RESTITUTION “Penser l’ethos dans l’analyse du travail” DUO du DIM de Février 2016 …

…avec Julie Minoc (lauréate 2012, doctorante en sociologie en 4e année, Printemps-UVSQ et ATER à l’ENS-Paris) et Maxime Quijoux, (lauréat 2012, chargé de recherche CNRS sociologie, Printemps-UVSQ) pour cette troisième séance du séminaire DUO du DIM » qui s’est tenu le 12 février 2016.
Rémy Ponge, laboratoire Printemps-UVSQ, a discuté cette séance.

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DIM Gestes Bande son disponible pour l’interventions de Maxime Quijoux

 “Penser l’ethos dans l’analyse du travail. Réflexions croisées à partir des prescripteurs dans la justice des tutelles et des ouvriers de l’imprimerie.”

Ce duo se présentait comme un « essai » en commun, une « invitation à réfléchir » autour du concept « d’ethos ».

Julie Minoc a d’abord présenté ses travaux de thèse sur le traitement judiciaire des incapacités, afin d’expliquer le titre de sa communication : « L’écrit de prescription comme cristallisation d’ethos d’institution ? Une analyse systématique des actes scripturaux en matière de tutelles. »

Minoc_Justice_Logo2Son terrain de thèse : une chambre des tutelles d’une Cour d’appel où sont traités les dossiers relatifs aux incapacités (tutelles) ; un traitement institutionnel qui va s’imposer « lorsqu’une personne est considérée comme trop fragile pour prendre des décisions par et pour elle-même, ce qui va nécessiter que quelqu’un la contrôle, l’assiste, voire réalise à sa place un ensemble d’actes au quotidien. » Intervient alors une chaîne d’institutions – familiale le cas échéant, judiciaire, sociale et médicale – chargée d’évaluer et qualifier à la fois la personne concernée, mais aussi son entourage immédiat, et la situation justifiant ou non le besoin de protection. « C’est seulement à l’issue de cette chaîne diagnostique et prescriptive (acte de signalement de la part d’un travailleur social ou saisie du juge par une requête familiale, examen médical en général réalisé par un psychiatre, audition par le juge de la personne concernée et éventuellement de ses proches), que le juge des tutelles arbitre sur les « facultés » de la personne à accomplir avec discernement les actes de la vie civile, et qu’il organise légalement l’exercice de la mesure de protection, son fonctionnement, et ses conséquences. » Dans cette procédure, « se jouent inévitablement des luttes de compétences et de légitimité » entre divers professionnels, dont on attend une expertise. Ceux-ci vont, indépendamment de leur statut, mobiliser différents registres de discours, des jugements aussi bien médicaux, sociaux, que moraux, pour apprécier les personnes et situations.

Sa thèse repose notamment sur une enquête ethnographique Minoc_Justice_Logo3de près de deux ans dans une chambre des tutelles de la Cour d’appel, combinant observations d’audiences (500 affaires), dépouillement des dossiers judiciaires (300), entretiens, et recueil de l’intégralité des décisions sur la période. « Il s’agit d’une part d’identifier les déterminants sociaux, économiques, familiaux et professionnels à la fois de l’engagement des procédures, et des décisions de mise sous tutelle, et d’autre part d’étudier la question des pratiques, à chaque maillon de la chaîne. » Si les cas de contestations en appel sont peu fréquents, cela met en évidence un degré certain de conflictualité. « Ce qui m’intéresse, c’est, pour reprendre les termes d’Anne Paillet, de saisir “les processus de production et de mobilisation des valeurs – et rapports que les individus entretiennent avec elles – dans les contextes pratiques dans lesquels ils se jouent.”[1]» Elle se propose, dans ce cadre, de comprendre « comment se créent des routines attestant de la transmission d’un ethos professionnel particulier ». Et quand bien même la doctorante se demande si, du point de vue méthodologique, l’ethos est un concept opératoire au regard de son terrain et des matériaux qu’elle a recueillis, elle a tout de même tenté de réfléchir à travers ce concept, en partant des traces écrites des professionnels contenues dans les dossiers judiciaires.

Mais comment donc étudier ces pièces ? Donnent-elles directement accès « au réel » ou plutôt aux catégories de celles et ceux qui les ont élaborées ? « Plutôt que de pencher pour une position réaliste ou résolument relativiste, et prolongeant en cela la réflexion de Evelyne Serverin[2], je pars du principe que les sources judiciaires, mais aussi sociales et médicales contenues dans le dossier, sont des “faits construits”, résultat d’une sélection d’informations adaptées selon leur objectif, leur public, mais aussi selon la conception du métier, ou l’image que le rédacteur veut renvoyer. » « Mon propos vise à montrer que l’élaboration d’un acte dans une procédure répond à une logique propre qui ne se réduit pas à une simple application du dispositif réglementaire et législatif, et ce a fortiori quand ce cadre réglementaire est très peu formalisé et rationnalisé, comme c’est le cas ici, laissant les différentes catégories de professionnels (psychiatres, travailleurs sociaux) imposer – sur le fond et la forme – leurs normes.

Minoc_Justice_Logo1Suivant cette perspective, elle a sélectionné, dans le dossier, trois catégories d’écrits : les signalements des travailleurs sociaux, les « expertises » médicales (certificats médicaux circonstanciés) qui viennent poser un diagnostic d’altération des facultés, ainsi que les rapports de situation rédigés par mandataires judiciaires (tuteurs pr
ofessionnels) désignés par le juge. Julie Minoc précise ce qui a présidé à son choix : « Ces actes sont des écrits professionnels « non partisans » (contrairement par exemple aux conclusions des avocats), caractérisés par leur faible degré de formalisation et par le fait qu’ils soient rédigés par des acteurs en position d’« expert » ou, plus exactement, de ‟groupement social légitimé”[3] au sens de Mary Douglas ». Ces acteurs sont, en effet, censés détenir une compétence, une position, une expérience, un savoir-faire qui autorisent leur parole. Advenant « du dehors »[4], leur discours peut dès lors être qualifié d’autorité, fût-ce une autorité fragile et contestée. »

« Mon hypothèse : les écrits de prescription sont, dans le cadre de la procédure judiciaire, la manifestation à la fois matérielle et symbolique, sous une forme instituée et instituante, des ethos des différents professionnels engagés dans la procédure. » Julie Minoc propose alors de tester un concept, celui d’« ethos d’institution ».

Il existerait, dans le cadre étudié, « un espace de construction de relations de confiance raisonnées entre les différents professionnels identifiés et identifiables par un discours, un raisonnement, des taxinomies et catégories d’entendement partagées, au sein d’un sous-corps professionnel. Les décisionnaires finaux (les juges, ndlr) semblent disposés à accepter les normes de rationalité des autres prescripteurs, à partir du moment chaque professionnel assigné à un mandat précis respecte les formes établies et reconnues pour cette catégorie d’acteurs. Cela contribue à délimiter, en même temps que légitimer, des champs de compétence spécifique. »

Aussi, il apparaît que dans ces écrits « l’enjeu de convaincre du bien-fondé de son avis n’est pas si fort pour le professionnel » – dans la mesure par exemple où les signalements sociaux aboutissent très fréquemment, et le juge suit le plus souvent les conclusions du médecin et ce qu’il a préconisé. « C’est donc semble-t-il autre chose qui peut se jouer pour les professionnels, à savoir notamment faire preuve d’une expertise particulière en tant que travailleur social, médecin ou mandataire. Consciemment ou inconsciemment, il va en effet s’agir de déployer et rendre visible une compétence propre, autrement dit donner des gages de crédibilité. » « Dans cette optique, au-delà des contraintes qui pèsent sur l’écrit et son contenu, la question qui va se poser, c’est : qu’est-ce qui préside au choix d’accentuer ou d’euphémiser certains éléments et d’adopter tel ou tel registre de discours ou telle ou telle forme de démonstration ? » Elle a justement relevé une « mise en visibilité d’un certain ethos qui suppose la poursuite d’un raisonnement particulier, avec des catégories d’entendement et un langage propre à chaque catégorie de professionnels »: ethos d’assistance pour les travailleurs sociaux, ethos diagnostique pour les médecins et ethos de représentation pour les mandataires…

« Ce qui surprend dans ces actes scripturaux, c’est que l’éthos se veut d’autant plus « montré », et démontré, que la position du professionnel est fragile ou incertaine, qu’il n’a pas à sa disposition des outils d’objectivation que sont, par exemple, les taxinomies médicales, pour assurer sa crédibilité. Tout se passe par exemple comme si le médecin armé de toute sa scientificité, pouvait davantage faire l’impasse sur une forme de raisonnement bien ritualisée et pouvait se dispenser de censurer ses jugements moraux. Sous couvert d’un langage spécifique, donc forcément scientifique, les constats péremptoires fondent le diagnostic conclusif. Le discours s’auto-légitime. Il est performatif. Cette posture est d’autant plus efficace que la situation de communication asymétrique ne permet pas au lecteur de relever de potentielles incohérences.

En définitive, il ressort que « l’ethos « institué »d’assistance, de diagnostic ou de représentation ainsi exprimé confère du pouvoir à l’écrit. A condition que le prescripteur final ait crédité « l’expertise », l’écrit se dote en effet d’un pouvoir instituant en pesant dans la décision.

« Au final, les écrits professionnels sont des scènes étonnamment Minoc_Quijoux_DUOduDIM_1ritualisées alors même que, du point de vue de l’institution judiciaire, rien n’est mis en œuvre pour qu’ils le soient. (…) Dans le cadre d’une telle procédure, il semble que c’est bien la question de l’autorité de l’institution, et de la stabilité pour ainsi dire de son ethos professionnel, qui apparaît centrale quand on veut saisir la manière dont les catégories et savoirs circulent, et peuvent asseoir in fine une décision. (…) Dans la mesure où l’ethos s’énonce dans les écrits dans des formes marquant alors un degré d’appropriation d’une culture professionnelle donnée, nous posons l’hypothèse qu’il n’a pas le même caractère institué et donc le même pouvoir instituant selon l’appartenance professionnel de l’expert qui l’émet.» Il serait selon Julie Minoc intéressant de prolonger cette réflexion, mais plutôt dans une approche en termes de sociologie des groupes professionnels et moins, comme elle le fait davantage dans le cadre de sa thèse, en termes de sociologie de la décision. Et de conclure avec une citation de Pierre Bourdieu : « Plus la situation sera grosse de violence à l’état potentiel, plus il faudra mettre des formes, plus la conduite librement confiée aux improvisations de l’habitus cédera la place à la conduite expressément réglée par un rituel méthodiquement institué, voire codifié. »[5]

A

Maxime Quijoux  a poursuivi en présentant son enquête sur les ouvriers de l’imprimerie. Son terrain : une usine basée dans l’Essonne, que ces ouvriers ont reprise en coopérative en 2012. Il est d’abord revenu sur la notion d’ « ethos », « un terme qui a souffert de la concurrence de celui d’ « habitus », de Pierre Bourdieu ». Celui-ci ayant abandonné le premier, au profit du second. Le terme avait aussi été popularisé par Weber qui le définissait comme un « ensemble de conduites qui prend racine dans des dimensions éthiques plus ou moins conscientes ». Norbert Elias s’en était également saisi, « pour donner à voir les logiques sociales qui sont à la base des conduites aristocratiques ». Pour Maxime Quijoux, l’ethos renvoie à « un ensemble de dispositions acquises dans un milieu social donné, conditionné dans un ensemble de normes et de valeurs propres à ce milieu social ». Par exemple professionnel. Le concept serait cependant, pour beaucoup, devenu un peu désuet, s’adaptant mal aux réalités sociales contemporaines (chômage, précarisation de l’emploi, effondrement du syndicalisme et déclin de la classe ouvrière). Ce qui ne l’empêche pas de la mobiliser dans le cadre de cette recherche sur cette SCOP, spécialisée dans l’héliogravure, qui produit de gros volumes de tirage de magazines TV. « Les ouvriers du livre constituent un cas emblématique de socialisation professionnelle. » Et ce, par leur histoire professionnelle très ancienne, leur forte identité professionnelle, la fierté de leurs qualifications, un fort sentiment d’appartenance, etc.Minoc_Quijoux_DUOduDIM_3

L’usine a donc été reprise en 2012, par 80 salariés sur les 120 de départ, après un an d’intenses mobilisations au départ du dernier propriétaire. Les salariés avaient eux-mêmes cherché un repreneur, après douze ans de restructurations diverses et de plans sociaux, ce qui est assez rare. L’enquête de Maxime Quijoux repose sur deux volets. Le premier est ethnographique, avec une immersion au sein de l’entreprise pendant six mois comme stagiaire, six mois après la reprise. Le deuxième volet repose sur un travail sur les archives d’entreprise (200 ans d’archives) et celles, personnelles, d’un délégué CGT.

La forte mobilisation de ces salariés s’expliquerait par plusieurs faits :

  • Les conditions de rémunération très favorables, venant compenser les conditions de travail (travail posté, exposition à la poussière de papier, etc.). La moyenne des salaires s’établit en effet à 2500 euros nets par mois, dans des activités qui comprennent de nombreux temps morts. Les salariés bénéficient aussi de certains avantages grâce au CE.
  • Sur les conditions objectives de mobilisation : l’imprimerie compte parmi ses principaux clients le grand groupe SOC Presse, qui appartient depuis 2004 à Serge Dassault… Maire de Corbeil. La distance entre l’usine et la mairie se fait à pied, en quatre minutes. « Un bon moyen pour mettre la pression sur ce client. » ce qui a fonctionné, puisque Serge Dassault s’est engagé à maintenir ses commandes (un pré-requis pour que le tribunal de commerce valide le passage en SCOP), et a aussi fourni un prêt de 300 000 euros.
  • Le sentiment d’appartenance à une entreprise prestigieuse, bicentenaire, qui a employé de nombreux habitants de la ville, et a longtemps imprimé des magazines prestigieux tels que Paris Match ou Elle. Même si la SCOP n’imprime aujourd’hui plus que des magazines TV. « Mais à l’époque, c’était très significatif. »
  • Le sentiment de travailler dans une entreprise particulière, où la CGT est puissante (près de 90% des suffrages chez les ouvriers, et majoritaire chez les cadres).

Minoc_Quijoux_DUOduDIM_2Et justement, selon Maxime Quijoux, la puissance de la CGT s’incarnerait dans les « intellectuels d’industrie », c’est-à-dire quelques ouvriers très qualifiés et cadres élus, qui auraient un « haut niveau de compétence économique, juridique et politique » pour défendre les salariés dans les différentes instances du personnelle. Pour le sociologue, ils constitueraient l’ « idéal-type de l’éthos professionnel ». « Ces intellectuels ont une maîtrise parfaite des enjeux techniques et économiques de l’entreprise. On le voit dans les archives mais aussi dans leurs pratiques quotidiennes. » Ils maîtrisent les enjeux, et ont une rationalité économique propre concernant leur entreprise, comme l’ensemble de l’industrie graphique.  Et c’était d’ailleurs le cas bien avant que ne se constitue ce projet de SCOP. « Le passage du projet industrialiste au projet de SCOP s’est opéré dans la continuité, porté par l’éthos professionnel. Celui-ci va d’abord s’incarner dans la présence d’un délégué syndical, que j’appellerai ici Etienne, arrivé dans les années 1990. Il va porter à bout de bras un projet industriel, qui va avoir pour objectif de contre-attaquer les projets de restructuration. » A noter que ce délégué syndical est originaire de Corbeil, titulaire d’un BTS, fils de typographe, militant communiste, et qu’il a été socialisé par d’anciens délégués syndicaux. Il a, surtout, rédigé le projet industriel « qu’il a porté à bout de bras pendant 10 ans ». Celui-ci sera au final un pré-projet de reprise en SCOP.

Pour Maxime Quijoux, « si de multiples éléments peuvent expliquer cette mobilisation, le projet de SCOP n’aurait jamais été accepté par l’éthos professionnel pré-restructuration, dans les années 1980-1990. C’est donc un ethos très dynamique ici, qui s’inscrit dans une continuité historique, mais travaillé par les circonstances. »

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Rémy Ponge, (sociologie, Printemps-UVSQ a ensuite ouvert la discussion, en questionnant les intervenants sur l’apport de la notion d’éthos dans la compréhension de leur terrain respectif et des pratiques des acteurs étudiés. On peut en effet s’interroger sur le fait que la notion d’ethos est, le plus souvent, accompagnée de qualificatifs (« ethos professionnel », « ethos du travail », « ethos de la propriété », « ethos égalitaire »…), qui viennent en préciser les contours, le contenu et le sens, comme si cette notion n’était jamais entièrement opérante en soi mais nécessitait d’être complétée et affinée. Par ailleurs, si la notion d’ethos sert à qualifier des inclinaisons, des dispositions ou des principes pratiques à dimension morale, les concepts de dispositions et d’habitus ne peuvent-il suffire dans la mesure où, comme le rappelle Bourdieu : « les principes pratiques de classement qui sont constitutifs de l’habitus sont indissociablement logiques et axiologiques » (Bourdieu, 1978)[6]. Dès lors, qu’apporte de plus la notion d’éthos ?

Afficher l'image d'origineEt de se demander si les capitaux, compétences, expériences des militants syndicaux ne sont pas en fin de compte, ce qui a permis le passage en SCOP, ainsi qu’un ensemble de raisons très pratiques, au premier rang desquelles sauver leur emploi, davantage qu’un ethos professionnel caractérisé par certaines dispositions morales.

Enfin, Rémy Ponge a interrogé Maxime Quijoux afin de savoir si, à la suite de la reprise de l’entreprise en Scop, l’ethos des syndicalistes et celui des salariés avait connu des changements. Et si, certains changements ou certaines permanences permettaient de comprendre la nature et les formes de l’investissement des salariés dans la gestion de leur entreprise. Rémy Ponge a ensuite invité Julie Minoc à développer la manière dont se matérialise l’ethos des professionnels qu’elle étudie dans leurs écrits, que mettent-ils prioritairement en avant dans leurs écrits selon leur éthos professionnel ? Existe –t-il des tensions, des convergences, des complémentarités entre les éthos professionnels ? Comment les saisir à travers les écrits professionnels et les entretiens ?

Julie Minoc reconnait que par manque de temps son propos s’est voulu par trop théorique. Elle réalise dans sa thèse une analyse systématique de ces écrits à la fois quantitative et qualitative, avec évidemment des illustrations très concrètes à la clé pour « donner à voir » comment se matérialise les ethos d’assistance, diagnostique et de représentation. Et de souligner le caractère relativement univoque des actes par catégories de prescripteurs, à l’exception peut-être des médecins dont a vu comment cela pouvait s’expliquer. JulieAfficher l'image d'origine Minoc a insisté sur le fait qu’elle avait tâché ici de questionner une éventuelle performativité de l’ethos perceptible dans et par les écrits. « Sans dénier que ces document ne disent rien des activités en train de se faire, sans évacuer non plus l’historicité des pratiques, et l’importance de considérer l’épaisseur des trajectoires dans la constitution d’un ethos professionnel, à travers ces traces, et au vu de mes matériaux à l’heure actuelle, ce que je peux faire, voir, palper, c’est au moins comment l’ethos plus ou moins institué et instituant s’incarne dans les écrits, comment les écrits matérialisent des schèmes de raisonnement, de pensée et de pratique, comment le contexte certes, mais aussi l’ethos oriente les manières d’écrire, d’évaluer, de porter des jugements, de sélectionner les informations utiles, de les classer. » La question est donc, pour elle, plutôt de savoir à partir de quels indices l’identifier. Ce qu’elle a fait visait à montrer l’effort des professionnels pour se présenter comme « bons » professionnels, et convaincre de leur compétence à donner leur avis, leur expertise.

Sur la dernière question, Julie Minoc souligne que les acteurs professionnels n’ont pas tous le même rôle dans la procédure, ni les même ressources et intérêts, et qu’en définitive la décision finale est bien souvent « le produit d’un rapport de forces entre des légitimités professionnelles. Mais un rapport de force qui s’exerce à distance et a posteriori au tribunal, dans le cadre d’une forme de domination bureaucratique exercée par le magistrat ». « Chaque acte n’est pas considéré avec même sérieux, selon le degré de légitimité de la discipline. » Il faut donc selon elle considérer les professionnels au regard de leur position dominante ou dominée dans la division du travail. Malgré tout, il y aurait, d’après elle, dans la décision judiciaire, une « dilution des responsabilités », qui permet au juge de s’en remettre à divers professionnels « pour ne jamais porter la décision seul ». Elle a finalement conclu qu’elle n’était pas sûre de poursuivre l’analyse avec la notion d’ethos, mais que ce rendez-vous aura été une bonne occasion pour y réfléchir sérieusement et tester un certain nombre de postulats ».

Maxime Quijoux a ensuite répondu qu’il se servait de la notion d’ethos, parce qu’il la distingue de celle d’habitus, et qui permettrait davantage de montrer les conduites et valeurs propres au monde du travail. Cela lui permettrait en fait de distinguer différentes formes de socialisation.

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Minoc_Quijoux_DUOduDIM_VignetteRéférences bibliographiques:

[1]Paillet Anne, Sauver la vie, donner la mort. Une sociologie de l’éthique en réanimation néonatale, Paris, La Dispute, 2007, p.12.

[2] Serverin Evelyne, « Lire les statistiques judiciaires hier et aujourd’hui », Bulletin du Centre Pierre Léon d’histoire économique et sociale, 1, 1993, p. 44.

[3] Douglas Mary, Comment pensent les institutions, Paris, La Découverte, 1999.

[4] Bourdieu Pierre, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982, p.105.

[5] Bourdieu Pierre, « Habitus, code et codification », Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 64, 1986, p. 41.

B Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, 1978, p.136

 

Propos recueillis par Audrey Minart,
Twitter @AudMinart
journaliste de Miroir Social, pour le DIM Gestes

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 Mis en ligne par le DIM Gestes le Vendredi 8 Avril 2016

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