Restitution “Travail et créativité” Colloque international…

s’est tenu les 19 et 20 Novembre 2015, à Paris, avec le soutien de nombreux partenaires, dont le DIM Gestes. Nous vous proposons ici un aperçu de ces deux journées : Cette restitution porte sur les deux matinées de ce colloque, le programme des deux après midis (qui ne sont pas abordées ici mais qui se sont déroulées, avec notamment bien sûr les titres et intervenants des différents ateliers proposés) est mis à disposition, au téléchargement ici…

PROGRAMME COMPLET des 19 et 20 Novembre 2015. colloque Travail et créativité

Image_RESTITUTION_Colloque Travail et créativité

Colloque Travail-Créativité LOGOS

Travailler n’est pas exécuter.Ce hiatus entre ce qui est défini comme étant à faire et ce qui est fait conduit à explorer l’épaisseur du travail. On y découvre l’invention de manières de faire qui permettent de singulariser l’activité, la mobilisation et le détournement de moyens visant à dépasser les obstacles rencontrés… Arts de faire, métis, bricolage, intelligence pratique, renormalisation, stylisation … autant de conceptualisations de la puissance inventive engagée dans le travail vivant. S’y jouent ici non seulement la question de l’efficacité de l’activité mais aussi celle de la santé. Ce colloque entend favoriser la rencontre entre chercheurs de différentes disciplines, artistes et professionnels, quelques soient leurs secteurs d’activités, pour explorer ensemble les différentes dimensions des processus créatifs : quelles conceptions et approches de la créativité au travail ? Quelles conditions de la créativité ? Créativité dans travail quotidien et travail des créateurs…

 

Les extraits sonores sont disponibles ci-dessous sur cette page pour chacune des interventions.DIM Gestes

COMPTE-RENDU

Matinée du 19 novembre 2015, extraits des travaux et présentation

 

“Où situer la dimension créative du travail?”

Après une présentation du colloque, c’est le professeur de sociologie Pierre-Michel Menger (Collège de France) qui est intervenu. Titre de sa présentation : « Où situer la dimension créative du travail ? Tâches, professions, communautés, organisations, agglomérations. »

 

Il a commencé par plusieurs éclairages : tout d’abord, le fait que les professions « de l’information, des arts et des spectacles » figuraient haut dans la hiérarchie en matière de satisfaction au travail (Michel Gollac et Christian Baudelot, « Travailler pour être heureux ? Le bonheur et le travail en France », Fayard, 2003). Les personnes exerçant ces professions sont aussi parmi les plus nombreuses à déclarer que le travail est plus important qu’autre chose (recherche d’Hélène Garner, Dominique Meda et Claudia Senik). Par ailleurs, dans son livre « Creative industries », l’économiste Richard E. Caves énonçait les caractéristiques clés de ces professions : incertitude sur la réussite, motivation intrinsèque comme clé de la créativité, travail en équipe enchâssé dans une hiérarchie des fonctions, principe de production d’une variété infinie d’œuvres, compétition par l’originalité, hiérarchisation des œuvres. Les biens artistiques sont par ailleurs des « biens durables ou superdurables », ce qui est une caractéristique rarement observée parmi les produits du travail humain.

 

Travail et créativité_MengerPierre-Michel Menger met ces caractérisations en relation avec les arguments d’un article qu’il a écrit en 1989 sur la rationalité et l’incertitude de la vie d’artiste, en partie repris dans un livre « Le travail créateur. S’accomplir dans l’incertain » (Point Essais, 2014). Il y faisait apparaître  : la double incertitude, endogène (travail incertain de son accomplissement), et stratégique (résultat incertain de la valeur que lui attribue autrui, en concurrence avec toutes les autres œuvres présentées et évaluées) .Ces métiers et carrières sont aussi très fortement individualisés, ancrés dans la flexibilité du travail par projet, et dans une économie d’agglomération (les professions créatives se concentrent plus que proportionnellement dans les métropoles parce la densité des échanges entre leurs professionnels facilite le travail par projet et augmente l’inventivité). Il faut aussi requalifier l’assimilation de l’innovation à une  destruction créatrice, car les mondes de création prennent soin de constituer l’invention en un patrimoine essentiel à préserver, pour définir une culture. Enfin, la rémunération du travail créateur pose des questions inhabituelles : « Si l’activité procure des satisfactions élevées, il convient d’expliquer la rémunération parfois très faible ou très variable du travail par une double comptabilité, de rémunération monétaire et non-monétaire. Mais nous voyons aussi que les inégalités de réussite sont considérables dans ces professions : 20% des artistes raflent près de 80% de la totalité des revenus ».

 

Or les facteurs de réussite sont plus indéterminés que dans d’autres professions. Des travaux récents sur les revenus et les niveaux de vie dans les professions artistiques viennent confirmer qu’ils sont en moyenne inférieurs à ceux des professions qualifiées non culturelles. C’est le produit cumulé d’écarts de réputation et de quantités très inégalement distribuées de travail obtenu dans un système d’emploi par projet. Ce système atteint sa flexibilité et son efficacité maximales dans les grandes agglomérations et notamment en région parisienne, où résident beaucoup des professionnels des métiers de création.

 

Trois arguments permettent d’expliquer ces traits originaux. D’abord, la formation initiale et le niveau de diplôme ont un pouvoir explicatif bien moindre qu’ailleurs, et l’expérience sur le tas compte davantage. Ensuite, parmi les facteurs d’attractivité de ces professions figurent la forte autonomie et la variété des tâches exercées, qui conduit à un faible degré de routine. Enfin, les inégalités spectaculaires de revenus sont compatibles avec l’attractivité de ces métiers sous quatre conditions : qu’il y ait des satisfactions psychiques et sociales à réaliser ce travail, qu’il y ait une relation variable et incertaine entre le volume de travail consacré à un projet et la valeur finale du résultat, que nul ne puisse anticiper parfaitement ses chances de réussite en s’engageant dans ces métiers, et que la réputation que l’on parvient à acquérir puisse consolider progressivement la position sur le marché du travail au projet. Pierre-Michel Menger parle ici de « corrélation faible » entre le temps passé à travailler sur une œuvre, et sa valeur sur le marché. Quant à l’expérience professionnelle qu’il s’agit d’acquérir, elle est inscrite dans une dynamique de carrière par projets, avec ses relations de collaboration, ses aspects concurrentiels, et ses facteurs aléatoires. L’aléa, on doit chercher à le réduire progressivement, mais il réside dans le principe même du travail d’équipe par projet : un comédien génial peut tourner dans des films qui sont des échecs ou des ratages.

 

Le professeur de sociologie insiste ensuite sur le comportement qui est assorti à de telles situations de travail. Dans une carrière faite de projets successifs, dont les caractéristiques peuvent varier beaucoup, l’expérience de cette variabilité doit être transformée en ressource. Quel est le principe simple de l’inventivité ? Pouvoir faire les choses autrement qu’il n’apparaît d’abord. L’inventivité suppose que « les individus fassent l’apprentissage de cette variabilité. » Les compétences qu’ils ont acquises, dans leur formation, sont certes utiles pour agir, mais les situations de travail varient, et l’ajustement à la variabilité devient une « méta-compétence ». « Et on peut dire que la créativité est une forme de méta-compétence. En poursuivant l’analyse de la dynamique d’apprentissage, on voit que « feed-backs positifs obtenus assez tôt dans la carrière, pour saluer l’originalité et la nouveauté d’un travail, sont essentiels pour maintenir le goût pour un haut niveau de variabilité des tâches. » Avec son lot d’erreurs et de révisions. « Si les tâches sont trop aisées, l’individu se contentera d’appliquer les recettes éprouvées ». Dès que l’activité est suffisamment créative, le risque d’échec est présent. Et ce processus est incrémental : le goût pour des situations de travail non routinières augmente à mesure qu’une reconnaissance est donnée au travail. » Il est en revanche impossible de s’exposer en permanence et complètement à une variabilité très élevée. D’où la nécessité de diversifier son activité. « On voit que les professionnels apprennent à équilibrer leur activité entre des projets qui bénéficient de leur maîtrise et des projets plus risqués mais souvent plus stimulants. Et si les projets stimulants ont des chances de gain plus incertaines, c’est aussi qu’ils augmentent le potentiel formateur du travail demandé. » Le sociologue distingue ainsi dans ces professions deux comportements : le premier, « d’exploration », est gratifiant et incertain, et le deuxième, « d’exploitation » de voies déjà explorées, offre la sécurité d’une activité plus prévisible. « Cet équilibre entre les deux comportements est une technique de management de l’incertitude, qui permet de se protéger des aléas de projets trop difficiles. »

 

Conclusion « intermédiaire » : « Le travail créatif est essentiellement conçu et valorisé comme travail non répétitif, non robotisable. Il a donc deux caractéristiques essentielles : un potentiel formateur, qui est le carburant intrinsèque de la motivation et de la créativité, et un résultat incertain, l’une des conditions d’un travail expressif. » Et pour que cette activité non routinière soit soutenable, « elle doit trouver ses appuis sur des solutions organisationnelles » : réseaux de collaboration, portefeuilles de projets, équilibre entre exploration et exploitation.

 

Ces caractéristiques du travail créateur ont suscité beaucoup d’attention de la part de tous ceux qui attendent que « la créativité constitue une ressource formidable de nos économies de la connaissance ». On peut alors regarder si ces caractéristiques s’appliquent à d’autres mondes que ceux des arts et des sciences. On peut raisonner ici en cercles concentriques  En Australie, au début des années 1990, un « relooking » des politiques culturelles a décrété que le pays serait désormais « A Creative nation ». L’idée a été reprise au Royaume-Uni à partir de 1997, quand on a inclus dans les « industries créatives » les professions de la télévision, de la radio, de la publicité, du design, de la mode, des jeux vidéo, des logiciels et autres services informatiques. En 2013, Ernst and Young comptabilisait en France 1,2 millions de « professionnels créatifs ». Mais au même moment, l’Inspection générale des finances établissait une comptabilité bien différente en décomposant ces activités entre celles qui sont « spécifiquement culturelles », « indirectement culturelles », « à rayonnement » ou « induite ». Résultat, le noyau spécifique était formé de 760 000 professionnels.

 

« Derrière cette manière de qualifier la créativité ou la teneur en créativité dans les professions culturelles spécifiques ou non spécifiques, il y a une économie politique de la labellisation. Il faut le comprendre ainsi : même  des métiers à vocation utilitaire peuvent être exercés avec suffisamment d’inventivité pour comporter un coefficient profitable d’originalité et d’innovation. De proche en proche, l’argument s’étend à la dimension d’inventivité dans l’ensemble des activités économiques. La créativité culturelle est réputée avoir un effet catalytique, un pouvoir d’entraînement sur de multiples secteurs de l’économie. »

 

Que trouve-t-on dans ces métiers culturels ? Des formes d’emploi non standard, une utilisation de la bonne flexibilité (la flexibilité fonctionnelle), la capacité de réaction à l’imprévu, une aptitude à la pensée intuitive, la valorisation de la diversité… Qu’en déduire ?« Et si ces activités sont si extraordinaires en raison de ces dimensions, ne tiendrait-on pas là des principes à utiliser pour définir le travail en général comme moyen d’accomplissement ? Sous quelles conditions le travail pourrait-il donc devenir le moyen par lequel l’individu connaît ses potentialités ? Marx a proposé une réponse, pour faire du travail un levier d’émancipation collective, et parmi les conditions qu’il énonçait figurait l’abolition de la division du travail, et l’égalité des talents de tous. Si ces deux conditions ne sont pas remplies, la spécialisation ressurgirait très vite, puisque les individus se compareraient entre eux et jugeraient que l’un est meilleur qu’un autre pour telle ou telle tâche. « Il faudrait donc neutraliser toutes les formes de mise en concurrence entre individus, et faire l’hypothèse qu’ils sont également talentueux, et que la division du travail ne ferait que spécialiser et mutiler les talents. Si ces talents existent en puissance, et sont également répartis, il faut procurer aux individus des occasions suffisamment nombreuses pour qu’ils les mettent en œuvre, ce qui conduirait à une société de ‘producteurs créateurs’. C’est un idéal qui réapparaît régulièrement avec l’éloge du modèle artisanal. L’idée est toujours la même : les communautés de travail savent créer les conditions de l’égalité interindividuelle, en évitant la compétition. » Mais peut-on se réaliser dans ce type de travail sans être reconnu par autrui et sans se comparer à autrui ? Une égalité radicale des talents est-elle vraiment possible ?

 

L’analyse des conditions de travail dans les grandes enquêtes européennes peut être relue à la lumière des arguments développés jusqu’ici sur la valeur formatrice du travail, sur la réaction à l’incertitude, sur les bénéfices de l’autonomie, sur la relation de coopération dans le travail, sur la tolérance à l’échec. Les emplois sont hiérarchisés à partir de ces dimensions.

 

Dans son enquête sur la localisation des dimensions créatives du travail, Pierre-Michel Menger en vient à la décomposition du travail en tâches. Les recherches montrent comment croiser entre elles les distinctions entre tâches routinières et non routinières, et entre tâches cognitives et tâches manuelles pour localiser celles qui sont protégées de l’automatisation ou de la robotisation et donc des destructions d’emplois Le professeur de sociologie pointe ici un phénomène clé : les tâches non routinières demandent plus de coopération et de communication interpersonnelle, de capacité à se mettre à la place d’autrui… « Ces compétences sont en fait une ceinture protectrice pour ces emplois, dès que l’on sait maximiser ce potentiel d’échange. »

 

« Valoriser la créativité passe par la combinaison paradoxale de deux caractéristiques des activités concernés. Il y a, d’une part, une forte compétition, qui se voit partout dans les professions créatives où l’on est en permanence en train de hiérarchiser, d’évaluer, de distinguer, de donner des prix, de faire des classements, etc. Et il y a, d’autre part, un besoin essentiel de coopération interindividuelle, car l’interaction avec autrui est une richesse plus inépuisable que l’imagination dont on croît contrôler le pouvoir pour soi et qui se nourrit de tout l’environnement de son activité. Nous savons aujourd’hui que non seulement la créativité est un bon rempart contre le basculement d’une activité vers sa robotisation, mais aussi que toutes les activités qui sollicitent constamment les liens sociaux et les aptitudes à la relation permettent de développer des compétences non substituables. L’analyse permet d’établir les conditions d’équilibre. La compétition, si elle juste, c’est qui permet de combattre les monopoles, les rentes, les positions dominantes et infondées. Mais la culture de la compétition, quand elle s’exacerbe, exténue la créativité, et détériore les conditions de bonne coopération avec autrui alors que celle-ci est une dimension exceptionnellement puissante pour favoriser la dimension inventive du travail. »

DIM Gestes

Colloque “Travail et créativité” 19/20 novembre 2015 – Intervention de Pierre-Michel MENGER by Dim Gestes on Mixcloud

 

“Cette créativité minuscule qui se joue dans chaque minute”

 

François Daniellou, ancien professeur d’ergonomie et actuel directeur scientifique de l’Institut pour une culture de sécurité industrielle, est ensuite intervenu. « Le paradoxe, quelle que soit la définition de la créativité que l’on prend, est qu’elle peut s’appliquer à l’activité ordinaire du travail,  parce que cette activité crée, sans arrêt, une réponse adaptée à une situation qui n’est pas celle prévue. Pour autant, cette créativité ordinaire de l’activité de chaque salarié reste dans la pénombre, sauf conditions particulières. »

 

Au fondement de l’ergonomie, il y a la distinction travail prescrit/travail réel. Le premier résulte d’un travail de préparation par des concepteurs/organisateurs qui ont, à partir d’un objectif à atteindre, créé des techniques et procédures. « Mais dans la vraie vie : le contexte n’est jamais tellement celui qui a été prévu, et pour obtenir un résultat à peu près conforme à ce que l’on voulait, il faut que l’activité soit adaptative, qu’elle gère en permanence la variabilité de la réalité. Donc l’activité est forcément créative. » Et donc les travailleurs aussi. L’ergonomie a donc souhaité mettre en lumière « cette créativité minuscule qui se joue dans chaque minute ». « Si cette créativité était le résultat d’une pensée préalable, déployée ensuite, il serait assez facile d’y accéder et de la reconnaitre. Mais ce n’est pas le cas. La pensée ne précède pas l’action. (…) Ce qu’il se passe, à partir d’une action programmée de façon plus ou moins consciente c’est la mise en œuvre d’un immense patrimoine de modèles internes, mémorisés, de capacités d’action, à des niveaux de plus en plus fins… Les programmes déclenchés sont en fait l’ensemble de mon histoire qui est mise à disposition, et donc pas uniquement ce que j’ai appris dans le cadre de mon activité professionnelle. Le patrimoine de programmes que nous avons dépasse de beaucoup ce qui a été appris dans notre activité professionnelle. »

 

Travail et créativité_Daniellou« Lorsque j’envoie un ordre, mon cerveau envoie des informations sur les perceptions attendues. » S’il n’y a pas de différences entre les perceptions attendues, et les perceptions réelles : aucune information ne revient au cerveau. Mais si différence il y a, une information est bien transmise. « Le cerveau est tourné vers le futur et pour atteindre un but, il simule de façon inconsciente tous les programmes qui pourraient être utilisés pour réaliser cette action. Parmi tous les plans d’action possibles, le cerveau en sélectionne un en fonction de la mémoire des actions passés et des émotions qu’ont suscitées dans le passé des actions réalisées en déroulant ce plan. C’est donc notre mémoire émotionnelle qui va guider le choix des plans d’action. » Au final : « Nous n’avons pas conscience de l’action en cours. C’est impossible au niveau neurophysiologique car elle va beaucoup plus vite que la conscience, et donc le sentiment de faire quelque chose, est en réalité le sentiment que la commande que nous avons donnée a produit le résultat que nous attendions. C’est la comparaison entre les deux qui dit « j’ai fait ça ». Et parfois ce que j’ai produit n’est pas ce que j’avais anticipé : on se demande alors ce qu’on a fait. »

Il a ensuite cité Philippe Davezies, enseignant-chercheur en médecine du travail, et notamment ce passage : « Ne sont traitées que les informations qui peuvent témoigner d’une résistance du monde. Et d’une nécessité d’ajustement. Ce type de régulation en feed-forward est beaucoup plus efficace qu’une régulation en feed-back, car en feedback il faudrait traiter toutes les informations. » En feed-forward on ne traite donc que des écarts. « Mais ce qui est terrible c’est que la majeure partie de ce que nous avons appris à faire, et qui permet que notre monde garde tant bien que mal forme humaine, est largement occulté. Il y a un déséquilibre : ses défaillances s’imposent à la conscience du travailleur, alors que les dimensions positives de son activité lui restent obscures. »

 

Par ailleurs, l’accès à cette « créativité minuscule » mise en œuvre dans l’activité de travail, ne serait pas possible de façon solitaire. « C’est la confrontation avec l’activité d’autrui, avec les collègues qui donne une chance de percevoir “l’épaisseur et la propre valeur de son activité”. C’est en discutant avec eux sur la façon dont j’ai résolu un micro-problème que je vais découvrir tout ce qui se joue dans ces quelques minutes, ou secondes parfois. Donc il faut des conditions de controverse professionnelle au sein d’un collectif respectueux des différences. » Controverse qui permettrait de faire évoluer l’organisation du travail. « Ces discussions entre pairs, dans ce qu’Yves Clot appelle les « espaces pour faire parler le métier », est une condition préalable à la discussion avec la hiérarchie, les concepteurs, afin de pouvoir peser sur la conception et l’organisation du travail. »

 

François Daniellou a ensuite demandé : « Que fait-on de l’intelligence du salarié ? » Et d’évoquer le « lean », « à la française », qui n’a plus grand chose à voir avec son ambition première dans le « Toyota production system ». Dans celui-ci, il y avait « une conscience aiguë du fait que l’intelligence des salariés a beaucoup de valeur, et qu’il faut trouver des conditions pour qu’ils acceptent de mettre leurs connaissances dans le patrimoine des entreprises. » Un système qui comprenait un grand nombre d’incitations, et notamment l’emploi à vie. Ce que l’on ne retrouve plus aujourd’hui. En France justement, « il n’y a pas de dispositif général pour permettre aux gens de mettre leurs connaissances dans le patrimoine, c’est une injonction individuelle de, dans délais extrêmement courts, répondre à des questions que l’on vous pose mais que vous n’avez pas construites : comment diminuer le temps, et l’espace ? Et une fois que les salariés ont mis leur intelligence pour répondre à ces questions, ils sont coincés puisqu’ils ont participé à ce qui a été mis en place. Et nous sommes dans un dispositif où tout ceci se passe en absence totale de la moindre réflexion sur l’idée de contrepartie, de compromis ou de négociation. »

 

Et qu’est-ce que cela donne ? « Des managers qui passent leurs journées à fabriquer des tableaux Excel où les indicateurs doivent être au vert. » Plus globalement, des usines « à fabriquer du mensonge », qui « privent la direction générale d’une vision de la réalité du terrain ». L’information du terrain ne remonte pas. Un « silence organisationnel » qui peut, dans les industries à risque « fabriquer des morts », dans l’automobile conduire à « 23 millions de rappels », à l’hôpital « un événement significatif grave tous les cinq jours dans un service de 30 lits », et dans la banque, une « perte de contact avec la réalité ». F. Daniellou a également évoqué l’ouvrage de Pierre-Yves Gomez (« Le travail invisible », François Bourin Editeur, 2013), professeur de gestion à l’institut de management de Lyon, qui explique que ces mécanismes vont tuer les entreprises. « Pas pour des raisons humanistes, mais pour des raisons gestionnaires : le silence organisationnel fait que l’on garde sous le tapis des informations pourtant stratégiques pour l’entreprise, qu’il y a multiplication des gaspillages organisationnels et que l’on fabrique une armée d’experts lean qui coûtent extrêmement cher pour fabriquer une contre-information. Le tout génère un manque d’innovation, des risques psychosociaux, une démobilisation de l’encadrement, et, dans les industries à risques, des accidents.

Et de poser une question : « Est ce que la micro-créativité qui jaillit de toute activité de travail doit continuer à être utilisée dans l’ombre pour assurer la production malgré tout, c’est-à-dire contre l’organisation, ou est-ce qu’on peut l’utiliser pour organiser autrement ?

 

Sans avoir toutes les réponses, il a proposé de travailler sur trois enjeux :

 

  • Redévelopper les collectifs de métier, les échanges entre pairs et en général les débats sur le travail. Et dans ce cadre, il faut parler des problèmes très concrets, qui sont ceux qui viennent heurter ou mobiliser la subjectivité et où les professionnels ont besoin de traiter entre eux.
  • Passer de la délégation de salariés au syndicalisme AVEC les salariés qui reprennent la main sur l’organisation du travail, « un défi tout à fait nouveau pour les organisations syndicales ». CFDT et CGT ont d’ailleurs affirmé leur volonté de s’attaquer à cette question.
  • Poser la question des nouvelles responsabilités du management. « Je plaide pour des marges de manœuvre décentralisées, et pour l’idée d’avoir pour horizon le principe de subsidiarité : 1. des décisions doivent être prises au plus bas niveau où elles peuvent être pertinentes. 2. Si l’échelon n’a pas les ressources pour traiter d’une question, l’échelon supérieur doit intervenir, et ne pas se défiler. 3. Si un échelon a les ressources, il ne doit pas se défiler et refiler à l’échelon supérieur.

 

image_QuestionsLes questions ont ensuite porté sur la conceptualisation et la mise en œuvre de la pensée, et l’exemple de Volkswagen, et la manière dont le mensonge y a été organisé.

DIM Gestes

Colloque “Travail et créativité” 19/20 novembre 2015 – Intervention de François DANIELLOU by Dim Gestes on Mixcloud

 

 

Table-ronde  / Créativité : de quoi parle-t-on?

C’est Brigitte Almudever, professeure de psychologie sociale du travail et des organisations (Université Toulouse Jean-Jaurès, PDPS), qui a commencé la table-ronde, avec une présentation sur la « créativité, la création et la personnalisation au travail ». Elle a d’abord précisé vouloir compléter la démonstration ergonomique de Francois Daniellou par « un autre étayage, complémentaire » soutenant cette même figure du travailleur comme sujet actif et créatif, mais du point de vue de la psychologie sociale, du travail et aussi du développement. Le tout, sur la base des travaux fondateurs de Philippe Malrieu, fondateur de son laboratoire.

 

Elle a donc évoqué l’importance de la « socialisation plurielle ». « C’est de la pluralité des appartenances du travailleur, que naît son engagement dans un processus de personnalisation, ouvert sur la transformation de soi et aussi sur la transformation des milieux d’appartenance, notamment professionnels. » Son laboratoire « réfère cette créativité, au lien que les sujets établissent entre leurs activités de travail et les autres domaines de vie, familiale, de sociabilité amicale, de loisirs, d’engagement citoyen… »

 

Travail et créativité_AlmudeverLa professeure de psychologie a ensuite présenté son point de vue théorique. « Le modèle de socialisation plurielle soutient la conception d’un sujet actif dans le processus de sa socialisation, du fait même de la double pluralité. » D’une part au plan synchronique, avec une pluralité de milieux de vie au même moment, et d’autre part la pluralité diachronique, avec les différents temps de socialisation dans l’histoire de vie du sujet. « Autrement dit, c’est parce qu’il est confronté durant ses différents milieux, et temps de vie, à des normes, des modèles et des valeurs très divers, et souvent divergents, que le procès de sa socialisation ne peut se réduire à la seule acculturation, c’est-à-dire à l’apprentissage et à la recherche de conformité au modèle proposé. Du fait de ses contradictions et influences multiples, le sujet est introduit dans un processus de personnalisation. » Qui se caractérise par une participation active du sujet à travers : un travail « de questionnement sur les divergences, d’objectivation des conflits, des dissonances et incompatibilités entre des engagements pluriels, travail aussi de hiérarchisation, délibération, de choix, voire de renoncement, et un travail de dégagement et de dépassement des conflits par l’invention de nouveautés, de nouvelles conduites, valeurs, voire de nouveaux modes de vie, qui vont permettre au sujet d’être, en permanence, engagé dans la construction d’une unité. » Ce sont ces inventions qui permettent de « faire tenir ensemble des choses qui a priori ne tiennent pas ensemble, mais qu’il faut bien ici rassembler pour construire notre unité. Autrement dit la personnalisation et la créativité apparaissent comme ayant partie liée, et cela à partir du rapport direct que toutes deux entretiennent avec la pluralité, la diversité, et l’hétérogénéité. » Et de poursuivre : « De manière très générale, on peut dire que la créativité repose sur la création de liens inédits entre représentations, images, affects, expériences, connaissances, événements, et identifications multiples. »

 

Brigitte Almudever a ensuite exposé un exemple de recherche qu’elle mène sur la thématique des insertions professionnelles atypiques, plus précisément de femmes qui cherchent à s’insérer dans des métiers typiquement masculins. Il s’agit alors d’étudier, tout d’abord, « comment, au plan individuel, ces femmes mobilisent ou non la pluralité de leurs expériences antérieures au travail, pour s’insérer dans ce milieu masculin. Et avec quels effets, en termes de création de nouvelles pratiques professionnelles que leurs collègues masculins. » Seront aussi étudiées les conditions d’activation ou au contraire d’inhibition du transfert d’acquis d’expérience, et les processus de créativité collective.

 

Elle a conclu sur le caractère polysémique de la notion de créativité : « S’agit-il d’une nouvelle façon de faire ce que l’on faisait déjà, et donc une innovation, ou le fait de déplacer un système au delà de ses limites actuelles, mais dans le même sens, ou encore une redirection/réinitialisation du système ? » Par ailleurs : « Dans quel contexte la question de la créativité prend-t-elle le relief que l’on connaît ? » Et d’évoquer « l’audience grandissante que rencontre la psychologie positive », avec un risque « d’euphémisation de cette destructivité dans la créativité. » Contexte également marqué par une « injonction grandissante à la créativité, au point que l’on peut se demander s’il n’y a pas une nouvelle norme de créativité, comme il y a une norme d’incertitude. » Enfin, elle a rappelé la distinction que proposait Didier Anzieu entre la créativité (« capacité de produire un grand nombre de combinaisons originales » » et la création (« capacité à sélectionner, dans l’ensemble de ces combinaisons possibles, celles qui procèdent à la réorganisation structurée et structurant d’un ensemble d’éléments épars, en étant porteuse de sens pour le sujet ») La création ouvrirait donc sur la question du sens qui permet de constituer le travail en expérience. « Est-ce que la création n’est pas à ce niveau là ? »

DIM Gestes

Colloque “Travail et créativité” 19/20 novembre 2015 – Intervention de Brigitte ALMUDEVER by Dim Gestes on Mixcloud

 

“Temps, activité, créativité”

C’est ensuite Corinne Gaudart, ergonome (CNRS-Lise, GIS-CREAPT) qui est intervenue. Sa présentation « Temps, activité, créativité » s’inspire de ses travaux actuels. Le point de départ dans son activité de recherche est de comprendre les agencements de l’âge, du travail, de la santé et de l’expérience au fil des parcours professionnels. « Avec une démarche ergonomique centrée sur l’activité, je cherche à comprendre à quelle conditions ces agencements peuvent produire des valeurs positives de la santé. Cela mène à se demander comment on peut intégrer une dimension diachronique à l’activité. » Il y aurait en effet, sinon, un risque d’enfermement dans « l’ici et maintenant ». « Et d’un point de vue plus épistémologique, cela implique de s’interroger sur les rapports entre temps et activité, dans lesquels la question de la créativité peut prendre place. »

 

Sur les questions de temps, on peut distinguer deux paradigmes :

 

  • « Pour le premier, le temps est unique, il s’impose à tous de manière extrinsèque. C’est un temps mesuré, quantitatif, linéaire, chronologique. » C’est en fait le temps que l’on rencontre de manière dominante dans les cadres temporels de travail. Une heure = une autre heure. Cette conception s’associe sur le temps long à « un modèle dominant du processus de vieillissement comme étant celui de l’usure et du déclin avec le temps ». Par ailleurs, dans cette approche du temps, « la place qui est accordée à l’activité est ramenée à un processus adaptatif : il faut faire face aux contraintes de temps ». Il s’agit d’un « processus d’ajustement au monde ». Et d’évoquer la définition de la créativité donnée par Winicott. Au final : « Ce temps dominateur rend invisible la créativité contenue dans l’activité. Si l’on veut la révéler, cela implique de changer de paradigme concernant notre propre conception du temps…
  • L’autre paradigme serait « le temps pluriel », aussi qualitatif, subjectif, qui correspond à une construction psychologique et sociale, et donne, aux personnes individuellement et collectivement, la capacité de pouvoir produire du temps. « Cette conception du temps permet de révéler le pouvoir créatif de l’activité. » Le psychanalyste Michael Parsons, qui a repris les travaux de Winicott sur la créativité, explique que c’est un « mouvement dynamique », une « relation entre passé, présent et futur » ; c’est une rencontre entre le passé et le présent : le passé, l’expérience vécue donnent sens au présent (aperception créative) et ce même présent réinterprète le passé (remémoration)
  • Et aussi une rencontre entre présent et futur, ce qu’il appelle « processus d’avant coup », qui permet de rendre vivant le présent, grâce à sa disponibilité pour le futur. De se voir dans cet avenir. »

 

Travail et créativité_GaudartCette autre conception du temps permet, selon Corinne Gaudart, « de comprendre comment s’élabore le parcours des personnes au travail », ou « parcours créatifs ». « Un parcours créatif ce serait celui qui permet de faire histoire. Et il s’opérerait dans un double mouvement du temps. Le premier qui est ce mouvement chronologique, linéaire, celui qui enchaine passé présent, , futur ; mais c’est aussi un mouvement circulaire, qui circule subjectivement dans les catégories du temps. L’activité contient passé présent et futur. C’est cette capacité à produire ce temps subjectif qui peut être associé à la créativité. »

Elle a ensuite présenté un exemple dans le secteur hospitalier, issu d’un travail de thèse, avec une aide-soignante qui s’est inspirée d’expériences passées pour transformer son nouveau milieu professionnel, et former son stagiaire. « L’activité de transmission de cette aide soignante est traversée d’une multitude de temporalités : celle du service avec sa propre histoire, celle de l’hôpital en restructuration, celle des collègues et il y a production aussi d’un temps à soi, qui fait sens au regard de son propre parcours. »

 

En conclusion, Corinne Gaudart a souhaité élargir la réflexion : « Qu’est ce qui fait aujourd’hui que cette activité créatrice pourrait se trouver empêchée par un certain nombre de conditions de travail actuelles ? » Et de renvoyer notamment à la question de l’intensification du travail.  « Cette conception du temps pluriel ouvre à de nouvelles interprétations sur cette intensification et ce qu’elle produit sur les personnes. » Qui soustrait le passé et le futur, impose une forme de précarité du travail rendant son passé inaccessible au travailleur, et « empêche l’inscription de l’activité dans le temps long ». Une intensification qui réduirait ces personnes « à la figure de l’intérimaire ».

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Colloque “Travail et créativité” 19/20 novembre 2015 – Intervention de Corinne GAUDART by Dim Gestes on Mixcloud

 

“Groupe, leader bienveillant et créativité”

 

Eugène Enriquez, professeur émérite en psychosociologie (Paris 7 Diderot), est ensuite intervenu sur « le groupe, le leader bienveillant et la créativité ». Son approche du leader bienveillant résulte de trois définitions, venant d’auteurs très différents :

 

  1. Le Leader mosaïque proposé par Serge Moscovici.
  2. Exote, proposé au début du 19e siècle, par l’ethnologue et poète, Victor Ségalen.
  3. Dichter, étudié par Freud notamment.

 

Travail et créativité_Enriquez« Contrairement au leader totémique qui incarne la tribu et ses valeurs fondamentales et qui est donc extrêmement destructeur pour ceux qui ne partagent pas la foi qu’il développe, le leader mosaïque est celui qui va tenter de faire en sorte que les gens avec qui il vit, avec qui il veut travailler, puissent arriver à la terre promise. Terre promise à laquelle lui-même n’arrive pas. Il est capable de se dévouer complètement. Le leader mosaïque est intéressé par les autres, il vit pour les autres et pour créer des interactions entre eux. »

 

L’exote, pour Victor Ségalen, est celui « qui aime la déesse diversité ». « C’est-à-dire qui aime le divers, le différent, ce qu’on ne verra pas deux fois, qui voit chaque chose comme s’il la voyait pour la première fois. C’est la source de toute énergie, de toute sensation, de toute vie. » Quelqu’un qui se situe « à part ». Pas seulement un marginal, très proche du transgresseur. Cet « homme duplex » (Marcel Mauss) peut être comme les autres, et en même temps être totalement différent.

 

Le Dichter est « le poète », « mais dans le sens le plus fort et fondamental : c’est celui qui sait bien nommer les choses ». Et de citer Albert Camus : « Mal nommer les choses c’est aujouter au malheur du monde. » « Le Dichter c’est celui qui voit les choses. Qui sait les nommer. C’est quelqu’un qui a fondamentalement une responsabilité fondamentale à l’égard de la vie, qui lutte contre la mort. Son but est d’essayer à chaque instant de s’opposer à la mort. Il s’intéresse aux autres. Et il vit de façon morale, en tentant de faire en sorte que les autres puissent également vivre de cette manière-là. »

 

Donc le leader bienveillant serait quelqu’un qui doute, qui a aussi ses manières de faire, de penser, et qui serait surtout toujours en interaction avec les autres, qui est bienveillant avec eux, et qui a cette « compassion vivifiante ».

 

Il a ensuite pris l’exemple du groupe des peintres impressionnistes, et plus précisément de celui qui en a été le « père » : Camille Pissaro. Celui-ci est apparu tout de suite comme une espèce d’Exote. Cézanne l’appelait même parfois Moïse. « Il va faire son œuvre, mais surtout, aidé par Monet, il va faire en sorte que le groupe des impressionnistes existe en tant que groupe. Et il va travailler avec tout le monde, Monet, Degas, et va avoir une influence décisive sur Cézanne et Gauguin, par exemple. (…) Ce qui me semble le plus important dans la manière dont il a travaillé, ça a été de faire en sorte que chacun de ceux avec qui il a travaillé, et dont parfois il a reçu l’influence, que chacune des personnes arrive à son tempérament personnel, et s’exprime de façon totalement différente. » Le tout en gérant les éventuels problèmes générés par la compétition.

 

Note : Eugène Enriquez a dirigé un ouvrage collectif « L’arrogance, un mode de domination néolibéral », qui vient tout juste d’être publié (In Press, 2015)

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“Groupalité et processus sublimatoires”

C’est Bernard Chouvier, professeur de psychopathologie clinique (Université Lyon-II), qui a conclu la table ronde avec une intervention sur la groupalité et les processus sublimatoires. Il est auteur de l’ouvrage « Les fanatiques » (Odile Jacob). Il a commencé par citer Joseph Conrad dans « Le cœur des ténèbres » : « Je n’aime pas le travail. Nul, personne n’aime le travail. Par contre ce que j’aime dans le travail c’est l’occasion qu’il me donne de me révéler à moi-même. »

Travail et créativité_Chouvier« C’est sur cette double opposition entre une obligation contraignante et quelque chose de l’expression profonde de soi, que je souhaiterais situer la question de la créativité. » Il a ensuite repris la distinction de Didier Anzieu entre « créativité » et « création », mais d’une autre manière. « La connaissance des grands créateurs nous informe sur le phénomène de la créativité ordinaire. La créativité c’est le potentiel pour chacun d’inventer sa vie, alors que la création c’est la manière de le mettre en œuvre dans l’extériorité d’une œuvre, reconnue par tous. »

 

Trois points ont ensuite été développés :

  • Le concept de sublimation
  • La transitionnalité (Winicott)
  • La groupalité

 

  1. Le concept de sublimation a, selon Bernard Chouvier, été un peu galvaudé. « Ce qu’il faut en retenir c’est la manière dont on peut disposer d’une énergie psychique pour la transposer vers une finalité supérieure, un but culturel. On va prendre une énergie individuelle pour en faire quelque chose qui pourra se transformer sur le plan culturel. C’est ce mouvement-là qui est important à comprendre. (…) Ce mouvement sublimatoire va se situer à plusieurs niveaux : d’abord au niveau de l’énergie libidinale, qui va se situer au delà du simple plaisir, et détourner cette dimension-là du côté d’un but culturel. Il faut aussi voir la pulsion de mort, la destructivité, qui est aussi une dimension importante de la composante pulsionnelle. Lorsque pulsion de vie et pulsion de mort ne sont pas intriquées entre elles, la pulsion de mort risque de prendre son essor propre dans la dimension de la mort. Les fanatiques disent : « Vous n’aimerez jamais autant la vie que nous aimons la mort. » Et cette destructivité comment la sublimer ? Sans doute, par la créativité, autant dans le domaine sportif, qu’artistique, et ce à tous les niveaux de la création culturelle. Il y aurait aussi une sublimation des pulsions partielles : c’est-à-dire ce qui reste dans l’évolution psycho-sexuelle de l’enfant : oralité, analité, rapport à la période phallique… Tout cela serait développé et sublimé dans l’inter-relation et le développement de la solidarité entre individus. » Il s’agit ici d’une approche interne, au niveau des énergies internes de la créativité. « Il faudrait par ailleurs différencier sublimation et idéalisation. La sublimation concerne l’énergie libidinale/pulsionnelle, alors que l’idéalisation concerne l’objet de la pulsion, la personne qui va être idéalisée, ou tout autre type de leader qui va être le support de cette énergie d’idéalisation. » Autre élément important : le rêve. « C’est dans l’activité onirique que s’origine véritablement les données de la créativité. On parle depuis Freud du « travail du rêve », c’est-à-dire l’opération de transformation et d’élaboration qui s’instaure inconsciemment des données historiques personnelles et tout ce que l’on vit au quotidien. Le rêve c’est un peu ce laboratoire interne, souterrain qui permet que tout cela puisse s’élaborer. C’est le noyau de la créativité.
  2. « Avec Winicott, on définit la transitionnalité comme la relation du sujet avec son environnement immédiat. » Le terme de jeu est par ailleurs un déterminant important pour comprendre la dimension de la créativité dans ce qu’elle a d’intersubjectif. « Avec l’absence de la mère, la création de l’objet transitionnel va ouvrir le champ de la culture, de la spiritualité, de l’art. Et c’est la continuation de ce qui a été chez l’enfant qui va définir l’ère culturelle. (…) Ce mouvement permet de comprendre la paradoxalité qui est au cœur de l’activité ludique : Winicott nous dit que le jeu, c’est quand l’enfant met en scène des objets qui sont ni dehors ni dedans, mais dans un espace d’entre deux, où il ne faut jamais poser la question du dehors, ou du dedans. L’espace de transitionnalité nous est nécessaire à tous aussi bien dans le champ du travail, que de l’activité de loisir, mais cette aire transitionnelle est importante. C’est un espace qui est un prolongement de soi dans le monde extérieur. »
  3. La groupe est la matrice de tous les foyers de création artistique (impressionnistes, surréalistes…). « Les artistes ont besoin d’un cocon dans laquelle ils prennent un appui primaire, nécessaire pour que se développe les potentialités individuelles de création et d’échanges avec autres créateurs. (…) Même si ensuite la création va être un objet de travail et d’élaboration solitaire. »

Il a terminé en évoquant ce qui est développé par les cliniciens dans le cadre du soin : les groupes à médiation artistique, thérapeutique, afin permettre de lier imaginaire et créativité dans le champ de l’accompagnement, du soin, de l’aide. Et on a découvert que cette référence à l’imaginaire est fondamentale dans la démarche de soin. (…) Le recours à la créativité permet un travail sur l’intersubjectivité, dans l’espace d’un groupe restreint dans lequel se déroulent les échanges. »

image_QuestionsLes questions ont notamment porté sur ceux qui sont à l’origine de la création (est-ce le cas de tous, ou bien seulement de « quelque uns »), et sur l’acte de création en lui-même.

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Colloque “Travail et créativité” 19/20 novembre 2015 – Intervention de Bernard CHOUVIER by Dim Gestes on Mixcloud

 

 

COMPTE-RENDU

Matinée du 20 novembre 2015, extraits des travaux et présentation

 

“Engagement du corps dans la créativité”

C’est Christophe Dejours, psychanalyste et psychodynamicien du travail (CNAM, PCPP – Université Paris Descartes) qui a démarré la matinée avec une allocution sur l’« engagement du corps dans la créativité ». Tout d’abord, selon lui, cette dernière ne serait pas un « attribut des mortels ». « A la lumière de la clinique du travail il n’y a pas de création. Parce qu’en général, même dans la plus admirable des œuvres, on ne part pas de rien. L’invention n’est pas de l’ordre de la création, plutôt d’une dérivation ou d’une subversion d’une technè, d’un état de chose, d’un ordre qui la précède. Ce pouvoir de subvertir n’est pas un pouvoir de créer à partir de rien, mais de modifier le monde à partir de ce qui existe déjà, ce qui suppose la mobilisation des pouvoirs relevant de l’intelligence, en particulier du génie de l’intelligence. Mais ici le génie n’a pas de connotation magique ou surnaturelle. » Il s’agissait donc pour lui, ici, de discuter des rapports entre le travail et le « génie de l’intelligence », plutôt qu’entre le travail et la créativité, malgré le titre de son allocution.

Le « génie de l’intelligence subversive » viendrait de la rencontre entre le corps et le travail au terme d’une lutte avec la résistance du monde d’une part (matière, objet, outil technique…), et du corps d’autre part, « quand les pulsions et l’inconscient sexuel s’opposent à la maîtrise d’une technique, à travers les lapsus, les actes manqués, qui se traduisent par des maladresses ou des erreurs ». Et de poursuivre : « L’inconscient est trompeur. Il agit par ruse et est foncièrement impertinent. Non seulement avec l’autre, dont il n’hésite pas à profiter cyniquement, mais avec le Moi lui-même. L’inconscient n’a cure de l’autoconservation et il renouvelle inlassablement ses ruses pour tromper le Moi, quitte à lui occasionner les pires déboires. C’est seulement à de rares occasions que l’inconscient peut être à l’origine de ces trouvailles, en quoi se concrétise le génie de l’intelligence. Encore faut-il que le Moi réussisse à s’en saisir après l’avoir été chercher dans un jeu ambigu, avec l’excitation que produit la mise en péril du Moi quand il va manipuler fouiller, provoquer jusqu’à leurs limite la matière ou l’objet technique avec lequel il s’efforce de travailler. »

 

Travail et créativité_DejoursChristophe Dejours a ensuite précisé s’appuyer sur la psychanalyse, la phénoménologie matérielle et la psychodynamique du travail, et qu’il ne se concentrerait dans cette intervention, faute de temps, que sur « l’intelligence individuelle », et non pas « collective ». « Pour qu’il y ait un travail vivant, il faut d’abord qu’il y ait un désir de travailler. Et d’entrer en lutte avec la matière, l’outil ou l’objet technique pour en extraire une production ou une fabrication. Ce qu’on traite en psychanalyse sous le titre d’ ’investissement libidinal’ : c’est-à-dire l’intérêt, la curiosité, l’excitation d’aller à la découverte du corps de l’adulte, ou de son propre corps (…) » Pour simplifier : « tout enfant en bonne santé possède ce pouvoir et se prolonge à l’âge adulte par un investissement libidinal dans un partenaire sexuel. Mais lorsqu’il s’agit du travail c’est autre chose, il faut que l’investissement se porte sur un objet matériel, matière (terre, etc.), ou un outil voire un objet technique (arme, automobile, avion…). » Il y aurait donc substitution, ou déplacement sur un objet matériel. « Le renoncement à la satisfaction sexuelle de la pulsion, qui définit la sublimation dont il a déjà été question hier, n’impliquerait pas le passage du monde charnel et vivant, au monde matériel et inanimé. Il supposerait au contraire que dans le changement d’objet de la pulsion, perdure la conservation fantasmatique de la qualité du vivant. » Il a ensuite évoqué les travaux de Laplanche sur Giacometti (qui « tripote la terre »), et de Freud sur Léonard (cf. enregistrement), et insisté sur le « temps de lutte avec la matière » : « Lutte où se joue la mobilisation du corps de l’artiste comme condition sine qua non d’un rapport pulsionnel avec la matière d’ou émergera peut-être l’œuvre. Forme qui vient traduire ou retraduire une énigme déposée dans le travailleur à l’époque où il était enfant captif du rapport avec l’adulte. »

 

Cet affrontement avec la matière se devine également dans le travail de poésie, comme a pu l’évoquer Jérôme Thélot, dans « Le travail vivant de la poésie », celle-ci étant un « travail de prosodie » pour l’auteur. Selon Jérôme Thélot : « Comme le tripotage de la terre par Giacometti, le tripotage des mots par Baudelaire passe par : soulignement des mots, ratures, reprise des formulations, nouveaux soulignements de rage, ou de supplique, exclamations, changement d’encre, de feuille, de ton, substitution des majuscules aux minuscules, tirets marginaux, éclats d’impatience, souci de la précision, points d’interruption, dessins, encadrement, suppression, recommencement du commencement de l’énoncé… Terrible a été le travail de Baudelaire. » Et Christophe Dejours : « Ici, Jérôme Thélot franchit un pas de plus : au delà du tripotage de la matière sonore des mots, du travail de prosodie, il indique la souffrance, l’obstination, l’endurance, et l’engagement de la subjectivité toute entière dans ce corps à corps avec le rythme et la rime, sans lesquels il n’y aura pas d’avènement, il n’y aura pas d’advenu de la forme poétique qui se cherche à travers cette dynamique de résistance de la matière, à la maîtrise. »

 

Comme pour le poète, le travailleur engagé dans sa tâche ne parviendrait à un résultat « que s’il accepte cette lutte avec le réel, c’est-à-dire ce qui se fait connaître à lui comme résistance à la maîtrise, sur le mode affectif de l’échec. Et lorsqu’à force d’endurance à l’échec, et de retour à la tâche, de tentatives répétées inlassables, de bidouillages, de bricolages, de détours, de forçages, de cassures, de reprises… Lorsque la solution est trouvée, elle surgit comme un phénomène. (…) La clinique du travail suggère que cette mobilisation de l’intelligence passe par une lutte avec la matière dont la condition sine qua non est une familiarisation avec la résistance du réel. Familiarisation qui passe par un corps à corps avec la matière, l’outil ou l’objet technique, orientée fondamentalement par la volonté d’un dialogue entre le corps du travailleur et la matière ou l’objet technique. Mais ce dialogue est inégal car la machine ne parle pas. Il faut la faire réagir. » Pour connaître ses réactions, « je dois la tripoter et la manipuler inlassablement, et parfois aller chercher son point de rupture pour qu’à la fin se forme cette intimité où habité par elle je me la suis appropriée. A ma mesure, à mon corps, à mes capacités, à mes limites. Si la notion de subjectivation a un sens ce ne peut être que dans ce rapport avec la matière, dans un corps à corps avec elle, quand cette matière devient enfin habitée par la vie. » Ce qui peut être nommé « corpspropriation du monde » (Michel Henry), qui « n’advient donc qu’à mesure de la familiarisation et de l’intimité entre le corps subjectif et la résistance que le réel impose à son effort. »

 

Dans « cette palpation par le corps, il faut reconnaître la place du fantasme » : « Le travailleur peut par exemple parler à sa machine, la caresser, la frapper, la provoquer, chercher ses points de rupture, etc. Ce fantasme animiste est chargé érotiquement et sensuellement, comme les pulsions qui sont à son principe. (…) Aimer la machine c’est aussi aimer ses résistances, ses fragilités et ses défauts, a proportion de l’effort qu’il a fallu mobiliser pour la corpsproprier. Jouer de tous ces registres fantasmatiques qui s’égrènent entre jouissance de détruire, jubilation de la maîtrise et tendresse de l’amour dans le rapport à la matière. Rendre justice à la sexualité et au fantasme dans le processus de subjectivation, suppose de ne pas s’en tenir à ce qui ressortit à la régression animiste. La fantaisie qui confère à l’intelligence du corps son génie, passe aussi par son pouvoir de s’affranchir de la pensée rationnelle, du raisonnement, de la connaissance, de la science et de la technique. Le fantasme est aussi ce grâce à quoi non seulement je me libère des contraintes de la prescription, de la procédure ou du mode d’emploi, mais ce grâce à quoi je me joue de ces prescriptions, je ruse avec elles, etc. (…) Chaque génie est propre à chaque sujet en son histoire. » Au final, « la corpspropriation est l’étape initiatrice du processus qui conduit de l’expérience du monde à l’exigence de travail, spécifique de la pulsion ».

 

Par ailleurs, en psychodynamique du travail, il ne pourrait y avoir de travail de qualité qu’à la condition d’un travail en deux temps : « le premier est l’expérience de l’échec dans la lutte avec le réel de la matière, l’endurance à l’échec est au principe de la production d’un travail d’œuvre, ou d’une œuvre d’art ». Le deuxième : « un travail de soi sur soi menant à une transformation du corps ». « Ce sont ces deux temps qui, pour le théoricien du travail, sont au principe de la sublimation, laquelle est au rendez vous de tout travail, dès lors que celui-ci relève d’une activité de production qui honore les règles d’une communauté de métier. »

 

Comment replacer cette clinique dans la problématique du narcissisme ? « Au détour de la lutte avec le réel, la transformation du corps se traduit non seulement par l’apparition de nouvelles habiletés, mais aussi par l’avènement de nouveaux registres de sensibilité (qui) ne sont rien d’autre qu’un accroissement de la subjectivité et du pouvoir du corps de s’éprouver soi même et d’éprouver la vie en soi. Chaque œuvre, chaque ouvrage, est potentiellement une traduction nouvelle du message énigmatique de l’enfance. (…) Dès lors inclus dans l’inconscient, c’est cela même qui fait retour. Retour du refoulé en forme de pulsion à comprendre et de pulsion à chercher, qui prend la forme d’un désir de travailler qui confère à l’endurance la force de lutter avec la matière. (…) C’est en ce résultat aussi que réside le pouvoir du travail d’apporter au narcissisme une contribution qui peut résoudre l’énigme, mais aussi mobiliser une vie entière dans une œuvre qui est aussi accomplissement de soi. »

 

La psychodynamique du travail suggèrerait en outre « que la sublimation n’est pas l’apanage des seuls grands hommes auxquels Freud a réservé ce potentiel exceptionnel (artistes, chercheurs scientifiques…). Elle est le fait de tout travail de métier. Elle serait donc plus répandue que ne le pensait Freud. » A savoir qu’ici n’a pas été présentée l’intégralité des rapports entre le travail et le narcissisme. « Le travail ne se réduit pas au rapport de l’individu à la matière. Car ce rapport là est pris à son tour dans des liens complexes, avec l’autre, dans toutes les dimensions, de la coopération horizontale, verticale et transverse, qui ont un impact majeur sur le narcissisme. Le corps est aussi impliqué dans la maîtrise des rapports sociaux de travail. »

 

Mais toutes les organisations du travail n’autoriseraient pas le travail d’œuvre. “Le taylorisme, déjà, était une machine de guerre contre le travail d’œuvre (…) Et depuis les années 1980, de nouvelles méthodes d’organisation, de gestion et de management ont encore assombri le monde du travail, condamnant des quantités de travailleurs à des tâches que l’on peut caractériser d’anti-sublimatoires. De nouvelles méthodes qui menacent l’être humain de se voir dépossédé de la promesse, que contenait naguère encore le travail, d’être un médiateur de l’accomplissement de soi. Sous le diktat du chiffre, de la performance quantitative, des contrats d’objectifs, de la standardisation et de la normalisation généralisée, nous sommes tous menacés d’être réduits à être un affairement (terme de Hannah Arendt), à un activisme, une auto-accélération et une servitude qui sont les ennemis de la sublimation. Le narcissisme soumis à cette rude épreuve en sort meurtri y compris chez les plus robustes d’entre nous. Avec le spectre, à l’horizon, des pathologies de surcharge et des maladies somatiques d’une part, de la souffrance éthique et du suicide jusque sur les lieux de travail, d’autre part. Cette sinistre clinique fait son entrée dans tous les cabinets de cliniciens et nous incite, je crois, à reprendre à nouveaux frais l’analyse des formes contemporaines du malaise dans la culture, en accordant la place qui convient à l’élucidation, chez nos patients, de ces rapports entre corps, narcissisme et travail, et de la façon dont ils en sortent ou défigurés, ou grandis.”

 

image_QuestionsLes questions ont porté sur la manière dont le genre peut influer sur la créativité, et la bisexualité psychique.

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Colloque “Travail et créativité” 19/20 novembre 2015 – Intervention de Christophe DEJOURS by Dim Gestes on Mixcloud

 

 

“La créativité peut-elle exister en dehors de la professionnalité?”

Danièle Linhart (CNRS, GMT-CRESPPA), a poursuivi avec sa présentation : « La créativité peut-elle exister en dehors de la professionnalité ? Elle a alors traité de cette question dans le cadre des rapports de domination, de subordination, qui caractérisent le travail salarié. Elle est d’abord revenue sur les logiques taylorienne et fordienne, qui se sont imposées durant les Trente Glorieuses. Il s’agissait alors, pour Taylor, « d’éradiquer de l’organisation du travail les états d’âme des ouvriers, afin que le travail se déroule de manière uniforme, standardisée, indépendamment de ce qui précisément spécifie la ressource humaine : sa subjectivité, son humanité, ses valeurs ». L’organisation taylorienne était là pour penser à la place des ouvriers, même si des travaux en ergonomie, sociologie, psychologie du travail ont montré qu’il y avait quand même « des interstices pour une réinvention », parfois, et une forme de réappropriation du travail. La créativité, ou capacité d’inventer des manières de faire différentes avec des valeurs et objectifs différents, même à la marge « permettait aux ouvriers de se réapproprier du sens, une dignité et de marquer le travail de leur empreinte ».

Travail et créativité_Linhart« On a beaucoup travaillé sur l’analyse de ce travail réel par rapport au travail prescrit, mais on s’est assez peu interrogés sur la manière dont le travail prescrit était vécu, et les valeurs qu’il mettait en œuvre. Finalement, les ouvriers à travers le travail réel étaient les complices de leur propre exploitation, puisqu’ils permettaient au travail qui était construit de façon abstraite selon la logique taylorienne, de s’enraciner dans le réel, et de devenir opérationnel. Effectivement en développant toutes ces connaissances, ce savoir-faire, ces ouvriers certes introduisaient des formes de créativité, mais en même temps ils restauraient une certaine rationalité à l’organisation du travail, et permettaient une meilleure exploitation de leurs propres forces du travail. »

 

Mais au bout d’un certain temps, cette maigre latitude pour créer n’a plus suffi aux ouvriers, ce qui expliquerait notamment le mouvement de 1968, qui demandaient notamment à pouvoir être plus créatifs, autonomes, et de pouvoir faire valoir leurs qualités et compétences, valeurs, intérêts, etc. A la fin des années 1970, un nouveau modèle managérial a émergé, en rupture avec cette déshumanisation du travail, même si beaucoup avaient été convaincus auparavant que la rationalisation taylorienne pouvait permettre un progrès social et économique, y compris « à gauche », où l’on insistait plutôt sur la nécessité de mener des luttes sur la redistribution des richesses, engendrées grâce à ce mode de production. « Le nouveau modèle managérial va aussi se crisper autour de cet argumentaire idéologique, et va jouer sur les besoins des salariés en tant qu’êtres humains : être reconnu dans leurs aspirations, leur autonomie, leur capacité d’initiative, leur volonté de se retrouver dans leur travail… » Les chartes éthiques, notamment, se multiplient : il faut être fluide, avoir le goût de l’aventure, être créatif, etc. Une « mise en scène » dans laquelle Danièle Linhart souligne un phénomène : « la sur-humanisation » (Cf. son dernier ouvrage : « La comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale », Eres, 2015). « On a ainsi vu fleurir les « ressources humaines de la bienveillance, qui était là pour s’occuper de la périphérie du travail, et qui aidait à prendre en charge des problèmes personnels des salariés… Il y avait aussi cette idée que, finalement, avec la libération de la parole dans l’entreprise, on pouvait voir émerger une libération chez le salarié d’une capacité à la créativité. »

 

Mais que s’est-il en fait produit, au delà de ces discours et de cette prétention managériale à vouloir satisfaire les besoins narcissiques des salariés, de leur permettre de partir à la quête d’un idéal de soi, d’être reconnus… ? En réalité, il y avait une sorte d’injonction paradoxale permanente : injonctions à l’authenticité, la créativité, l’aventure, mais ceci dans le cadre d’une réalité organisationnelle qui restait, elle, bien inscrite dans les rapports de force. Avec des directions, qui voulaient contraindre les salariés à travailler selon les méthodes considérées comme étant les plus productives, rentables, profitables, etc. » Série de prescriptions, procédures, protocoles standards, bonnes pratiques imposées… autour desquelles les salariés étaient supposés exprimer leur personnalité et être créatifs, inventer de nouvelles manières de travailler. « Mais inventer quoi ? Ce qui caractérise le modèle managérial moderne, c’est qu’il n’y a qu’une seule solution, considérée par le système managérial comme seule efficace, dans le cadre d’un travail qui pourtant s’est transformé, qui est devenu de plus en plus tertiaire, et d’une économie globalisée qui exige réactivité et concurrence par la qualité… En réalité, ce qui est demandé aux salariés ce n’est pas seulement de se confronter à des prescriptions, émanant des bureaux des temps et des méthodes, mais tout simplement de demander à ce que chaque salarié se transforme lui-même en petit bureau des temps et des méthodes, pour s’appliquer en permanence cette philosophie taylorienne, restée omniprésente, c’est à dire des temps et des coûts en permanence. » En somme : le lean management doit repérer les gâchis à éradiquer, et le salarié doit ainsi trouver la manière dont il peut « faire l’usage de lui-même le plus rentable, efficace, du point de vue taylorien », c’est-à-dire selon des critères de productivité mis au point par des spécialistes (souvent des bureaux de consultants). Au final, l’innovation managériale serait, dans un certain sens, dans la continuité du taylorisme.

 

« Comment fait-on pour imposer cette réalité aux salariés ? Comment les faire consentir ? » Danièle Linhart évoque les « phases de séduction » (chartes éthiques, etc.) qui passe par la « sollicitation narcissique » : « on va vous faire grandir », encouragement de la prise de risque, du dépassement… Importante. Voire chantage à l’emploi.

 

« Aujourd’hui, sous couvert de sur-humanisation, on assiste à un processus de déprofessionnalisation. Il y a une attaque de la professionnalité des salariés qui prend la forme du changement permanent. » Et de citer un des managers qu’elle a eu l’occasion d’avoir en entretien : « Moi mon boulot Madame, c’est de produire de l’amnésie. Je suis là pour faire oublier aux salariés comment ils travaillaient avant. » Et par là même leur identité professionnelle. A la question de la sociologue : « Comment faire pour produire de l’amnésie ? », le même manager a répondu : « C’est très simple, on secoue le cocotier en permanence. » Autrement dit : restructurations diverses des départements et services, recomposition des métiers, changements de logiciels, déménagements, mobilité systématique… « On est effectivement dans un monde où tous les repères basculent, s’évaporent, et où les salariés sont mis en situation d’apprentissage constant. Ils n’ont plus la capacité de se référer à une expérience collective et individuelle qui leur permettrait de dominer leur travail. Mais si l’on n’est pas soutenu par quelques repères, par des certitudes professionnelles, par une maîtrise cognitive de son travail et de l’environnement du travail, on est acculé à une précarité subjective, un état de doute permanent, un manque de confiance en soi, une peur de ne pas être en situation d’y arriver, une peur des autres, puisque chacun est un censeur, un juge des autres. Cette offensive est d’une violence incroyable à l’encontre de la professionnalité des salariés modernes, qui est la réplique exacte de celle de Taylor. On assiste là à un piétinement de l’expérience professionnelle des salariés de manière à les affaiblir. Ils ne doivent pas être en mesure d’imposer un point de vue professionnel contre l’organisation voulu, conçue, par des directions, aidée par des bataillons de « planneurs » (selon le terme de Marie-Anne Dujarier). Avec pour résultat : un mal-être des salariés. « Dans cette situation de précarité subjective, seul en concurrence avec les autre, dans le cadre aussi d’une intensification du travail qui fait en sorte que l’on gagne du temps en permanence, on n’a jamais de temps pour penser, et pour penser autre chose. Qu’est-ce qu’est cette nouvelle créativité du management lorsqu’il s’agit de se mettre en état d’inventivité contre ses propres valeurs ? »

 

Et de conclure, avec ironie : « Peut-être que les seuls véritables créatifs désormais sont les consultants, qui inventent un salarié fictionnel dans un storytelling merveilleux, où l’on voit tous les salariés comme étant des sur-hommes, et sur-femmes, capables de se dépasser et de développer une forme de créativité professionnelle pour le grand bien de tous. »

 

image_QuestionsLes questions ont porté sur le « changement sociétal » en dehors du travail, et le rôle qu’il peut jouer dans la créativité, les « entreprises libérées » qui peuvent aussi être prises comme exemples, et sur ce qu’il se passe dans les entreprises internationales.

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Colloque “Travail et créativité” 19/20 novembre 2015 – Intervention de Danièle LINHART by Dim Gestes on Mixcloud

 

Table-ronde 3 : Expérience de la création

 

René Pétillon a évoqué son travail de dessinateur satirique (notamment pour le Canard Enchaîné), où il doit faire preuve de créativité tout en se soumettant à certaines contraintes. Première contrainte : l’actualité, puisque le dessin doit obligatoirement lui faire écho. Deuxième contrainte : travailler rapidement. Ce qui l’a amené à recourir à des solutions graphiques lui permettant de gagner en rapidité d’exécution. Autre contrainte encore : réaliser des dessins qui sont « dans l’esprit du journal ». II a d’ailleurs expliqué que certains, jugés par la rédaction, trop absurdes ou susceptibles d’être mal compris n’étaient pas publiés, avant d’en présenter quelques exemples.

Travail et créativité_Clown 1

Mention spéciale : L’intervention des clowns n’était pas directement en lien avec les textes qui les entourent, la compagnie Le Regard du Clown est intervenue à la demande des organisateurs, pendant le colloque et notamment pour aborder un sujet hautement sensible et difficile mais qui ne pouvait ni ne devait être passé sous silence: les attentats du 13 novembre 2015. Le colloque s’est tenu quelques jours plus tard : les 19 et 20 Novembre, à Paris.

 

Jean-Philippe Bouilloud (ESCP Europe, LCSP) est quant à lui intervenu sur « l’expérience du beau dans le travail ». S’il ne s’agissait pas d’évoquer toutes les définitions du « beau », il a néanmoins observé un basculement dans l’Histoire du « beau en soi » à un « beau pour nous ».

 

Dans le travail, « il y a jugement par soi et par les autres (…) Et si nous avons la possibilité de faire un travail qui est beau, nous sommes alors touchés de façon positive. » Mais si ce n’est pas possible, il y a alors « dévalorisation », du travail effectué comme de soi, ce qui peut contribuer à développer des risques psychosociaux. Il a aussi évoqué l’importance de « la beauté de la technique » : « Quand vous travaillez dans les usines, vous êtes souvent surpris de voir combien il y a de jugements esthétiques sur le travail, le fonctionnement de la machine. Il y a une jouissance d’une technique qui marche parfaitement. » Et au delà du jugement de beauté, la « belle relation de travail » serait une dimension importante dans l’identification du travailleur à son objet, « alors même que le travail lui même peut être quelque chose de dévalorisé ».

 

Jean-Philippe Bouilloud a enfin évoqué, au delà du « beau », le « sublime » et sa dimension tragique, son côté potentiellement négatif. « Dans le monde du travail, cette négativité du sublime on peut la retrouver par exemple dans le nombre excessif d’heures de travail qui sont effectuées dans certaines organisations, en toute normalité, et dans la « jouissance de cet excès » ».

 

Travail et créativité_Clown 2

Mention spéciale : L’intervention des clowns n’était pas directement en lien avec les textes qui les entourent, la compagnie Le Regard du Clown est intervenue à la demande des organisateurs, pendant le colloque et notamment pour aborder un sujet hautement sensible et difficile mais qui ne pouvait ni ne devait être passé sous silence: les attentats du 13 novembre 2015. Le colloque s’est tenu quelques jours plus tard : les 19 et 20 Novembre, à Paris.

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Colloque “Travail et créativité” 19/20 novembre 2015 – Intervention de Jean-Philippe BOUILLOUD by Dim Gestes on Mixcloud

 

Enfin, Sylvain Bureau (ESCP Europe) est intervenu sur la « destruction dans le processus de création au travail ». Il s’est essentiellement inspiré de son expérience de 10 ans dans l’accompagnement d’entrepreneurs, ou de salariés d’entreprise développant des projets innovants (Airbus, Daher, AG2R, Sacem…). Dans ce contexte fortement marqué par l’incertitude, il a observé quatre formes de destruction associées à quatre modalités utilisées pour détruire : la destruction cognitive qui appelle un désapprentissage, la destruction matérielle qui implique des formes de déconstruction, la destruction concurrentielle qui renvoie à la notion de destruction créatrice et enfin la destruction institutionnelle qui nécessite des activités subversives.

 

Pour illustrer son propos, Sylvain Bureau montre comment dans les grandes entreprises, de plus en plus de salariés doivent développer des activités très en décalage avec leurs pratiques passées. Ainsi la démarche de prototypage rapide utilisant des « bouts de ficelle » et des cycles de production très courts implique nécessairement un processus de désapprentissage pour des salariés de grands groupes souvent plus habitués à suivre des démarches de planification et de routines bureaucratiques. Ces « nouveaux créatifs » (cadre de gestion, ingénieur, commercial…), dont le métier premier n’est pas la création, sont alors engagés dans un cycle de construction/déconstruction de ces prototypes ; processus à la fois stimulant mais aussi perturbant pour les personnes impliquées.

 

Les deux autres formes de destruction sont dirigées, non pas vers soi-même ou sa création mais vers les autres. La destruction créatrice vient ainsi rebattre les cartes du jeu concurrentiel (par exemple Uber modifie le marché des taxis) quand la destruction institutionnelle interroge nos systèmes de règles et de valeurs. Par exemple, la solution de paiement en ligne Paypal, co-fondée par Peter Thiel (activiste libertarien), a notamment été créée pour remettre en cause le monopole d’émission des monnaies par les Etats. Cette approche subversive a connu au départ de nombreuses réactions hostiles de la part du régulateur public américain avant de trouver sa place dans la société.

 

Si l’on admet que ces quatre dynamiques de destruction opèrent dans les processus de création, comment peut-on les piloter et les enseigner ? Il y aurait ici un enjeu selon lui, qu’il prend en compte dans le cadre d’un séminaire : l’atelier Improbable (visionner le documentaire sur cette expérimentation et accéder aux dernières œuvres réalisées). Ce dispositif s’adresse à des étudiants, des cadres dirigeants et des entrepreneurs, où ceux-ci doivent créer des œuvres d’art en utilisant leur subjectivité. A la fin du processus, un vernissage permet d’exposer les travaux et de lancer un débat sur des éléments de valeurs et de visions du monde.

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Colloque “Travail et créativité” 19/20 novembre 2015 – Intervention de Sylvain BUREAU by Dim Gestes on Mixcloud

 

 

Image_En Savoir Plus

Dominique Lhuilier

courriel : dominique.lhuilier@cnam.fr

Julie Cochin
courriel : cochinjulie@yahoo.fr

 

Travail et créativité_Amadou Lhuillier

 ou encore, consulter l’article que nous en faisions précédemment.

Mise en ligne par le DIM Gestes, le Lundi 1er Février 2016.

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