« Social construction of stress and suffering at work » … Restitution pour le DIM Gestes

Image_Workshop Social construction of stress and suffering at work 26&27mai2015_MS LORIOLDans le cadre de l’appel à projet 2014, le DIM Gestes a apporté son soutien à ce séminaire international qui a eu lieu les 26 et 27 mai 2015 derniers à l’ISST, Institut des Sciences Sociales du Travail.

Voici ce que nous disions sur l’événement dans un article publié le 6 avril.

 

 

Bandes sons + Textes ci-dessous, permettront d’en découvrir plus. La restitution proposée ici par le DIM Gestes, n’est pas exhaustive. Elle porte sur une partie des propos de cette journée.

 

Retrouvez une version PDF de cet article, téléchargeable ici.

Marc Loriol, sociologue spécialiste du stress (IDHES – Paris I), a démarré la matinée en présentant différentes dimensions de la construction sociale du stress. Il a précisé, au préalable, que le terme de « construction sociale » ne signifiait pas que les phénomènes étudiés n’existaient pas, simplement qu’il s’agissait d’expliquer le processus d’émergence, dans la société, de certaines questions ou termes, et ici du stress.

Cette rencontre entre chercheurs venant de différents pays est l’occasion d’échanger sur ces questions, sachant que la manière de traiter du stress ne se fait pas nécessairement avec les mêmes termes partout dans le monde (par exemple : si l’on parle de « harcèlement moral/moral harassement » en France, de « bullying » dans les pays anglo-saxons, ou encore de « mobbing » dans les pays scandinaves. Tous ne renvoyant pas exactement aux mêmes mécanismes…)

Marc Loriol a ajouté que le stress au travail n’est pas toujours appréhendé de la même manière selon les professions. Par exemple, les infirmières s’exprimeraient davantage sur leurs difficultés, et on parle plus volontiers les concernant de « burn-out ». Dans la police, le stress est souvent nié, et les personnes en étant atteintes, très stigmatisées, sont généralement reléguées dans les bureaux. Le stress n’est donc pas perçu partout de la même manière. « Il est important de déconstruire cela. »

 

Selon le sociologue, le processus de construction sociale se déroule en différentes phases, approche plus circulaire que chronologique. La première phase renvoie à la manière dont les catégories se construisent et se diffusent. Il peut notamment être intéressant d’étudier pourquoi certaines catégories n’ont pas de succès. La seconde phase renvoie à la manière dont les personnes potentiellement concernées voient la situation, si elle est douloureuse ou non. Selon cette perception, le « labelling » de la situation peut être différent. Une même situation de stress peut en effet être perçue comme étant une dépression d’ordre personnel, ou bien une conséquence de conditions de travail, ou de l’exploitation. La catégorisation dépend donc de la manière dont les personnes entrent dans le monde social du stress. Ensuite, une troisième phase consiste en la manière dont les personnes s’emparent et reprennent pour eux certaines définitions des situations, et le rôle social qu’ils jouent ensuite. A noter que l’invention d’un « nouveau label » n’est pas un processus automatique. Certains n’ont pas du tout de succès, et d’autres n’émergent pas par hasard.

D’où la question de Marc Loriol : pourquoi une notion rencontre-t-elle ou non du succès ? Une certaine résonnance avec les thèmes sensibles dans la société peut bien entendu faciliter ce succès. Et le sociologue d’évoquer la « moral enterprise » d’Howard Becker, qui renvoie à la mobilisation autour du développement de définitions par différents acteurs, tels que les médias, les experts, ou encore les syndicats. Par exemple, en France, la CFE-CGC a joué un rôle important dans les années 1990 pour développer les connaissances scientifiques autour du stress. Mais cette mobilisation s’explique par un véritable avantage, pour cette organisation syndicale, dans le fait d’adopter une approche technique des difficultés des managers, permettant en outre une convergence d’intérêts et un compromis entre entreprises et travailleurs. A la même époque, les autres syndicats, dominants, étaient sceptiques quant à la notion de « stress », craignant l’individualisation de cette question, et l’oubli du collectif. Un positionnement qui a changé dans les années 2000. En résumé, la « moral enterprise » renvoie au moment où un concept est popularisé, autrement dit exprimé dans un contexte plus large. Si ce processus réussit, le concept connaît une réappropriation par les personnes pouvant se reconnaître dans cette définition du problème.

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« Bien sûr, la manière dont le stress est envisagé est lié aux intérêts des acteurs », a souligné Marc Loriol, avant de citer un sondage IFOP pour Psya mené en septembre 2008* auprès de 1001 salariés et de 604 directeurs des ressources humaines où, dans la liste des facteurs pouvant être à l’origine du stress, les employés citaient entre autres le manque de reconnaissance, l’augmentation de la charge de travail, etc. et les chargés de ressources humaines uniquement les « problèmes dans la vie personnelle ». Il a de nouveau évoqué le cas des infirmières dans les années 1990, qui étaient très ouvertes à l’approche psychologique du stress, ce qui a entrainé le développement de dispositifs de support psychologique.

Concernant la quatrième phase, le sociologue a évoqué la notion de « moral career », d’Erving Goffman (« The moral career of the mental patient », Psychiatry : interpersonal and biological processes », Volume 22, issue 2, 1959), sur les conséquences du diagnostic/label sur l’avenir du patient. Dans une étude, Edwin Lemert avait également montré les conséquences de l’internement de patients atteints de troubles de la paranoïa en institution psychiatrique. (« Paranoia and the Dynamics of Exclusion », Edwin M. Lemert, Sociometry, Vol. 25, No. 1 (Mar., 1962), pp. 2-20). Ou comment la catégorisation, le diagnostic ou « labelling » permet au patient d’endosser le rôle de malade.

Ces quatre dimensions de construction sociale du stress s’interpénètrent donc, et chacune vient renforcer les autres.

La discussion avec la salle a ensuite porté sur l’imprégnation de l’individu par le contexte/la culture, et la manière dont sociologie et psychologie appréhendent cet aspect ; le rôle et le discours des syndicats au Royaume-Uni, dans la manière d’appréhender le stress ; la manière dont les victimes se saisissent des catégories et définitions « psychologiques », notamment à travers l’exemple du harcèlement moral (dont la définition a été développée par Marie-France Hirigoyen) ; sur l’évaluation de la recherche qui ne valorise pas nécessairement les approches pluridisciplinaires (revues scientifiques), et le rôle du développement de l’individualisme en Occident dans l’approche du stress.

 

LORIOL_1En deuxième partie de matinée, c’est Sheila Mc Namee de l’université du New Hampshire qui est intervenue sur les discours autour du stress : « pathologie individuelle » ou « rituel collectif » ?

Elle a tout d’abord précisé qu’elle n’était ni spécialisée dans la recherche sur le travail ou sur le stress, malgré quelques articles publiés il y a quelques années (1991) sur le burn-out chez les travailleurs sociaux.  Son positionnement dans la recherche est donc différent et relève plutôt du « constructivisme social », notamment dans les situations de transformation sociale.

Dans la manière dont on évalue le stress au travail, il y aurait selon elle plusieurs catégorisations possibles : le stress peut être vu comme symptôme individuel, ou bien comme conséquence des conditions et de l’organisation du travail, ou encore résultante des spécificités de la vie contemporaine, ou enfin comme « option discursive », approche dans laquelle elle s’inscrit.

La première catégorie, le stress comme symptôme individuel, pourrait être lié selon elle à l’imprégnation à grande échelle du discours de la psychologie dans la société. Dans la « psychologisation » actuelle, constitutive de notre contexte culturel, tout est tourné vers les habiletés ou déficiences individuelles. Et la chercheure de poser la question : « Quel est notre responsabilité, en tant que théoriciens, universitaires et chercheurs, de continuer à utiliser le discours du stress ? » Discours insistant sur l’individu donc, dans un contexte où il est devenu central (et où l’on insiste sur la performance, la concurrence, et bien moins sur la collaboration entre individus). Il faudrait selon elle s’engager dans une réflexivité critique quant aux termes employés pour décrire le phénomène. Et de rappeler de l’approche constructiviste ne se concentre pas sur les individus en eux-mêmes, mais sur les relations entre plusieurs personnes.

La seconde catégorie renvoie donc au stress vu comme résultat des conditions de travail. Ce sont ici la hiérarchie, les « attentes irréalisables », la compétition, le manque d’intérêt porté aux singularités individuelles/vie familiale…

La troisième catégorie, le stress comme le produit de la vie contemporaine, peut se concrétiser par exemple par la critique de la technologie. L’incapacité de « couper » avec ses outils est alors considérée comme facteur de stress.

Enfin, dernière catégorie : le stress comme option discursive, qui renvoie aux contextes dans lesquels certains discours sur le stress sont tenus. Par exemple, considérer le stress comme un symptôme individuel, ou le « discours psy », peut fournir de bonnes raisons aux organisations de contrôler les travailleurs. « Qui cela peut-il servir ? Desservir ? » Il est donc nécessaire, selon elle, de prendre garde aux catégorisations, même si celles-ci sont incontournables pour étudier les phénomènes sociaux.

Elle a ensuite présenté le processus de fabrication de signification, forcément social c’est-à-dire impliquant toujours plusieurs individus, en interaction constante  (coordinate => rituels and patterns => standards and expectations => values, beliefs, realities => coordinate…)

Selon l’approche constructiviste, a-t-elle précisé, il n’y aurait pas nécessairement de relation entre un mot et un objet, ou une signification et un ressenti. Selon les contextes donc, une même réalité peut-être vécue différemment. Certains pourront par exemple apprécier recevoir un diagnostic/label de stress, d’autres le percevront comme étant débilitant.

Elle a enfin présenté une de ses recherches, réalisée sur le burn-out chez les travailleurs sociaux, dans les années 1980. (deux PDF consultables ici et ici)

La discussion a ensuite porté sur l’individualisme et le collectif, l’accès aux connaissances médicales selon les catégories sociales, ou encore les courants plus ou moins modérés de la sociologie constructiviste.

La journée s’est poursuivie avec des interventions de Guillaume Lecoeur (LISE-CNAM-CNRS ) sur l’œuvre de Hans Selye et l’histoire de la construction sociale du stress ; d’Ari Väänänn de l’Institut finnois de la santé au travail, qui a présenté une analyse sociologique des recherches sur le stress, et enfin de Penny Dick, de l’université de Sheffield  (« Comprendre le stress comme une forme institutionnelle de maintien et de déstabilisation organisationnelle »).

Le 27 mai, David Wainwright (Université de Bath) est intervenu sur « La construction sociale du stress et la question de l’encorporation/somatisation », suivi de Florence Allard-Poesi et Sandrine Hollet-Haudebert (Paris-Est Créteil Val de Marne) qui ont traité de « la dimension performative des échelles de stress », et de Laurie Kirouac, (RIPOST et IDHES-Paris 1) qui ont évoqué la construction sociale de l’épuisement professionnel au Québec.

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image_LOGO GESTES couleurLauréate du DIM GESTES, en 2014

cette manifestation scientifique est une des actions soutenues

 

images_ile de france etoilesur financement du Conseil régional d’Ile-de-France.

 Info mise en ligne par le DIM Gestes, le 24 juin 2015.

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