est implanté dans les usines… et notamment à Brescia.

Afin de remédier à cette zone d’ombre, Marco Giovanessi a commencé à s’appuyer sur une série d’articles de presse, rédigés pendant les divers événements des années 1983-1993, mais également sur les écrits, bien que rares, de syndicalistes. Il a par ailleurs commencé à réaliser des interviews de travailleurs italiens, qui ont évoqué la période 1982-1985, et devrait poursuivre avec d’autres entretiens sur la période de la fin des années 1980, et le début des années 1990. Mais n’est-il pas difficile, pour ces interviewés, d’évoquer des événements syndicaux et politiques qui datent désormais d’il y a plus de trente ans ? « Si. Mais je recueille aussi des éléments de leur vie quotidienne qui a été impactée par les évolutions de leur environnement de travail, et les coupes importantes dans les dépenses publiques. » Les entretiens avec les anciens délégués syndicaux, et dirigeants, porteront eux davantage sur les enjeux politiques des divers positionnements syndicaux.

Image_Place de Brescia_ItalieA noter que Marco Giovanessi a déjà beaucoup analysé, et ce bien avant sa thèse, la vie syndicale de Brescia où il a longtemps vécu, et où il retourne désormais régulièrement. Et d’observer : « Il est important pour un syndicat de nourrir des liens avec les travailleurs. »

 

 

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Propos recueillis par Audrey Minart,
Twitter @AudMinart
journaliste de Miroir Social, pour le DIM Gestes

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Dans la série des « Portraits des Lauréats DIM Gestes »Image_Talents-à-découvrir

celui de Marco GIOVANESSI , est mis en ligne le 23 Octobre 2016.

 

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