Pathologies de la modernité. Quelle place pour le travail?…Restitutions par le DIM Gestes

Image_MS 21 mars 2015_Pathologie de la modernité_Restitution par DIM Gestesa apporté son soutien à cette manifestation scientifique portée par Isabelle GERNET (PCPP, Paris Descartes) et Christophe DEJOURS ( PCPP, Paris Descartes et CNAM). Pour cette journée d’étude, du samedi 21 mars 2015 à Boulogne-Billancourt,

 

voici ce que nous en disions dans une « Actu à la Une », postée le 19 Février 2015.

 

 

DIM Gestes, écoutez

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Bandes sons (bientôt mises en ligne sur cette page…) + Textes + Biographies + Bibliographies indicatives ci-dessous, permettront d’en découvrir plus. La restitution proposée ici par le DIM Gestes, n’est pas exhaustive. Elle porte sur une partie des propos de cette journée.

 

 

 

Image_Je Suis CharlieDurant la matinée, il a tout d’abord été question des pathologies de la modernité et du travail de culture. Clara Duchet, psychologue clinicienne, psychanalyste et maître de conférence en psychologie clinique (PCPP, Paris Descartes) a traité du « Je suis Charlie » à la suite des attentats qui ont eu lieu le 7 janvier à Charlie Hebdo, se demandant s’il pouvait s’agir d’un « symptôme de notre civilisation » (au sens freudien d’un compromis trouvé entre un désir et une défense). Elle a notamment décelé dans cette formule son aspect personnifié, et une certaine « urgence identificatoire », urgence « à n’être qu’un » dans cette « utopie unitaire » (Green), comme si le corps social avait répondu à la peur d’être tué en s’identifiant à « Charlie ». Elle a ensuite questionné le choix du « je », plutôt que du « nous », et le choc provoqué par ceux qui ont déclaré ne pas être « Charlie » conduisant de la sorte à une forme d’exclusion de ces « non-Charlie ».

 

PCPP VignetteFrançoise Neau, psychanalyste et professeur des universités (PCPP, Paris-Descartes), discutante, et qui s’intéresse tout particulièrement au thème de la cruauté sur le plan individuel et collectif, a tout d’abord souligné que sur ces thèmes, les sciences sociales (anthropologues, sociologues et historiens tout particulièrement) étaient indispensables pour interroger la notion même de modernité, et définir “notre” modernité. Elle a également discuté le recours à une approche psychopathologique du fait social ; elle s’est demandé aussi si le “corps social” (selon une métaphore elle aussi à questionner: le socius est-il un corps, et quel genre de corps?) n’est pas par définition divisé par différents registres de conflictualité et régimes de domination, que l’affirmation identitaire “Je suis Charlie” et sa théorisation, celle du narcissisme blessé à restaurer, pourraient venir refouler, ou dénier.

 

Image_MS 21 Avril 2015_Intervention de Florian HOUSSIER_DIM GestesLa matinée s’est prolongée sur la « problématique adolescente et l’entrée dans le monde du travail », avec une intervention de Florian Houssier, psychologue, psychanalyste et professeur en psychologie clinique et psychopathologie (UTRPP) sur le travail et la psychopathologie de la différenciation à l’adolescence. Il a alors présenté un cas clinique d’un adolescent, Miguel, en difficultés relationnelles avec ses parents adoptifs. La question du « travail », qui le sépare de sa mère adoptive, active (et fusionnelle), au quotidien, et auquel le poussait son père sans pour autant être entendu, revenait en filigrane. Au final, en faisant échouer toute tentative de formation et donc en refusant d’entrer dans le monde du travail, le fils refusait tout travail de différenciation. Comme si le social était le « prolongement du corps maternel » et que « l’espace psychique » de l’adolescent n’avait pas trouvé de limites dans cette extension, ne cessant donc de tester les limites.

 

Image_MS 21 Avril 2015_Intervention de François MARTY_DIM GestesDiscutant, François Marty, psychologue, psychanalyste et professeur des universités (PCPP, Paris Descartes) a notamment souligné l’importante excitation psychique qui existe chez tout adolescent, et s’est demandé quel « travail psychique » pouvait être accompli pour faire face à cette excitation, et comment la famille pouvait être en mesure de la contenir. « L’adolescent a besoin de se cogner aux limites externes pour les intérioriser. » Répondant aux questions posées dans l’assemblée, Florian Houssier a notamment souligné que le père, qui poussait son enfant à « bosser », était finalement « court-circuité » par la mère.

 

François Marty a conclu l’échange, après une question qui exprimait le sentiment de « rester sur sa faim » concernant le rôle du travail dans cette présentation. « On demande aux adolescents de construire un projet professionnel, à un moment ou leur projet identificatoire est complètement en chantier. C’est-à-dire qu’on leur demande d’anticiper et de se projeter dans l’avenir, par rapport à une réalité présente qui est faite de confusion. (…) Si l’on veut faire le lien avec le thème du ‘travail’, tout est là dans ce que Florian Houssier a dit : la grande difficulté de l’entrée dans le monde du travail, le monde des adultes, c’est précisément d’avoir quitté cette position de conflit avec les adultes, pour assurer sa propre identité. Tant que cette question-là n’est pas assurée, il n’y a pas de perspective possible d’entrer dans le monde des adultes. La question est : comment sortir de l’adolescence par un projet identificatoire ? (…) La sortie de l’adolescence s’effectue par l’identification à la fonction parentale ; devenir à son tour responsable de ses actes, de ses paroles et de ses pensées. C’est lorsque l’adolescent est sorti de sa position narcissique, où il est centré sur lui-même, qu’il peut s’occuper d’un autre que lui, porter un projet, se projeter. C’est en travaillant psychiquement ses investissements sur les objets parentaux qu’il réussit à s’en dégager, à se séparer, pour construire sa vie d’adulte. Le travail de l’adolescent consiste à traiter au plan psychique les bouleversements somatiques de la puberté et à traiter également la nature de ses liens aux parents pour gagner son autonomie. C’est à ces conditions-là que l’adolescent peut accéder au monde du travail comme espace de réalisation de soi. »

Image_MS 21 Avril 2015_Intervention de Duarte ROLO_DIM GestesIl a ensuite été question, dans l’après-midi, des actualités cliniques de la souffrance au travail. Duarte Rolo, psychologue clinicien et docteur en psychologie du travail (PCPP Paris Descartes), est notamment intervenu sur le burn-out (« Retour de la fatigue nerveuse ou pathologie de la modernité ? »). Sa thèse, menée sous la direction de Christophe Dejours, portait sur l’impact psychique de la contrainte à mentir au travail, et a été soutenue en 2013.

 

 

Plusieurs questionnements l’ont amené à s’interroger sur l’étiologie du burn-out : « Sont-ils des acharnés sans raison, des perfectionnistes irréfléchis, des addicts au travail ? » L’image que le discours social, et souvent leur entourage, leur renvoie. « Ces patients peuvent se vivre comme les vrais coupables de leur souffrance. » Le psychologue clinicien a cependant remarqué que la plupart d’entre eux évoluaient dans un environnement professionnel potentiellement déstabilisant (fusions-acquisitions, restrictions budgétaires, exigences de productivité accrues…). « En clinique du travail, nous savons que ces éléments ne sont pas anodins, et qu’il faut les prendre en compte dans l’investigation clinique, dans la mesure où ils peuvent exercer des contraintes sur le fonctionnement psychique. »

image_Burn OutPour Duarte Rolo, l’espace public s’est « saisi du burn-out comme d’une nouvelle cause », à en croire les nombreux reportages et dossiers de magazines grand public, la constitution d’associations de praticiens et patients, et mêmes les états généraux du burn-out, aboutissant à la demande d’inscription dans le tableau des maladies professionnelles. « Signe d’une souffrance en quête de reconnaissance », le burn-out est par ailleurs présenté comme « un mal d’époque, symptôme des temps modernes ». Et ce n’est pas la première fois. « De tous temps médecins, psychiatres et psychanalystes ont tenté de formaliser les entités psychopathologiques représentatives d’une période historique donnée. Sur ce terrain, le burn-out a d’illustres prédécesseurs, comme la neurasthénie ou encore la fatigue industrielle. A tel point que l’on peut se demander s’il ne s’agit pas uniquement d’une nouvelle étiquette reprenant par le biais d’un vocabulaire galvaudé des phénomènes connus depuis fort longtemps. Sommes-nous réellement face à une pathologie inédite ? Caractéristique de notre monde ? Ou tout simplement en présence d’une nouvelle mode diagnostique ? »

Le psychologue clinicien a ensuite rappelé que les travaux sur la neurasthénie, ou « fatigue nerveuse », de la fin du XIXe siècle se multipliaient déjà, « donnant l’impression qu’un véritable fléau se répandait parmi la population des principaux pays civilisés ». C’était également le diagnostic le plus fréquent de maladie mentale à cette époque. Le médecin américain, George Beard, qui a identifié ce nouveau syndrome dès 1868, avait en son temps fait le lien avec les transformations sociales et économiques issues de la révolution industrielle. La neurasthénie touchait selon lui les « sujets en position managériale soumis à une vie fébrile et trépidante, dans un monde en renouveau ». « Comment ne pas penser au BO du cadre aujourd’hui ? », s’est justement demandé Duarte Rolo. D’autant plus que le tableau clinique de la neurasthénie, relativement disparate, mettait également en avant un épuisement physique général, ainsi qu’un épuisement mental, des spasmes musculaires, des peurs morbides, des signes cardiovasculaires, des troubles sexuels, et d’autres symptômes tels que l’irritabilité, les nausées… Beard considérait que la neurasthénie était le résultat d’un dérèglement physiologique, qu’il rattachait à un épuisement de l’énergie du système nerveux central, mais tout en insistant sur le « caractère précipitant des exigences sociales auxquels étaient soumis les Américains de son temps ».

Duarte Rolo a également précisé que les premiers psychanalystes s’étaient aussi prononcés sur la neurasthénie, Ferenczi l’ayant notamment qualifiée de « maladie à la mode », et ayant mis en doute sa nouveauté. Sa critique, « à forte teneur constructiviste », pointait notamment du doigt la société de l’époque : compétition effrénée, surmenage professionnel, excès de plaisirs divers… « Aussi bien Ferenczi que Freud se feront les avocats d’une rigueur taxonomique dont l’objectif sous-jacent semble être de défendre la conception psychanalytique des névroses », a précisé le psychologue clinicien. « Car, comme le feront les névroses de guerre quelques années plus tard, la neurasthénie de Beard semble échapper à l’étiologie sexuelle et infantile des troubles mentaux, et remettre en cause une partie de l’édifice freudien. » Freud, justement, a distingué la neurasthénie, « névrose d’angoisse » ayant une cause somatique, de l’hystérie, d’origine psychogène. En résumé, pour les psychanalystes de l’époque, le surmenage n’était pas un facteur pathogénique central de la neurasthénie, mais, au mieux un facteur déclenchant. Le facteur spécifique étant une perturbation de la vie sexuelle actuelle, par opposition, donc, aux évènements de la vie passée. « Ce qui mènera Freud à classer la neurasthénie avec la névrose d’angoisse dans la catégorie des névroses actuelles. » Et si la neurasthénie a, depuis, disparu des principales classifications nosographiques, pour Duarte Rolo, « ces caractéristiques rappellent pourtant certaines maladies contemporaines, dont le burn-out ».

Le clinicien a aussi rappelé que lien entre fatigue et travail a été explicitement abordé par la psychopathologie du travail dès l’après seconde guerre mondiale, avec l’apparition de nouvelles maladies professionnelles, telle que la fatigue nerveuse. Les médecins de l’époque s’interrogeaient alors sur l’origine de ces troubles « notamment parce que les signes de la fatigue industrielle surgissait dans les secteurs où la pénibilité du travail et l’effort physique, du fait de l’automatisation et du développement de certaines activités de service, ont été réduits ». D’où l’hypothèse d’une origine mentale de la fatigue.

Duarte Rolo a notamment cité les travaux de Louis Le Guillant et de ses collaborateurs sur le « syndrome subjectif commun de la fatigue nerveuse », ou « névrose des téléphonistes » (La presse médicale n°13, février 1956). « Or, le tableau clinique qu’ils y décrivent a de nombreux points communs avec celui de la neurasthénie : troubles fonctionnels, psychiques et somatiques. On retrouve l’épuisement physique et psychique, les troubles de l’humeur et du caractère, l’irritabilité, les céphalées et troubles digestifs… Pour les auteurs de l’étude, c’était le rythme, les cadences infernales et la vitesse des tâches qui étaient l’origine de la fatigue des téléphonistes. » Une « maladie de la productivité », incriminant donc l’intensification du travail. Les auteurs écartaient par ailleurs l’idée d’une prédisposition morbide. Le Guillant, opposé la psychanalyse, était très attaché à la sociogenèse des maladies mentales.

« Finalement, de la neurasthénie à la fatigue industrielle, l’idée d’une fatigue nerveuse associant signes physiques et psychiques, continuent de faire retour dans la nosographie. » La catégorie de « burn-out », spécifiquement, est apparue quant à elle pour la première fois dans les années 1970 sous la plume du psychologue américain Herbert Freudenberger, puisant dans sa propre expérience de soignant dans un centre d’accueil de toxicomanes. « Il a défini le burn-out, comme un état de fatigue chronique, de dépression et de frustration causé par le dévouement à une cause, un mode de vie ou à une relation qui échoue à produire les récompenses attendues, et qui conduit en fin de compte à diminuer l’implication au travail. » Le syndrome est au départ conçu comme spécifique aux professions de soin et d’aide à la personne.

Image_Danger travailAujourd’hui, la plupart des définitions du burn-out s’accorde cependant sur la « triade pathognomonique » proposée par Christina Maslash : épuisement physique et mental, déshumanisation/cynisme, dégradation du sentiment d’accomplissement personnel. Il n’en reste pas moins des désaccords/divergences sur l’étiologie, avec une opposition entre explications individuelles (causalité intrapsychique) et situationnelles (faisant la place aux agents pathogènes externes). Freudenberger insistait sur les caractéristiques personnelles des sujets victimes de burn-out (personnes ayant des idéaux irréalistes et faisant preuve d’un dévouement à toute épreuve), quand Christina Maslash liait les causes du burn-out aux caractéristiques de la situation de travail (surcharge et écart entre les exigences de la situation professionnelle et les moyens pour y faire face). « La controverse se polarise. »

Pour les défenseurs de la première position, la décompensation résulterait d’une incapacité à s’autolimiter. Cette conception est répandue parmi les cliniciens, où le burn-out est pensé « à partir du modèle de la contrainte interne, et renvoie du côté d’une logique compulsive, facilement assimilé à une addiction » (« workaholisme »). Dans le champ de la psychosomatique, « certains cliniciens proposent d’expliquer l’engagement massif dans l’agir en ayant recours au concept de ‘procédé auto-calmant’. » (voir Gérard Szwec et les « galériens volontaires », qui « se livrent à plusieurs conduites machinales ou stéréotypées impliquant le corps, afin de se procurer des substituts à la pensée ») Pour Duarte Rolo, « la thèse des procédés auto-calmants suppose que seuls les sujets incapables d’assurer le traitement psychique de l’excitation cèdent à l’hyperactivité ». « Que de telles personnalités existent et se retrouvent parmi les victimes de burn-out est fort probable, mais la clinique du travail montre que loin de calmer et de protéger tous les sujets de la décompensation somatique, l’engagement massif dans l’agir, et la surcharge qu’il entraîne, est source de souffrances et de maladies. (…) Par ailleurs, les sujets qui souffrent de la surcharge, se plaignent souvent de cette même surcharge, contrairement aux galériens volontaires qui la recherchent activement. La thèse de la compulsion semble donc insuffisante pour expliquer l’ensemble des processus en cause dans la survenue du burn-out. »

Il faudrait donc, selon lui, compléter cette première hypothèse en s’intéressant à l’impact psychique des nouvelles méthodes de gestion et d’organisation du travail (réduction des coûts, rationalisation et contrôle de la production…). « Ce mode d’organisation du travail repose sur la réduction du gaspillage et le ‘juste à temps’. » Avec, pour résultat, « un ajustement de plus en plus étroit, quasiment en temps réel, aux fluctuations de la demande, d’où le développement du ‘lean management’ et de l’intensification du travail. Notamment lorsque les effectifs permanents sont calculés au plus juste nécessaire, et qu’il devient difficile de palier aux différents aléas de l’activité lors des « pics » de la demande, du fait des sous-effectifs. Une situation à l’origine de surcharges de travail considérables « pouvant amener certains, soucieux de remplir leur contrat, au burn-out ». « Confrontés à des exigences et objectifs me semble-t-il de plus en plus voraces, quelles sont les modalités d’adaptation dont disposent les individus pour faire face à la surcharge potentielle ? De quelle façon peuvent-il échapper à la course productiviste prônée par l’entreprise ? Seraient-ils constitutionnellement incapables, comme on leur reproche d’ailleurs souvent, d’en faire moins ? Pour nombre d’individus aujourd’hui soumis à des contrats de travail précaires, ou intermittents, pour les travailleurs pauvres et les exclus dans l’emploi de façon plus général, le choix de lever le pied n’en est pas un. Se conformer aux exigences de l’entreprise, représente alors une façon de conserver un emploi, et donc d’assurer la survie matérielle. On est donc loin des galériens volontaires. »

DIM Gestes_image_le travail enchainePour ceux qui ne sont pas concernés par cette précarité, « la question se pose sans doute différemment ». « Comprendre leur zèle qui peut parfois conduire jusqu’au burn-out, passe par une prise en compte des enjeux psychiques des rapports subjectifs au travail. En raison des multiples dimensions psychodynamiques impliquées par le travail, la constitution d’un ajustement viable entre subjectivité et travail, n’est pas donnée d’avance. » Il faudrait d’ailleurs distinguer ici « l’attachement au travail », qui passe par un investissement affectif et une appropriation corporelle notamment, et « l’addiction ». Difficile cependant de remodeler ce rapport au travail lorsque la situation se dégrade. « Le désengagement suppose en effet de mobiliser une énergie psychique considérable, d’adopter de nouvelles modalités d’adaptation, dont on ne sait pas par avance si elles seront satisfaisantes. (…) Pour Freud, une des caractéristiques de la libido est qu’elle n’est pas aisément déplaçable, notamment lorsqu’elle s’est antérieurement fixée à un objet précis. Par conséquent, le désengagement ou le retrait susceptible de protéger le sujet de la surcharge, ne s’obtient pas sur commande. Autrement dit : à chaque fois qu’un travailleur réussit à s’impliquer subjectivement dans son travail, et à trouver des voies sublimatoires par le biais de son activité professionnelle, il devient en contrepartie vulnérable au risque du burn-out. Paradoxalement, la conscience professionnelle, la compétence, et le souci de la qualité, deviennent alors un piège psychique. »

A titre de conclusion, Duarte Rolo a souligné la difficulté de soutenir une quelconque modernité du burn-out. La nouveauté viendrait plutôt qu’il permet de « réintroduire en psychopathologie l’idée d’une étiologie mixte, qui accorde une place centrale à la rencontre conflictuelle entre le fonctionnement psychique et le fonctionnement mental ». L’appellation « pathologie de la modernité » n’aurait en effet de sens qu’à condition de présupposer une théorie étiologique qui accorde un rôle significatif à la causalité exogène. » Il est nécessaire selon lui de prendre en compte le « présent historique » pour comprendre les différents déterminismes qui le régissent. « Cette controverse n’est pas uniquement une question de théorie, mais influe très concrètement sur la conception des dispositifs de prise en charge et des méthodes de prévention de l’épuisement professionnel, et elle oriente l’écoute du clinicien. » Avant de conclure : « La question que je me pose, et que je vous livre ici en conclusion est de savoir quels sont les outils théoriques que nous donne la psychanalyse pour comprendre les pathologies de la modernité. Et je me pose également la question de savoir si ces outils théoriques sont aujourd’hui suffisants pour une approche des pathologies de la modernité. »

 

Image_MS 21 Avril 2015_Intervention de Dominique LHUILIER_DIM GestesDiscutante, Dominique Lhuilier, professeure émérite des universités en psychologie du travail (CNAM), a d’abord souligné tout l’intérêt d’inscrire la réflexion dans une histoire afin de repérer les récurrences et persistances, mais aussi les renouvellements et déplacements. « Je pense qu’il y a une tendance lourde à l’occultation des antécédents, sans doute alimentée par l’illusion de l’auto-suffisance, un mirage contemporain assez dominant qui du coup tend à effacer l’histoire. » Notamment via des injonctions à réduire les bibliographies aux publications les plus récentes.

 

Ce retour à l’histoire de la psychopathologie du travail lui semble donc essentiel pour penser l’actualité clinique de la souffrance au travail. Et si cette histoire a été évoquée dans la présentation, Dominique Lhuilier a tenu à préciser qu’elle est souvent présentée autour de deux courants : celui de Paul Sivadon, qui mettait « plutôt l’accent sur la clinique des troubles individuels du sujet (…) en privilégiant les caractéristiques individuelles » (capacités individuelles, personnalité…), et celui de Louis Le Guillant qui, lui, considérait que les conditions de travail avaient des incidences psychopathologiques. « En toile de fond, et on le retrouve à propos des controverses sur le burn-out, on a la reproduction d’un débat classique permanent, récurrent, entre d’un côté les tenants de la psychogenèse, et de l’autre ceux de la sociogenèse. » Il y aurait cependant une troisième voie, dont Claude Veil est l’un des fondateurs, une psychopathologie à la fois arrimée à l’histoire du sujet, le basculement dans la maladie caractérisant le franchissement d’un seuil de désadaptation, et aux normes du travail. Mais finalement, à chaque discussion sur les « traces négatives du travail », quelles qu’elles soient, « on a toujours d’un côté les tenants de ceux qui mettent l’accent sur l’exposition aux risques, où le sujet n’est qu’une éponge, et ceux qui privilégie l’approche intrapsychique, une vie solipsiste en apesanteur. (…) Les déterminations très complexes, et jamais réductibles à une seule composante. » Il serait selon elle essentiel d’introduire, dans cette affaire, la question des médiations à l’œuvre entre contraintes de travail et personnalités, « qui comprennent les ressources défensives du sujet, mais aussi les ressources qu’il va construire à la fois dans la sphère du travail et aussi dans ses autres milieux de vie ». « Même si le travail occupe une place essentielle, le sujet n’est jamais seulement un travailleur. »

Le retour sur l’histoire permettrait en outre de « penser les transformations des systèmes productifs mais aussi la persistance de la démesure du travail ». (Alain Cottereau, qui rappelait la pression productiviste depuis l’industrialisation). « L’usure au travail est une vieille histoire. Et le physique et le psychique sont indissociables. Le corps porte la trace des cadences imposées, et d’une auto-accélération au service d’une anesthésie de la pensée. »

Elle a poursuivi sur plusieurs questions à soumettre au débat…

Tout d’abord sur la plurifonctionnalité de l’auto-accélération :

– pour reprendre la main sur l’organisation temporelle de son travail. « Comme si elle permettait de stocker du temps de retrait, de restaurer une temporalisation endogène. »

– mais aussi pour ne plus voir, de ne plus penser à la dégradation du travail réalisé ». « Si l’on pense à l’industrialisation du traitement des patients (…) ou des étudiants, ou même des chômeurs… On comprend que se réfugier dans les opérations automatisées pour se soustraire à la relation, qui serait immédiatement vécue comme chronophage, et qu’accélérer permet de se soustraire au risque de la culpabilité. Voire de la honte à reconnaître la distance entre l’idéal professionnel et l’épreuve de réalité. Il y aurait donc, finalement, un paradoxe de l’auto-accélération, qui viserait à se défendre du sale boulot, tout en l’amplifiant. Par exemple, courir d’une chambre à l’autre pour ramasser les repas que les personnes âgées n’ont pas pu consommer car elles sont trop dépendantes pour le faire toutes seules… Effectivement il faut courir très vite. C’est insoutenable sinon. »

Concernant le « piège psychique » du dévouement, Dominique Lhuilier s’est demandée si l’on ne pouvait pas le regarder « comme signalant un défaut de tiers, médiatisant cette relation dans les métiers du care ». « La relation deviendrait interpersonnelle, sollicitant des mécanismes de transfert et de contre-transfert, à défaut des étayages qui permettent la construction d’une relation professionnelle médiatisée par la référence aux cadres et aux règles des métiers. »

« D’une manière générale, ne peut-on pas penser que la mise en concurrence entre le souci de soi et le souci du travail bien fait, soit une caractéristique majeure des situations de travail aujourd’hui ? Où l’on observe une montée des exigences du travail, mais aussi une réduction des ressources pour répondre à ces exigences. Où l’on observe des organisations du travail qui sont saturées de contraintes, et une réduction de l’autonomie… Qu’est-ce qui reste ? Faire avec ce que l’on a, pour préserver ce à quoi l’on tient. Ses ressources propres, donc. Chacun est contraint de prendre sur soi, jusqu’à l’épuisement de ces ressources-là. Jusqu’à l’effondrement… qui peut prendre la forme de l’épuisement du burn-out, ou de la maladie. »

Enfin, selon elle, il faudrait se méfier de certaines formules telles que « pas de bien-être sans bien faire », ou « le respect du travail bien fait permettrait d’en finir avec les RPS ». « Il peut y avoir là des pièges majeurs. Et, du coup, peut-on penser que le burn-out est, finalement, la manifestation de cette contrainte à prendre sur soi pour se prémunir, et se dégager de la souffrance éthique ? »

Duarte Rolo est ensuite revenu, après quelques questions du public, sur la question de la « souffrance éthique ». « Lorsque le burn-out surgit comme conséquence d’un activisme défensif, si du point de vue du clinicien, de l’écoute, on ne va pas interroger ces dimensions de la souffrance éthique, on risque de passer à côté des causes de la décompensation. (…) Cette dimension de la souffrance éthique est totalement au cœur des problématiques du burn-out. Et si l’on ne va pas les chercher, on peut se retrouver face à des personnes que l’on ne parvient pas à soigner. » Il a ensuite précisé à Dominique Lhuilier n’avoir pas évoqué Claude Veil, faute de place, mais qu’en effet son approche assez dynamique qui échappait « un peu à cette causalité un peu binaire ». Enfin, la psychodynamique du travail serait selon lui « une tentative de dépasser les apories de cette première psychopathologie du travail, très causaliste, et en même temps les difficultés d’une approche uniquement intrapsychique ».

En conclusion, Dominique Lhuilier a acquiescé sur la psychodynamique du travail. « Il n’y a pas seulement un sujet avec sa dynamique intrapsychique, et un environnement en extériorité. Il y a, à la fois, irréductibilité des dynamiques intrapsychiques et des dynamiques sociales, et en même temps articulation, tension, dialectique. C’est un énorme chantier de penser cela. Il est déjà engagé depuis longtemps en psychologie sociale clinique. Mais si l’on considère qu’il y a un troisième terme dans l’affaire, la question du réel qui se saisit dans le ‘travailler’, l’activité, l’acte, l’apport de la psychodynamique est fondamental. Il renouvelle les conceptions du lien psyché-société. »

 

Les intervenants nommés dans cette restitution :

  • Clara Duchet, psychologue clinicienne, psychanalyste et maître de conférence en psychologie clinique (PCPP, Paris Descartes)
  • Florian Houssier, psychologue, psychanalyste et professeur en psychologie clinique et psychopathologie (UTRPP)
  • Dominique Lhuilier, professeure émérite des universités en psychologie du travail (CNAM)
  • François Marty, psychologue, psychanalyste et professeur des universités (PCPP, Paris Descartes)
  • Françoise Neau, psychanalyste et professeur des universités (PCPP, Paris-Descartes)
  • Duarte Rolo, psychologue clinicien et docteur en psychologie du travail (PCPP Paris Descartes)

Manifestation scientifique portée par

  • Isabelle Gernet, PCPP, Paris Descartes (Coordonnatrice de l’évènement)
  • Christophe Dejours, PCPP, Paris Descartes et CNAM

 

Renseignements et rappel  :

Image_Evenement« Pathologies de la modernité. Quelle place pour le travail? », manifestation coordonnée par Isabelle GERNET,

Journée d’Etudes, organisée par le PCPP, Laboratoire Psychologie Clinique, Psychopathologie, Psychanalyse) EA4056, géré par l’Université Paris-Descartes. Elle se tiendra sur 1 journée en 2015, dans les locaux de l’Université Paris-Descartes, à Paris

Les évolutions du monde social et leurs incidences sur la santé mentale mobilisent les cliniciens engagés dans la prise en charge des patients présentant des troubles psychopathologiques, mais interrogent également les conceptions théoriques du sujet et de la société. Pour les psychologues cliniciens et les psychanalystes il s’agit essentiellement de rendre compte des rapports entre les contraintes sociales et le fonctionnement psychique, rapports au sein desquels les évolutions du rapport subjectif au travail tiennent une place importante.

Confrontation les approches classiques en psychanalyse avec les apports de la psychopathologie et la psychodynamique du travail, Consolidation des dispositifs de consultations cliniques existants. Portée nationale, 150 participants attendus.

 Programme complet disponible sur ce site, à tout moment

 

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Cette manifestation scientifique est une lauréate 2014 des actions soutenues par le DIM GESTES

images_ile de france etoilesur financement du Conseil régional d’Ile-de-France.

Mise en ligne le 8 Mai 2015.

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