“Praxis instituantes et nécessité d’une analyse institutionnelle” – Lieux-Dits du Gestes avec …

Le 16 avril dernier a eu lieu le septième rendez-vous du séminaire les Lieux-Dits du Gestes, dans les locaux de la Maison SugerMathieu Bellahsen, psychiatre de secteur est intervenu autour d’une communication intitulée “Praxis instituantes et nécessité d’une analyse institutionnelle” aux côtés de Benjamin Royer, psychologue, et discuté par Valentin Schaepelynck, enseignant-chercheur en sciences de l’éducation, Université de Paris Vincennes Saint-Denis.

La séance a été animé par Claire EDEY GAMASSOU, Maître de conférences en gestion à l’UPEC, Université Paris-Est Créteil.

"Praxis instituantes et nécessité d’une analyse institutionnelle" Lieux-Dits du Gestes

“Praxis instituantes et nécessité d’une analyse institutionnelle” Lieux-Dits du Gestes

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Mathieu Bellahsen a commencé par vouloir ajouter à « Espaces, lieux et travailleurs », l’importance de « l’objet » du travail, plus précisément la « folie » en psychiatrie, où il y aurait une nécessité vitale à faire émerger des « processus de subjectivation nouveaux ». Cet objet résisterait par ailleurs à tous les cadres que l’on voudrait lui imposer, « qu’ils soient libertaires et très ouverts, ou sécuritaires très fermés ». Cet objet de travail constituerait donc aussi un « laboratoire », dans lequel il serait possible de voir « comment on fait avec le réel ».

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Selon lui, dans le cadre psychiatrique, il y aurait une diversité d’espaces psychiques qui se rencontreraient (entre soignants et patients). « Notre travail, c’est de créer des possibilités de lieux d’accueil… » Et de renvoyer au psychiatre fondateur du mouvement de psychothérapie institutionnelle, François Tosquelles, pour qui il fallait reconnaître à la folie sa valeur humaine. « Il n’y a aucun être humain qui échappe à la dimension tragique de l’existence. Au final, dans le milieu psychiatrique, certaines personnes se posent des questions sur l’existence que les autres ne se posent pas toujours. »

Comment certaines formes de pratiques dans le champ psychiatrique peuvent-elles aider à penser le travail et les dimensions quotidiennes qui y sont produites, au niveau individuel comme collectif ? « Il y a aliénation dans tout travail. Mais il y a aussi une transformation du travail, qui nous transforme à son tour, ainsi qu’une dimension de création. » Par ailleurs, il faudrait, en psychiatrie, prendre en compte les processus aliénatoires, tant au niveau de la société, que les plus inconscients. « Dans n’importe quel milieu, les histoires se répètent. Les murs parlent et produisent un certain nombre de comportements, alors même que les personnes, voire les lieux, ont changé. En psychiatrie, cela secrète une pathogénicité que l’on doit prendre en compte pour soigner. Il faut donc traiter tout un tas de procédures d’aliénation, sinon on passe à côté de notre travail. Il faut donc travailler l’institution. » Ce qui est au cœur du mouvement de psychothérapie institutionnelle. « Les patients en institution psychiatrique sont dans des zones très régressées, et d’une sensibilité extrême à des questions que des gens ‘normaux’ ne se posent pas à longueur de journée… Par exemple quand ils se posent chaque minute la question du sens de leur vie, et se demandent s’il ne vont pas disparaître à la minute suivante. Il faut donc pouvoir accueillir cela, et mettre en place des dispositifs qui traitent, en premier, notre propre ‘normalité’. » L’expérience montrerait que, sinon, rien ne changerait. « C’est pour cela qu’il faut penser l’institution, et traiter ce qui n’est pas traité en général. Il faut savoir qu’il y a des dysfonctionnements spécifiques à ce que l’on appelle ‘psychose’, c’est-à-dire qu’il y a des patients qui vont aller tellement mal que plutôt que de traiter une conflictualité à l’intérieur d’eux-mêmes, ils la projettent à l’extérieur. » Et de citer un exemple : lorsqu’un patient ne va pas bien, l’équipe soignante peut se diviser sur la manière d’appréhender son état et de le prendre en charge. « Si vous ne pensez pas que c’est la psychose qui produit ce clivage-là, vous passez à côté de ce travail. Il faut créer un support pour traiter cette division dans l’équipe, pour ensuite que le patient traite le clivage ‘à l’intérieur de lui-même’. » Et d’expliquer qu’il est nécessaire de comprendre pourquoi le patient délire. « C’est précisément en entrant dans son monde à travers toute une série de dispositifs, que l’on va pouvoir recueillir les ‘strates’ de son histoire. Car, par ses symptômes, ou ses délires, il met en circulation des éléments qui sont en réalité issus de son passé. »

En outre, les ASH devraient également avoir la possibilité de raconter aux médecins ce qu’ils ont repéré chez les patients. « Ce qui implique une parole libre, qui n’est possible que si l’on traite une certaine forme d’aliénation hiérarchique. C’est à ce prix-là que les patients pourront établir des relations complexes avec des personnes qui ont des histoires individuelles différentes, et des grades statutaires différents. Parce que les patients psychotiques se moquent pas mal du grade de la personne, ce qui les intéresse est plutôt de l’ordre de la tonalité existentielle : ce que les personnes font avec la vie… Sauf que tout est fait dans l’hôpital psychiatrique pour gommer les singularités de l’existence des travailleurs. » Ce qui ne serait pas propre à la psychiatrie. « Cela permet aussi aux soignants d’éviter ce qui est au fondement même de notre travail, c’est à dire la dimension de l’angoisse. Mais il faut faire avec la notre, la traiter, pour mieux pouvoir accueillir celle des patients. Il nous faut être clairs sur nos propres failles et angoisses existentielles, et donc aussi traiter les dispositifs. »

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Il faudrait donc faire « travailler le travail ». « On peut dire que le travail psychiatrique c’est de soigner les patients. Mais lorsque vous rentrez chez vous le soir, vous allez nécessairement vous interroger sur ce que vous avez fait de votre journée, parfois rêver de certains patients, dont les questionnements peuvent provoquer également un questionnement chez le soignant. Peut-être va-t-il falloir alors traiter l’angoisse qu’il a constitué au fond de vous, l’analyser. Le travail n’est bien sûr pas fini après la sortie du lieu de travail. » Il faudrait donc alors constituer des « espaces de reprise », et pas forcément dans l’institution.

« Le but de notre travail est finalement de savoir comment complexifier un milieu pour qu’il puisse accueillir ce qui était écrasé par l’aliénation du milieu. Si l’on veut que la relation avec les patients psychotiques existe, il faut pouvoir l’accueillir. Par exemple si un patient est attaché à un objet, mais que celui-ci ne correspond pas aux normes d’hygiène de l’hôpital et qu’un soignant veut l’en débarrasser, il va répondre à la demande sociale, mais pas à celle du patient. Les logiques peuvent être parfois antagonistes. » Il serait donc nécessaire, toujours selon le psychiatre, de mettre en question la souffrance au travail des soignants. « C’est à partir d’elle et de son envers, que l’on peut commencer à comprendre ce qui se joue dans la relation troublée avec ceux qui sont en proie à des difficultés existentielles extrêmes, comme les psychoses. Que cela fasse souffrir, cela fait partie du boulot. Entrer en relation avec des patients psychotiques nous remue sur des zones fragiles en nous. La question est : comment faire avec cette fragilité ? Il s’agit de questionner ses propres attitudes défensives, qui se sont effondrées chez les patients. » Et de citer l’exemple d’une patiente qui refuse de se laver, ce qui peut être un mécanisme de défense. « Si on la lave de force, on ne respecte pas quelque chose. Il faut savoir respecter une certaine impuissance, contre la tentation de la toute-puissance sur les patients que peuvent avoir les soignants. »

Nous serions par ailleurs, selon Mathieu Bellahsen, passés d’une période progressiste/désaliéniste à une période où, si l’on dit mettre l’usager au cœur des dispositifs, celui-ci doit en fait s’adapter aux cadres prévus par avance pour eux. Cadres qui sont suffisamment naturalisés pour être considérés comme inchangeables. Avec, pour corollaire, une « mise en invisibilité des personnes étant le plus en souffrance », quand ils ne sont pas directement inscrits dans les dispositifs les plus disciplinaires possibles.

A titre de conclusion, le psychiatre a précisé que l’expression de « praxis instituante » venait de Pierre Dardot et Christian Laval (Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, La découverte, 2014), selon qui il faudrait mettre en place un cadre dans lequel la subversion soit possible, c’est-à-dire des règles précaires qui vont se modifier au fur et à mesure.

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Benjamin Royer, psychologue clinicien a ensuite présenté une expérience menée avec des patients du Centre d’Accueil Thérapeutique à Temps Partiel (CATPP) Camille Claudel à Asnières, et de patients hospitalisés à l’hôpital psychiatrique de Moisselles (95), situé à 35 km d’Asnières : la création du journal « Et Tout Et Tout ».

Le projet est né de la volonté de créer une circulation entre les deux « lieux », qu’un lien se fasse, dans un contexte où l’on favorise trop souvent l’extra-hospitalier, du fait du mouvement désaliéniste, et où on l’oppose à l’intra-hospitalier. « Il est pourtant parfois important de créer un lieu contenant, un refuge, lorsque le patient est dans une situation où il lui est trop difficile d’être proche de la ville. Il faut donc créer un lieu pour que soient dispensés des soins adéquats. »

L’idée est donc née d’améliorer la « circulation » entre les deux espaces à travers la création d’un journal qui, par essence, ouvre sur le monde. Petit à petit s’est mise en place un cadre « volontairement assez flou ». « Nous avons fixé quelques règles, mais il fallait créer quelque chose avec les patients. Il s’agissait donc d’un cadre avec des possibilités de subversion. » Le journal se tenait alors sur les deux lieux, chaque semaine le même jour, et une fois par mois les patients de l’hôpital et ceux du CATTP se rencontraient à Asnières en comité de rédaction afin de discuter de l’avancement. Ce qui permettait en outre la rencontre entre les professionnels des deux espaces.

« Aucun d’entre nous n’avait déjà fait de journal. Nous partions donc tous d’un point zéro. » De nombreuses discussions ont alors eu lieu entre soignants et patients, tous considérés comme ‘journalistes’, pour savoir quel contenu créer, ou encore sur la détermination des rubriques. « Certains ne pouvaient pas écrire seuls, donc nous avons créé un dispositif pour écrire collectivement. Parfois, les patients du CATTP travaillaient sur un article de chez eux puis le ramenaient ensuite. Concernant la prise de notes… Toute parole, même la plus folle, pouvait être accueillie dans le groupe. » Rapidement, le cadre a été questionné. « Par exemple, nous avions l’idée que les journalistes buvaient beaucoup de café, donc nous avons discuté de la manière dont nous pourrions le financer. Au final, chacun devait donner 20 centimes pour en acheter. Cela paraît trois fois rien comme organisation, mais ce fut l’objet de beaucoup de discussions… Nous avions aussi pensé à demander une aide de l’hôpital, mais cela nous mettait dans une certaine dépendance vis-à-vis de lui. Et donc nous avons voté ensemble le prix du café.

“Praxis instituantes et nécessité d’une analyse institutionnelle” Lieux-Dits du Gestes

 

Mathieu Bellahsen a continué sur la manière dont le nom du journal avait été fixé. Au final, c’est le patient qui parlait le moins qui l’a choisi. Concernant le café, c’est un patient avec des problèmes d’alcoolisme qui a été le chercher… sans céder à sa dépendance. Des discussions sur la création de l’association, afin de bénéficier d’un compte bancaire, ont aussi eu lieu, ainsi que sur la manière d’utiliser l’argent recueilli avec la vente du premier numéro. Il a aussi été question de savoir comment reconnaître les soignants-journalistes et les soignants-visiteurs, qui ont au final dû garder leur blouse. L’expérience a aussi permis aux patients de s’ouvrir sur l’extérieur avec une émission de France Inter, où l’invitée principale était Elisabeth Roudinesco (voir : http://www.franceinter.fr/emission-lhumeur-vagabonde-lhistorienne-elisabeth-roudinesco )

Le psychiatre a aussi expliqué qu’il était possible de beaucoup rire dans l’espace du journal, où se nouent des relations sociales, ce qui va contre la tentation d’un catastrophisme permanent que l’on retrouve chez certains soignants. « Et l’humour peut changer le contexte relationnel. » Il a, enfin, lu l’édito du numéro, qui a été écrit collectivement.

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Valentin Schaepelynck a ensuite évoqué Georges Lapassade, qui intervenait auprès des groupes d’étudiants de la MNEF et de l’UNEF, « à l’heure où des dispositifs psychosociologiques horizontaux se développaient ». C’est lors d’un stage d’initiation à la dynamique de groupe en 1963 – dispositif inventé par Kurt Lewin – qu’il “invente” l’analyse institutionnelle, en pointant l’oubli, le refoulement de l’institution dans des groupes prétendument autogestionnaires. Il pousse les étudiants à faire ensemble une analyse de l’institution du stage, de sa genèse, de ses règles, de son fonctionnement, de ses finalités et de ses normes non-dites.

De son côté, Félix Guattari a développé l’analyse institutionnelle à partir de son travail au côté de Jean Oury à La Borde, et de sa participation à des collectifs comme le Groupe de Travail de Psychothérapie et de Sociothérapie Institutionnelles (GTPSI) ou la Fédération des Groupes d’Études et de Formations Institutionnelles. Il développe l’idée de « transversalité », qui s’oppose à la fois à la verticalité hiérarchique et à une horizontalité où les personnes s’empileraient les unes à côté des autres sans qu’il y ait de rencontre ou quelque chose de commun entre  eux : « La transversalité part du constat que le désir, dans une institution, est transversal. Il faudrait alors travailler à partir de dispositifs qui permettent de questionner le désir d’être là. Par ailleurs, la manière dont le désir circule dans les institutions permet, selon lui, de subvertir les stratifications… Pas de les nier, mais de les traverser. » Félix Guattari proposait en outre de distinguer méthodologiquement deux types de groupes. « Les groupes-sujet, capables de se donner à eux-mêmes leurs propres normes, et les groupes assujettis, qui sont déterminés par des normes extérieures. Un collectif devient un groupe sujet à partir du moment où il explore sa propre transversalité, c’est-à-dire la manière dont il peut traverser l’institution, mais aussi dont il est lui-même traversé par les différentes dimensions de l’institution, ainsi que les différentes dimensions du social. Cette exploration est donc potentiellement interminable infinie, elle est une exigence qui toujours être remise sur le métier. L’institution, pour Oury, c’est d’abord cela : une stratégie mise en oeuvre pour éviter qu’un groupe ne se ferme sur lui-même. La nécessité d’explorer la transversalité renvoie à l’exigence, pour un collectif, de s’ouvrir sur son dehors, de se confronter à sa propre contingence.”

L’enseignant-chercheur est ensuite revenu sur l’intervention de Mathieu Bellahsen et la question d’un usage des catégories nosographiques, essentialisant les personnes, qui lui évoque Frantz Fanon. Celui-ci, formé durant ses années études à la psychothérapie institutionnelle lors de son passage à Saint-Alban auprès de François Tosquelles, puis muté en Algérie dans les années 50, a rejoint par la suite le FLN dans la guerre d’indépendance algérienne. Dans un texte intitulé “Guerre coloniale et troubles mentaux”, il montre combien pour lui le contexte de la guerre, de l’affrontement armé, ébranle les catégories nosographiques, combien celles-ci redeviennent alors pour lui des repères, des horizons de penser qu’il ne faut jamais figer ou naturaliser.  « Ne pas réifier ces catégories dans ce travail institutionnel où les outils sont subvertis, a continué Valentin Schaepelynck, permet de se réajuster en permanence. » Et « contre-normes » peuvent toujours émerger face aux normes instituées.

Enfin, à titre de conclusion, l’enseignant-chercheur a invité à envisager comment cette critique institutionnelle a pu être à différentes périodes transposée en milieu universitaire depuis les années 1960, et comment ce questionnement pourrait et devrait être déplacé sur le terrain de l’enseignement universitaire et de ses institutions pédagogiques aujourd’hui..

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Lors de la discussion, il a notamment été question de la résistance institutionnelle face à ces méthodes, de l’expérience de La Radio La Colifata en Argentine, créée par Alfredo Olivera, et Radio-Citron à Paris (voir par exemple : http://le-cercle-psy.scienceshumaines.com/vous-entendez-des-voix-sur-radio-citron_sh_33662), mais aussi la souffrance au travail des soignants, et les questions de hiérarchie et de transversalité.

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Lieux Dits du Gestes, Programmation 2014-2015

Consultez la page dédiée au cycle de Séminaires mensuels du DIM Gestes sur le thème « Espaces, Lieux et Travailleurs »

 

 

 

image_LOGO Gestes 003Mise en ligne le 30 juin 2015.

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