Marion Gilles et les RPS : de la construction des indicateurs à leur « bricolage »

FOTO_Gilles Marion squareMarion Gilles, 39 ans, a obtenu le soutien du DIM Gestes en 2014 pour un post-doctorat sur les démarches d’objectivation statistiques des risques psychosociaux. (consulter son CV

C’est dès le niveau licence, après avoir suivi un DEUG en mathématiques appliquées et sciences sociales (Jussieu Paris 7), que Marion Gilles a bifurqué vers la sociologie, avec, déjà, un intérêt manifeste pour la problématique du travail. En effet, lors de sa maîtrise à l’université Evry-Val d’Essonne, elle choisit l’option « Travail et organisation », puis le DESS « Sciences de la production et des organisations ». En 1999, elle est embauchée à l’ANACT, où elle venait de réaliser un stage de fin d’études. C’est dans ce cadre qu’elle constate une montée des préoccupations autour de la quantification des risques en santé au travail, par exemple dans le cas de l’usure professionnelle (les acteurs cherchant à objectiver la pénibilité et l’exposition aux risques). « Dans les années 2000, les syndicats notamment nous demandaient de plus en plus de les aider à mettre en place des enquêtes par questionnaires. Je crois que cela correspond à une époque où ils cherchaient à élargir ou renouveler les modalités d’action syndicales. » Elle profite ensuite d’une opportunité de mobilité pour entrer au Centre de recherches sur l’expérience, l’âge et les populations au travail (CREAPT) et mène alors des recherches sur l’objectivation des conditions de travail dans les entreprises avec Serge Volkoff. « Le CREAPT était intéressé par un regard sociologique sur les dispositifs de quantification auxquels les chercheurs du CREAPT contribuaient en étroite relation avec des médecins du travail. Evrest notamment. Mon rôle était donc de comprendre comment ce dispositif avait été construit et pourquoi, comment il était mis en place et utilisé dans les entreprises. » (consulter l’article)

En 2007, inspirée par cette expérience, Marion Gilles envisage d’approfondir ces questions. Elle démarre une thèse, sous la direction de Michel Gollac (« Compter pour peser : la quantification de la “santé au travail” en entreprises : entre institutionnalisation et ambiguïtés conceptuelles », EHESS, soutenue en 2013, voir le résumé ici ). S’inscrivant dans les perspectives ouvertes par Alain Desrosières, celle-ci visait à étudier trois dispositifs de quantification en santé au travail mis en place par des médecins du travail, et d’aller donc au plus près de leur fabrication, des usages des chiffres par les acteurs au sein des entreprises, des logiques qui sous-tendent l’ utilisation et la réappropriation de ces chiffres. « Les modalités d’usage des chiffres peuvent être très variées, d’une optique compréhensive à une logique purement normative. Et chaque acteur a plus ou moins de ressources pour imposer ces modalités. Les chiffres sont par ailleurs suffisamment malléables pour s’inscrire dans différents types d’argumentations, et s’éloigner de leur philosophie initiale. C’est notamment ce que j’ai découvert dans mon travail de thèse : la manière dont les chiffres fabriqués par des médecins du travail, peuvent faire l’objet de ré-usage jusqu’à appuyer parfois des modalités de prise en charge de la santé au travail en contradiction avec celles défendues par ces médecins. »

Comment les entreprises quantifient les « risques psychosociaux »

« En portant l’attention sur la manière dont les acteurs utilisent ces instruments de quantification, mon travail de thèse met en lumière les oppositions entre diverses manière de définir la « santé au travail ». Mais je restais sur ma faim. J’ai donc souhaité approfondir en choisissant un objet un peu plus délimité : les risques psychosociaux. Souhaitant donc aller plus loin sur les démarches d’objectivation statistique des risques psychosociaux en entreprise, Marion Gilles propose un projet de recherche au DIM Gestes en 2014, qui accepte de financer un post-doctorat (au sein du laboratoire PRINTEMPS, Université Versailles-Saint-Quentin), qu’elle débute en novembre 2014.

Quelques mois après avoir démarré ces recherches, et à partir des observations menées dans le cadre de sa thèse, elle insiste sur les enjeux relatifs à la « qualification » de ces risques. « Les catégories statistique sont mobilisées, manipulées, enrôlées par les acteurs dans des luttes dans lesquelles l’enjeu de la définition des « problèmes » – les « risques psychosociaux » – est d’importance puisque selon les manières de les définir les actions sont différentes, la responsabilité des acteurs dans le problème et sa prise en charge aussi ». Par exemple, la « pression temporelle ». « Elle peut soit être définie comme une contrainte organisationnelle, qui implique alors d’agir sur l’organisation du travail, soit comme une contrainte exogène, venant de l’extérieur et imposée par la concurrence, le marché, les clients… Une variable sur laquelle, donc, l’organisation n’est pas censée pouvoir agir. Les solutions viseront alors davantage à aider les salariés à gérer leur stress plutôt qu’à remettre en cause et revoir les choix d’organisation pour réduire la pression temporelle. »

Autre constat : il semblerait que l’on renvoie encore beaucoup vers les « fragilités individuelles » dans les débats internes à l’entreprise. « Même si ces manières de voir semblent tout de même avoir évolué, l’approche individuelle et comportementale du risque inscrite dans les modalités de prise en charge des accidents et maladies professionnels, irrigue depuis plus d’un siècle les manières d’appréhender les questions de santé au travail et demeure la tendance dominante.»

Le « bricolage » d’indicateurs

Désireux de « quantifier » ces risques donc, divers acteurs (des RH, des groupes pluridisciplinaires, des médecins, des membres de CHSCT, des consultants) fabriquent leurs propres indicateurs en s’inspirant souvent de ceux élaborés par les scientifiques. « Il s’agit rarement d’un copier-coller, et il n’y a pas non plus de purs produits maison. C’est davantage une sorte de melting pot. J’ai vu énormément de versions possibles. Par exemple dans l’un des cas que j’étudie dans le cadre de mon post-doctorat, ils ont repris un questionnaire de Karasek et de Siegrist, puis une partie de leur propre baromètre social. Et travaillent sur leurs indicateurs en collaboration avec un consultant. »

Quel regard l’universitaire qu’elle est porte-t-elle sur ce « bricolage » qui, bien que s’inspirant d’outils scientifiques, n’en empruntent pas la rigueur de la méthode ? « Je ne suis pas une puriste. Il me semble d’abord qu’il est plutôt appréciable que l’on s’intéresse, dans l’entreprise, à ce que produit la science. Par ailleurs, lorsque ce travail de fabrication des indicateurs est ouvert à une grande diversité d’acteurs, le processus peut être très enrichissant… Il permet déjà d’être dans l’action : que compte-t-on rendre visible ou non ? C’est déjà agir que de définir des catégories, en évitant le déni et en provoquant des confrontations de points de vue. Mais encore faut-il qu’il y ait derrière une véritable démarche constructive… En tout cas, sous réserve bien sûr d’un minimum de cohérence et de rigueur, il y a un espace pour inventer, « bricoler » des indicateurs afin qu’ils soient adaptés à chaque contexte. »

Quoi qu’il en soit, toutes les entreprises ne s’engagent pas dans cette tentative de quantification. Et il ne suffit pas de produire des chiffres pour engager un processus de prévention. « Les acteurs doivent aussi être en mesure de se saisir des chiffres. Mais malheureusement, il reste compliqué de discuter, de débattre des indicateurs. Dans les CHSCT par exemple, mais pas seulement… Le chiffre a souvent valeur de vérité. Son apport, dans une optique d’amélioration de la santé au travail, est alors limité. »

« Cartographie d’acteurs »

Marion Gilles compte également, au cours de son post-doctorat, réaliser une cartographie des acteurs qui participent à la construction et à la diffusion des outils de mesure des RPS (médecins, préventeurs mais aussi syndicats, scientifiques, ou encore consultants). « Il y a une dynamique d’acteurs et d’experts qui contribue aussi au développement de ces pratiques de quantification. » L’objectif est de comprendre les acteurs et les logiques qui influencent, irriguent, orientent, structurent les projets de quantification des RPS en entreprises.

Marion Gilles devrait être sur le terrain jusqu’en juillet, avant de se consacrer ensuite à l’écriture. Quels projets pour la suite ? « Ces approfondissements me renvoie à une question : quel type d’organisation peut-il rendre le travail supportable et source d’épanouissement  ? J’aimerais donc m’intéresser à des modes d’organisation alternatifs… » Et de renvoyer aux travaux récents de Michel Lallement qui proposent une réflexion à partir d’une enquête sur les hackers californiens, qui inventent selon lui une nouvelle manière de travailler pouvant potentiellement inspirer de nouveaux modes d’organisation. « Nous sommes à un moment où des expérimentations se font. Je suis curieuse de voir ce qui se crée et pourrait inspirer des améliorations. Il faut sans doute inventer de nouveaux modèles de coopération… ». Le dernier ouvrage de Michel Lallement est à ce titre très stimulant pour penser des formes alternatives d’organisation et d’actions collectives.

Au final, c’est la question de la démocratie en entreprise qui semble tout particulièrement l’intéresser, pour d’éventuelles recherches à venir. Une démocratie qui, notamment, pourrait donner lieu à une co-construction des indicateurs et de leurs usages.

Bibliographie indicative :

Articles :

  • Recounting health at work counts : a tale of numbers and their uses », Partecipazione e Conflitto. Rivista Scientifica di Studi Sociali e Politici, n° 2/2014.
  • «Les objets intermédiaires dans les processus de débat sur le travail », La Revue des Conditions de Travail,  n°1/2014, Septembre 2014

Chapitres d’ouvrages :

  • « Des chiffres pour quels usages ? Enjeux et luttes pour définir et maîtriser les usages des chiffres », in BRUNO Isabelle, JANY-CATRICE Florence, TOUCHELAY Béatrice (dir.), De la « politique des grands nombres » à la « politique du chiffre ». Les sciences sociales de la quantification, Springer, « Logic, Argumentation and Reasoning. Interdisciplinary Perspectives from the Humanities and Social Sciences », à paraître.
  • Avec Serge VOLKOFF, “Pourquoi tant de chiffres ? Tensions autour de la quantification de la santé au travail en entreprises”, in COURTET Catherine, GOLLAC Michel (dir.), Risques du travail, la santé négociée, La Découverte, Paris, juin 2012.

Téléchargez ce portrait dans sa version PDF.

Dans la série des « Portraits des Lauréats DIM Gestes »Image_Talents-à-découvrir

celui de Marion Gilles, est mis en ligne le 12 mai 2015.

LogoWebRéseauSociaux2LogoWebRéseauSociaux1

Top