Mathilde Guergoat-Larivière “Comment mesurer la qualité de l’emploi ?”

Mathilde Guergoat-LarivièreEconomiste, elle ne semble pourtant pas très convaincue par la représentation théorique de « l’homo economicus ».

Ce qui l’a d’ailleurs intéressée dans le Master 2 Recherche Economie des ressources humaines et des politiques sociales qu’elle a suivi à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, c’est justement son « approche hétérodoxe ». C’est dans ce cadre que Mathilde Guergoat-Larivière commence à se pencher, pour les besoins de son mémoire, sur la qualité de l’emploi. « J’étais plutôt partie sur les politiques de l’emploi, ce qui n’était finalement pas si éloigné… L’aspect qualitatif me plaisait, et le sujet permet d’aborder la question des inégalités. »

La thèse, elle y est arrivée « par tâtonnements », et presque naturellement, même si cela ne faisait a priori pas partie de ses projets. Elle obtient une bourse et, en 2011, soutient une thèse en sciences économiques. Sujet : « La qualité de l’emploi en Europe : une perspective dynamique et institutionnelle. »

 

Mathilde Guergoat-Larivière est une des lauréates 2012 du DIM Gestes.

Elle a bénéficié d’une allocation post-doctorale pour un projet de recherche en économie, mené au Centre d’Etudes de l’Emploi (CEE) dont le sujet est :

« Qualité de l’emploi et du travail : évolutions, disparités entre groupes sociaux et politiques publiques ».

 

Ses travaux s’organisent aujourd’hui selon trois grands axes :

  • La qualité de l’emploi dans une perspective de comparaison européenne,
  • L’étude des transitions sur le marché du travail, et enfin
  • L’emploi des femmes.

Elle travaille également sur les liens entre fécondité et emploi, plus particulièrement sur l’impact des conditions d’emploi sur la fécondité des femmes (avec des chercheurs de l’INED).

 

Critiquer les indicateurs de la qualité de l’emploi  en Europe

Contrôle qualitéSa première réflexion, qui date de sa thèse, a été de chercher à définir une mesure satisfaisante de la qualité de l’emploi. Un questionnement qui l’a notamment amenée à critiquer les indicateurs proposés par l’Union Européenne en 2001, et à proposer une analyse empirique de la qualité de l’emploi en Europe en distinguant différents modèles (ou « régimes ») de qualité de l’emploi rassemblant chacun des groupes de pays partageant des caractéristiques proches.

La qualité de l’emploi étant un concept multidimensionnel, Mathilde Guergoat-Larivière s’est reposée sur quatre grandes dimensions : sécurité socio-économique (salaires, nature des contrats de travail), éducation et formation (initiale et continue), conditions de travail (absente auparavant de la définition de l’UE), et égalité hommes-femmes/conciliation vie privée-vie professionnelle.

« Sur cette base, on constatait une plutôt bonne qualité de l’emploi dans les pays du nord, une position intermédiaire dans les pays continentaux, dont la France fait partie, et plus défavorable dans les pays du Sud, notamment du point de vue de l’éducation/formation. Et contrairement à ce qu’il se passe habituellement, il ne se dégageait pas de modèle de pays « libéraux », la situation au Royaume-Uni étant proche de celle des pays nordiques, et celle de l’Irlande plutôt des pays continentaux. »

Une analyse qu’elle a poursuivie par la suite, non sans critiquer les indicateurs synthétiques servant à mesurer la qualité de l’emploi. « Une fois que l’on a accepté idée que ce concept est multidimensionnel, on ne va pas tout résumer en un seul indicateur. »

Image_enquete-salariesLa jeune chercheuse pointe également du doigt l’absence de prise en compte des conditions de travail dans les indicateurs de l’Union Européenne analysant la qualité de l’emploi. Pourtant, les données existent. Par exemple : exposition à des substances chimiques, les gestes répétitifs et leur fréquence, le travail dans le cadre de délais courts, le port de charges lourdes, etc. « D’ailleurs, il s’agit surtout d’indicateurs portant sur des caractéristiques physiques du travail. »

Qu’en est-il du « psychique » ? « C’est plus difficile à étudier, surtout lorsqu’il y a une forte volonté d’objectiver. Par exemple avec le stress. Ce qui nous renvoie à un débat récurrent sur la mesure de la qualité de l’emploi… Faut-il utiliser des indicateurs objectifs ou subjectifs ? Par exemple, les indicateurs de satisfaction au travail, subjectifs donc, peuvent poser problème du fait des facteurs d’habituation, et de comparaison… Certaines approches se limitent à cette variable. Mais ce n’est pas la mienne. » Elle préfère en effet mêler les deux approches, dans une perspective de complémentarité.

La qualité de l’emploi en Europe pendant la crise 

La jeune économiste s’est, par la suite, intéressée à l’évolution de la qualité de l’emploi pendant la crise… « Selon le Job Quality Index, indicateur synthétique qui se base sur les données de l’Enquête européenne sur les Conditions de travail de la Fondation du Dublin, il y aurait eu une baisse de cette qualité entre 2005 et 2010, seules années où ont eu lieu les vagues d’enquêtes. » Le problème est que cette période de cinq ans correspond à une période de croissance économique, suivie du début de la crise. Difficile donc de ne se focaliser que sur cette dernière.

Image_Vie professionnelle vie privéeQuoi qu’il en soit, il apparaît selon ces données que la baisse de la qualité de l’emploi n’a pas été la même selon les dimensions prises en compte par l’Enquête de la Fondation de Dublin. Pour les deux premières, conditions de travail et sécurité de l’emploi, temps de travail et conciliation vie professionnelle-vie familiale, une amélioration serait perceptible. Ce qui n’est pas le cas des autres sous-indices : une nette dégradation a été observée pendant la crise pour les sous-indices salaires et emploi atypique involontaire, et une légère baisse au niveau des compétences et carrière et de la représentation collective.

Cependant, difficile d’expliquer ces évolutions, avec des données qui ne sont réactualisées que tous les cinq ans. « C’est parfois frustrant. Il est très complexe de déterminer si ces évolutions sont liées aux politiques publiques… D’où l’importance de croiser plusieurs approches.

Justement, les chercheurs se sont également appuyés sur des indicateurs dynamiques calculés sur une base de données individuelles (le panel européen EU-SILC), qui permet d’étudier les transitions en termes de qualité de l’emploi entre 2007 et 2009.

But : Observer la relation entre les caractéristiques des individus et des pays, et la probabilité de connaître une dégradation de la qualité de l’emploi ou d’aller vers le non-emploi.

Constat : certains groupes sont plus affectés que d’autres par la dégradation de la qualité de l’emploi, et tout particulièrement les jeunes, les seniors, et les personnes ayant un faible niveau de qualification. Et si les femmes semblent moins affectées par ce risque, elles connaitraient une probabilité plus élevée de transition vers… le non emploi.

Emploi et non-emploi des femmes

Image_femmeL’emploi des femmes est justement l’autre des principaux axes de recherche de la jeune économiste, qui a même participé à un rapport remis à la ministre des droits des femmes fin 2013.

Ce qui l’intéresse tout particulièrement est la frontière, plus fine chez les femmes, entre chômage et inactivité. Ce qui pose la question de la mobilisation d’indicateurs pouvant la mesurer, et donc aller au delà du sempiternel taux de chômage. « Des indicateurs développés par l’UE, et repris par Insee, essaient justement de mieux identifier la proportion de femmes qui souhaiteraient entrer dans l’emploi, sans qu’elles figurent pourtant parmi les personnes au chômage.

En effet, certains inactifs souhaitent travailler, mais ne sont pas considérés comme étant au chômage, car ils ne sont pas rapidement disponibles ni n’ont fait récemment de démarches de recherche d’emploi. C’est ce qu’on appelle le « halo du chômage ».

Et sans surprise, les femmes y sont surreprésentées. » En bref : l’inactivité, qui touche en priorité les femmes, est moins mise en avant dans le débat public. Il semblerait pourtant qu’elles y recourent davantage qu’à un emploi de moindre qualité, choix qui leur permet par ailleurs de s’occuper de leur famille, et qui ne semble pas être découragé par les politiques publiques.

Mathilde Guergoat-Larivière s’était d’ailleurs intéressée, dans le cadre de sa thèse déjà, aux effets des politiques publiques sur l’emploi des femmes.

Image_Concilier vies professionnelle et privée« L’existence de structures de garde, collectives ou privées comme dans le cas des assistantes maternelles, semblent aller de pair avec une probabilité d’emploi plus forte dans les pays développés. Cependant, dans les pays où les modes de garde sont plus informels, la relation est négative. Cela est dû, il me semble, à un effet de substitution : les enfants étant généralement gardés par des femmes… qui n’occupent donc pas d’autres emplois. Il y a sans doute aussi un effet générationnel. »

Un thème qu’elle compte bien décliner sous d’autres angles à l’avenir « Ce qui m’intéresserait, d’ailleurs, c’est de pouvoir étudier des trajectoires longues, afin de rendre compte des effets à long terme de l’inactivité, voire du temps partiel, sur les carrières. »

Les publications de Mathilde Guergoat-Larivière à lire, des travaux de recherche à suivre, le DIM GESTES se fera l’écho de ces résultats.

 

Bibliographie indicative :

Mathilde Guergoat-Larivière et Olivier Marchand, « Définition et mesure de la qualité de l’emploi : une illustration au prisme des comparaisons européennes », Economie et Statistique n°454, mars 2013.

Christine Erhel, Mathilde Guergoat-Larivière, Janine Leschke, Andrew Watt, « Tendances de la qualité de l’emploi pendant la crise : une approche européenne comparative », CEE, 2013.

Christine Ehrel, Mathilde Guergoat-Larivière, « La mobilité de la main d’œuvre. Le rôle des caractéristiques individuelles et de l’hétérogénéité entre pays », Revue Economique 2013/2 (Vol. 64).

Rapport « L’accès à l’emploi des femmes. Une question de politiques… », piloté par Séverine Lemière

 

 

Image_Talents-à-découvrir

Dans la série des « Portraits des Lauréats DIM Gestes »

celui de Mathilde Guergoat-Larivière, est mis en ligne le 30 Juin 2014.

 

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