« Peut-on vraiment instrumentaliser l’espace organisationnel pour en faire un outil de management ? » … D.Minchella / T.Pillon

Pour cette dernière séance des « Lieux-Dits du Gestes » de la saison 2014-2015, ayant eu lieu le 20 mai dernier au sein de l’Institut des Systèmes Complexes à Paris, deux intervenants ont répondu à l’invitation de Claire Edey Gamassou et du séminaire mensuel du DIM Gestes. Delphine Minchella, docteure en civilisation britannique et docteure en sciences de gestion, nous a proposé de revenir sur les résultats de sa seconde thèse récemment soutenue à l’Université Paris-Dauphine afin de donner des éléments de réponse à la question « Peut-on vraiment instrumentaliser l’espace organisationnel pour en faire un outil de management ? ». Cette présentation a été suivie de l’intervention de Thierry Pillon, sociologue au sein du laboratoire DYSOLA (Dynamiques sociales et Langagières), qui était l’intervenant de la séance d’ouverture du cycle, le 9 octobre 2014, et d’une discussion ouverte avec la salle donc les échanges ne seront pas retranscris dans le présent compte-rendu.

La séance a été animée par Claire EDEY GAMASSOU, Maître de conférences en gestion à l’UPEC, Université Paris-Est Créteil.

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Delphine Minchella est revenue dans un premier temps sur les résultats de la recherche qu’elle a menée dans le cadre de sa thèse portant sur l’instrumentalisation de l’espace au sein du siège de la Société Générale, situé dans le quartier de la Défense, et en particulier sur la méthodologie utilisée dans le cadre de sa thèse.

Genèse du projet de recherche et méthodologie adoptée

MINCH_LdG_3Delphine Minchella commence par relever l’influence qu’a eue sa formation d’historienne dans l’approche qu’elle a pu développer au moment de son second travail doctoral. Elle était d’ailleurs partie pour réaliser une thèse en histoire de la gestion avant de recadrer son travail sur la question de la spacialité. Elle avait ainsi pour ambition de s’intéresser à l’évolution du siège sur 150 ans à partir des archives que la Société Générale avait mis à  sa disposition. Cependant, ces archives ne portaient que sur les grandes périodes d’emménagement et de déménagement et ne permettait donc pas de couvrir une période aussi longue que 150 ans, d’autant que la façon dont les espaces étaient aménagés et vécus n’avait pas généré de documents archivés.

Puis, au cours de ce travail d’analyse d’archives, survint la découverte d’un document intitulé « le projet Valmy », rédigé en septembre 1989  par les directeurs de la banque à destination des architectes du futur site du siège. Dans ce document, dont le titre fait référence au nom du quartier de la Défense dans lequel sera bâti le nouveau siège social, apparaissent les ambitions managériales que les directeurs entendent faire porter à l’espace :

« Un lieu où les gens se croisent, se parlent, s’affairent de manière à ce qu’ils se sentent partie du tout, qu’une certaine homogénéité de groupe se fasse, que des idées émergent autres que celles issues du travail individuel formaliste classique ».

C’est à partir de ce moment que la question de l’instrumentalisation de l’espace dans une ambition managériale commence à se poser, question d’autant plus légitime que les rédacteurs de ce document étaient des grands professionnels du management occupant les plus hauts postes de direction de la banque. L’idée au centre du projet, et qui se reflète à travers le lieu particulier qu’est l’Agora (un socle commun de 640 m² aux deux tours appartenant à la Société Générale), était de faciliter la rencontre entre les salariés en faisant du siège et donc de l’Agora en particulier, une hétérotopie (Foucault) d’une place de village. Cette ambition se retrouvait déjà dans le projet Austerlitz, projet antérieur dont la localisation était proche de la gare d’Austerlitz et qui a finalement été rejeté par la mairie de Paris. Mais, comme le souligne Delphine Minchella, le projet Austerlitz, avant même d’être assuré d’exister, portait déjà en lui l’ADN du projet du siège qui devait être un « instrument de management ».MINCH_LdG_2

Outre les archives sur lesquelles s’est basée Delphine Minchella, les publications « Infos tours » au sujet de la vie des nouvelles tours publiées durant les premières années de vie du site ont elles aussi été précieuses. Par ailleurs, une série d’entretiens avec des acteurs clés ont été réalisés et ont permis de relever  diverses anecdotes tenant au vécu des salariés et révélatrices du rapport à l’espace de ces derniers. Delphine Michella prend notamment l’exemple de l’émergence d’une « tour crédit » (services qui rapportent de l’argent) opposée à une « tour débit » (services qui en font dépenser) et relève ainsi tout la dimension symbolique de l’espace.

Après codage des verbatims issus des données secondaires (archives) et primaires (entretiens et questionnaire administré sur place), afin de cerner comment les intentions managériales ont été mises en place et vécues, Delphine Minchella s’est appuyée dans sa thèse sur différents concepts et a notamment mobilisé la grille de lecture de l’espace proposée par le sociologue et philosophe Henri Lefebvre qui distingue : l’espace conçu, c’est-à-dire celui des architectes, de l’espace perçu, celui des visiteurs et enfin de l’espace vécu, celui des habitants. Par ailleurs, Delphine Minchella souligne la dimension processuelle et donc temporelle du triptyque de Lefebvre ; l’espace n’est pas figé comme une photographie qui n’est qu’une représentation et non l’espace lui-même. La référence au concept « d’affordance » est par ailleurs très prégnante dans cette thèse et fait notamment référence aux travaux de Gibson en la matière. Le concept est ainsi défini comme la capacité d’un objet à suggérer son utilisation, c’est une possibilité d’action qui est offerte ce qui ne suppose pas pour autant de déterminisme. Le concept « d’affordances sociales » a par ailleurs lui aussi été développé, notamment par Anne Laure Fayard et John Weeks et se situe non plus du côté de l’action mais de celui de MINCH_LdG_7l’interaction. La question que soulève ce dernier concept est finalement de savoir comment des interactions émergent d’un lieu ou inversement de savoir comment provoquer des interactions ? Il ressort des travaux de Fayard et de Weeks que l’espace seul ne suffit pas, il faut que la culture organisationnelle permette ces rencontres.

La dernière étape méthodologique de cette thèse a été la mise en place d’un tableau synthétique croisant les verbatims issus du projet Valmy qui traduisent les ambitions managériales du projet avec les témoignages de différents acteurs pour voir comment ces ambitions ont évolué concrètement. A la lecture de ce tableau le constat d’un abandon progressif du projet semble se dégager. La question qui se pose alors est de savoir si cet abandon est le résultat de l’absence de pratiques sociales au sein de cet espace ou d’une ambition mal menée de la part de la direction ?

Résultats

A partir de 1989 -ou de 1988 si l’on se réfère au projet Austerlitz avorté- on observe des distorsions entre ce qui a été conçu, perçu et vécu. Il y a en effet d’après Delphine Minchella une forte contradiction entre ce que l’espace affiche et le management tel qu’il est pratiqué. Cela dit, deux périodes sont à distinguer : au moment où les tours sont livrées en 1995, il y a eu un vrai effort pour que ce qui était porté par le projet fonctionne, en attestent les publications régulières sur l’Agora et ses évènements. Les salariés étaient véritablement invités à fréquenter cet espace. Puis les évènements s’espacent, les publications s’arrêtent le projet s’érode, l’Agora devient un hall d’accueil pour permettre l’accès à la troisième tour en construction.

Ce qui est le plus significatif dans l’analyse des données qu’a réalisé Delphine Minchella, c’est la mise à jour d’un système de gestion de l’espace très révélateur d’enjeux de pouvoir. Bien que cela aille contre les ambitions du projet, il restait très important dans la culture organisationnelle de la Société Générale que le statut hiérarchique se révèle dans l’espace. Un nombre de fenêtres particulier, une proximité relative par rapport à la direction etc. révélaient un certain niveau hiérarchique. La question du contrôle de l’espace est ainsi centrale comme en atteste le débat entre la direction et le CE au sujet des horaires d’ouverture de la salle de sport qui se termine sur le choix unilatéral de la direction à ce sujet : ce sera finalement un parking.

Delphine Minchella insiste sur le lien très fort entre structure spatiale et influence organisationnelle d’une personne en proposant une grille de lecture où les pouvoirs de territorialisation (quel périmètre d’influence ?), de valorisation (à quel point un tel peut-il créer un espace à soi) et de localisation (que révèle symboliquement la position dans l’espace d’un tel ?) d’une personne révèlent son influence organisationnelle.

Le  PDG de la Société Générale dont l’influence organisationnelle est la plus élevée au sein de l’entreprise, a ainsi le pouvoir de territorialisation, de valorisation et de localisation le plus élevé. Par exemple, son pouvoir de territorialisation est tel qu’il peut l’étendre hors de son espace personnel comme lorsque la personne en poste à l’époque avait imposé une décoration de l’Agora sur un thème minéral et froid parce qu’il était amateur d’art contemporain plutôt que de suivre la majorité des salariés qui se prononçaient sur la volonté de mettre en place un jardin d’hiver.

Delphine Minchella relève toutefois que sa grille de lecture est perfectible et pas forcément transposable à n’importe quel type d’espace. Il faut notamment prendre en compte que l’espace investi était un espace vierge sans trace d’un quelconque passé. A ce propos Delphine Minchella évoque le concept de « viscosités de l’espace » développé par François Lautier et qui renvoie à l’idée que les traces d’un espace passé influencent le nouvel usage qui en sera fait.

Bibliographie proposée :

  • FAYARD, A.L. WEEKS, J. (2007), “The Affordance of Practice – The Influence of Structure and Setting on Practice”, Faculty & Research Working Paper, INSEAD.
  • GIBSON, J.J. (1977) « The theory of Affordances » in Robert Shaw et John Bransford (Eds.), Perceiving, Acting, and Knowing. Hillsdale, NJ: Lawrence Erlbaum Associates.
  • LAUTIER, F. (1999), Ergotopiques. Sur les espaces des lieux de travail. Toulouse, Octarès Editions.
  • LEFEBVRE, H. (1974), La production de l’espace. Paris, Economica Editions.
  • SCHRONEN D. (2003), Le management à l’épreuve du bureau. Concevoir un immobilier adapté aux besoins de l’entreprise, Paris, L’Harmattan

MINCH_LdG_4Thierry Pillon a ensuite pris la parole en rappelant que la question du rapport entre une intention managériale et un espace est une question très ancienne qui remonte à l’origine des premiers bureaux. Il y a toujours eu des tentatives de faire coller des modèles productifs à un espace, ou plutôt de faire en sorte que l’espace traduise un modèle productif. Le plus ancien est certainement le modèle scolaire : un surveillant avec des élèves alignés. Puis apparaît le modèle taylorien dans les années 20, les bureaux paysages dans les années 50 avec l’idée que l’espace devait s’organiser en fonction de la circulation des papiers et donc de l’information. Vient ensuite le « combi-office » inventé par Robert Prost tandis que le modèle qui s’impose aujourd’hui est un modèle ouvert sensé favoriser la rencontre. La question qui se pose derrière  tout ça est d’après Thierry Pillon : qu’est-ce que l’espace est censé traduire ?

Le sociologue fait référence à la première thèse sur l’espace de travail tertiaire écrite et soutenue par Bertrand Giraud à Dauphine il y a trente ans et dont l’hypothèse était que l’espace était une représentation de la productivité, non pas la mise en œuvre d’un modèle productif efficace mais bien une représentation que donne l’organisation de sa productivité. Puis Thierry Pillon rappelle que l’Agora de la Société Générale n’est pas une spécificité : c’est un type d’espace qui émerge dans les années 1980 comme au siège de Bouygues à Saint-Quentin-en-Yvelines par exemple. L’Agora est depuis lors présentée comme faire valoir de la communication mais cache en réalité des dispositions spatiales des plus classiques dans les bureaux, là où les gens travaillent.MINCH_LdG_6

Pour Thierry Pillon, dans le cas des beaucoup d’activités tertiaires où le besoin de travail collaboratif n’est pas central (à l’inverse dans une rédaction de journal par exemple) l’espace n’est pas à ce point prescripteur de comportement ou du moins, l’espace n’est qu’une modalité du comportement des salariés et il est donc difficile d’envisager une relation mécanique entre un type d’aménagement et un certain comportement. .

Par ailleurs Thierry Pillon relève l’importance et paradoxalement le peu d’intérêt porté aux fabricants demobiliers, intermédiaires prescripteurs d’un type d’aménagement. Pour lui, ce sont eux qui font ce que le management entend produire, plus que les architectes, et qui entretiennent et vendent ainsi le discours de la productivité à travers l’espace.

Thierry Pillon revient ensuite sur son expérience du projet Austerlitz et  insiste sur la forte perturbation de la ligne hiérarchique qu’a suscitée l’entrée de la Société Générale sur les marchés financiers internationaux. En effet, une fracture a alors été observable entre les cadres ayant suivi la montée des échelons hiérarchiques en fonction de leur ancienneté  et les jeunes cadres, souvent polytechniciens et mathématiciens de formation, qui sont arrivés dans l’entreprise avec des niveaux de salaire très importants. Les bureaux des premiers étaient calqués en termes de qualité d’aménagement sur le statut hiérarchique tandis que ceux des jeunes cadres étaient étroits et mal adaptés à leurs activités informatiques. Ainsi, le déménagement vers le quartier de la Défense a permis une redéfinition des grilles de lecture d’influence organisationnelle pour n’en fonder plus qu’une lisible à travers l’espace.

Bibliographie proposée :

  • GIRAUD. B, (1984), « Quelle psychosociologie pour l’espace de travail : le cas des bureaux », thèse, Université Paris-Dauphine
  • SHRONEN, D. (1998), « Le management à l’épreuve du bureau : comment l’entreprise peut-elle apprendre à penser son espace ? » Thèse dirigée par Jacques Girin, Centre de Recherche en Gestion, Ecole Polytechnique

Enfin la discussion avec l’auditoire dans la salle a porté sur la présence de « scripts managériaux dans l’espace », d’une « mythologie managériale » concernant ce que l’espace est en mesure de produire d’un point de vue organisationnel et du rôle des space planners et des fabricants de meuble dans l’entretien du mythe déterministe entre un certain type d’aménagement et un certain comportement organisationnel. La question de « l’Eléphant » a aussi été abordée ; il s’agit d’une statue présente dans l’Agora de la Société Générale et qui a suscité un phénomène d’appropriation très puissant de la part des salariés, phénomène que certains interprètent comme la réappropriation à la périphérie d’un espace contrôlé, assigné. La discussion s’est finalement conclue sur le thème de la coopération et sur le constat qu’il ne suffit pas de rapprocher physiquement des personnes pour que des interactions surgissent, d’autant que se pose la question de l’utilité de ces interactions en fonction de la nature de l’activité considérée.

Article écrit par Hadrien Laksman, Chargé d’étude en sciences sociales chez Orange Labs (R&D) LaboHadrien Laksman Albisson SENSE

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Consultez la page dédiée au cycle de Séminaires mensuels du DIM Gestes sur le thème « Espaces, Lieux et Travailleurs »

image_LOGO Gestes 003Mise en ligne le 2 juillet 2015.

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