Risques et travail dans un gros livre rouge, par Serge Volkoff

Volkoff_VignetteC’est un livre épais, qui fait son poids, doté d’une couverture écarlate, et qui parle du travail… Mais ce n’est pas le Code du Travail édité par Dalloz. Il s’intitule Les Risques du Travail, avec comme sous-titre Pour ne pas perdre sa vie à la gagner. Cet ouvrage collectif, paru en 2015 aux éditions La Découverte, a été coordonné par quatre chercheurs de disciplines différentes, dont l’auteur de ces lignes. Il prend la suite, à trente ans de distance (1985), d’un ouvrage publié sous le même titre, chez le même éditeur, avec une couverture de la même couleur.

Ces quelques éléments de signalement – un titre, un volume, une coloration – méritent que l’on y revienne, car cela permet de préciser les objectifs que les auteurs se sont assignés, et la nature des articles que le lecteur y trouvera.

Le come-back d’un même titre

La compréhension des liens entre santé et travail pose des problèmes méthodologiques ou techniques parfois complexes. Ces liens sont multifactoriels. Le sens de la causalité n’est pas toujours établi. Les relations avec des aspects de la vie hors travail sont étroites, et parfois difficiles à isoler. Les effets d’une exposition professionnelle sont souvent différés : trente ans d’écart, dans le cas de certains cancérogènes. Enfin les mécanismes de sélection (un travailleur n’occupe un poste que si sa santé le permet, c’est lehealthy worker effect), compliquent encore l’analyse.

Certes ces difficultés de méthode peuvent être surmontées ; même dans des domaines intimes et subtils, par exemple celui de la santé mentale, les connaissances et les outils ont beaucoup progressé. Cependant cette approche complexe explique en partie que persistent, dans le débat social sur ces questions, des idées reçues qu’il est légitime de confronter aux résultats des recherches.

Gérard Depardieu et Renaud dans "Germinal" (1993) de Claude Berri

L’une de ces idées reçues est de considérer que le gros des problèmes, dans nos pays développés, appartiendrait au passé : « On n’est plus au temps de Zola ! ». Une présomption bien ancrée est celle d’une substitution massive des exigences mentales aux sollicitations physiques. La diminution du nombre d’ouvriers de l’industrie, la mécanisation, l’automatisation sont censées raréfier les expositions corporelles. Or si les effectifs industriels ont diminué, ils n’ont pas disparu. Et parmi les métiers du « tertiaire » figurent les professions du nettoyage, du soin, ou de la grande distribution, secteurs dans lesquels l’effort physique, l’exposition au bruit ou aux toxiques, peuvent être importants. Par ailleurs, si les machines et les automates ont supprimé des tâches pénibles, leur usage s’avère parfois moins confortable qu’on ne l’aurait espéré. Enfin, à l’échelle internationale, l’exportation des tâches pénibles ou dangereuses vers des pays en voie de développement industriel déplace les problèmes sans les résoudre, voire en les aggravant.

Selon un autre thème en vogue, l’élévation des qualifications et des responsabilités s’accompagnerait d’un enrichissement intellectuel et d’une extension du pouvoir d’agir, avec des effets positifs sur la santé et le bien-être. Or les recherches sur les évolutions de l’organisation du travail amènent à nuancer ce jugement. Elles rendent compte d’un mouvement général d’intensification, qui se traduit notamment par le mélange, dans une même situation de travail, de différentes contraintes de rythme. La conséquence de ce cumul est d’entraver le libre jeu de l’activité humaine dans le travail.

Il y a certes un appel à l’autonomie, un recul possible de la routine, mais la pression temporelle réduit l’espace des choix possibles dans la réalisation de la tâche. Elle resserre les possibilités de se concerter avec des collègues, de préparer ses gestes, ses raisonnements ou ses décisions, de vérifier ce que l’on vient de faire, d’apprendre ou de se former, de défendre et faire vivre des règles de métier. Cette évolution a de multiples conséquences sur la santé physique et psychique, avec une forte diversité entre les individus. Dans ce domaine non plus, l’amélioration ne va pas de soi.

CC Pixabay Geralt

Le travail demeure donc « à risques », même si les formes dominantes de ces « risques » ont en partie évolué à long terme. On peut maintenir qu’il s’agit de ne pas « perdre sa vie » : d’une part, au sens strict auquel renvoient les accidents mortels et, à plus grande échelle, les pathologies graves d’origine professionnelle à plus ou moins longue échéance ; d’autre part, dans une acception plus proche de « perdre son temps », là où les contraintes, les formes d’organisation ou d’évaluation du travail, entravent les possibilités d’épanouissement de soi.

Un livre long pour brasser large

Le livre est long de 600 pages ; il associe plus de cent auteurs de disciplines multiples, pour à peu près autant d’articles différents, avec une courte bibliographie pour chacun ; il est pourvu d’un index doté de quelque 400 mots-clefs. Tout cela témoigne d’une volonté de brasser large, en recueillant les contributions de spécialistes dans des domaines variés. Il s’agit d’ailleurs d’un réseau plurinational, car sont conviés des auteurs étrangers, grands connaisseurs de tel ou tel domaine. Certains articles posent les enjeux de prévention dans différents pays, ce qui fournit un outil pratique pour les lecteurs de ces pays, et élargit les débats sur l’avenir de la prévention, au vu d’expériences qui se sont développées dans d’autres contextes que la France.

Les auteurs, le plus souvent, ne se sont pas concertés entre eux. Les coordinateurs ont donc eu pour tâche de veiller à la cohérence de l’ensemble, et plus précisément de chacune des quatre parties de l’ouvrage qui constituent autant de thématiques.

La première, intitulée « Impact de la mondialisation sur l’organisation du travail et les inégalités sociales face aux risques », démontre (et démonte) les liens étroits entre un régime de production à l’échelle internationale et ses enjeux concrets dans le champ de la santé au travail ; et notamment en termes de nuisances nouvelles – ou apparues dans de nouvelles régions du monde – et de segmentation sociale entre catégories de travailleurs… et travailleuses, car la division sexuée du travail constitue une composante majeure de cette reconfiguration d’ensemble.

CC Mondes Sociaux

Dans « Les conditions de travail », les formes concrètes de l’intensification sont analysées, dans leur ensemble et sur la base d’exemples. Ces faits, ces réflexions incitent à repenser, ou en tout cas à compléter, l’approche scientifique et sociale des risques, en examinant les possibilités pour chacun de réguler ces risques ainsi que les obstacles qui les privent de ces possibilités. Faire circuler ces connaissances peut permettre d’échapper à une individualisation des approches du risque, alors même que l’organisation du travail, des statuts, des parcours professionnels, pousse à cette individualisation.

La troisième thématique s’intéresse aux « Impacts du travail sur la santé ». Elle traite d’atteintes aussi diverses que les pathologies dues aux toxiques professionnels, les affections de l’appareil locomoteur, ou la souffrance psychique, en synthétisant les travaux récents, et en pointant les débats dont ces recherches sont porteuses. La diversité de ces domaines n’interdit pas de proposer des démarches d’approche communes, en termes de compréhension des mécanismes (notamment d’inflammation), et de repérage des lignes de défense personnelles ou collectives.

« Agir sur les risques, mode d’emploi », enfin, est le mot d’ordre fédérateur de la dernière série d’articles. Leur but commun est de comprendre pourquoi et comment, dans certaines circonstances, des luttes portent, accélèrent le cours des choses, aboutissant à des réponses rapides pour des problèmes émergents ; alors que dans d’autres cas, des décennies ont été nécessaires pour que se forgent des politiques de prévention. Ces contributions analysent donc, dans l’actualité ou en remontant dans le temps, les formes d’action collective sur les conditions de travail, sans nier les obstacles à surmonter.

Voir rouge


CC Patrick Mignard pour Mondes SociauxLes motifs d’alerte ne manquent pas, tant du côté des risques eux-mêmes (risques anciens, renouvelés, ou émergents) que des obstacles à leur connaissance et à leur mise en débat. Le niveau élevé des déterminants qui pèsent sur le maintien de ces risques et poussent à leur développement peut créer une impression de « fatalité », que seule une analyse précise de ces déterminants peut permettre d’estomper.
Au moment d’adopter un format de présentation, l’éditeur a souhaité, en accord avec les coordinateurs, maintenir la couleur qui avait été adoptée pour la couverture de 1985. Un rouge vif, donc, bien visible dans les rayons d’un libraire, familier des lecteurs qui avaient gardé souvenir du livre précédent, mais surtout bien en phase avec deux missions que l’ouvrage s’assigne : une mission d’alerte d’une part, de mobilisation d’autre part.

L’autre condition d’un progrès social en matière de santé au travail est que ces connaissances et ces réflexions soient accessibles aux salariés et à leurs représentants. C’est à eux d’abord que le livre s’adresse, et c’est le parti pris adopté pour la rédaction des articles : rigoureux certes, précis autant qu’il le faut, mais plutôt courts, et compréhensibles sans que s’impose un fort bagage de connaissances. La littérature scientifique est évidement reprise, sous forme synthétique, et souvent par des spécialistes « pointus », mais en favorisant un regard critique sur les recherches, leurs orientations, leurs impasses et leurs pièges.

Une idée prédominante dans l’ouvrage est en effet, comme l’énonce l’introduction, que « la mise en discussion du travail recèle un potentiel important de renouvellement des débats politiques et sociaux ». Les textes que ce livre rassemble prennent pleinement leur place dans ces débats.

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Publication relayée le Lundi 9 Mai 2016, par le DIM Gestes.

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