T1 – A la recherche du temps passé

FOTO_19 juin 2014_Edey Glomeron Procopiou

13h45-14h45 Table ronde : « « Langage et Travail, à la recherche du temps passé : que nous dirait la Gradiva du travail de création ? »

Animation : Claire Edey, avec

Martine Glomeron, psychologue, psychanalyste ;

Haris Procopiou, archéologue et historienne des techniques.

 

Martine Glomeron, psychanalyste, a commencé par présenter le lieu « Escale parole et travail », dont elle est la fondatrice.  Elle a ensuite poursuivi sur une présentation de sa lecture de la nouvelle « Gradiva, fantaisie pompéienne », de l’écrivain Whilhem Jensen, qui a pour personnage principal l’archéologue Norbert Hanold. « Archéologie » a pour étymologie « archéos »/ancien et « logos »/parole/mot. Cette étymologie la renvoie à ce que cite Freud dans « Le symbolisme dans le rêve », concernant le linguiste Sperber qui affirmait que les besoins sexuels jouaient un rôle très important dans la naissance et le développement de la langue, avant de se détacher peu à peu de sa signification sexuelle pour se porter sur le travail.

La psychanalyste a ensuite évoqué la description de Jensen, à travers le personnage de Norbert Hanold, de la manière dont les forces et contre-forces psychiques se mettent en œuvre pour accéder à un autre langage. L’archéologue, auparavant enfermé dans sa profession et donc le passé, va passer d’une posture très professionnelle à une autre posture davantage imprégnée d’affects. Il sera, pour cela, aidé par sa fascination pour la Gradiva, un bas relief pourtant assez commun, qui n’en attise pas moins chez lui une forte curiosité. Plongeant alors dans une ferveur scientifique, animé par un « désir de savoir » (Freud dans la sexualité infantile), l’archéologue passe par ce que l’écrivain nomme des « fantaisies » (cauchemars, angoisses, états de confusion), avant de retrouver un état plus apaisé, qui l’amène à s’ouvrir à de nouvelles perceptions. Pendant ce laps de temps, comme s’il était en séance avec un thérapeute, il parle, d’abord en grec puis dans sa langue avec la Gradiva, dont il s’aperçoit peu à peu qu’elle est en chair et en os une femme contemporaine prénommée Zoé dont la signification est la même (Zoé/Gradiva : celle qui marche en avant). Celle-ci l’amène à découvrir grâce à sa disponibilité d’écoute, à une posture apparentée à celle de l’analyste, qu’elle est une amie d’enfance.

Martine Glomeron a continué sa présentation en expliquant comment la création littéraire, par son langage, pouvait aider à la création d’une autre science/discours : la psychanalyse. En effet, si Sigmund Freud a écrit « Le délire et les rêves dans la Gradiva de Jensen » (1907), c’était pour apporter une preuve scientifique à son « interprétation des rêves », parue en 1900. Il y écrivait notamment que les écrivains étaient de précieux alliés. Le fondateur de la psychanalyse était par ailleurs très attaché à l’archéologie, qu’il voyait comme une métaphore du processus psychanalytique, qui vise à mettre à jour, strate par strate, la psychologie du sujet. Martine Glomeron a poursuivi sur ce que représentait la Gradiva pour l’écrivain, et sur la manière dont la sculpture peut créer un autre langage artistique : l’écriture. Jensen avait, selon elle, souvent dû observer ce bas relief, d’un regard « fixe » qui arrête la pensée (d’où l’« idée fixe » évoquée par l’écrivain à Sigmund Freud), avant que l’imagination ne se déchaine dans une écriture pulsionnelle. Ce regard « fixe », la psychanalyse l’a associé à celui, terrifiant, de la Méduse, « qui nous met en examen, qui nous fige dans un manque à être, dans une source d’angoisse, comme un mauvais œil dont il faut nous détourner ». Ce qu’elle retrouve dans les paroles des personnes qui évoquent « une perte de confiance » dans leur activité professionnelle, où « ce regard, ces cris qui amènent à une telle fixité sonore » rend l’action difficile, et l’attention impossible. Au contraire, un « regard bienveillant » serait un regard qui ne sait pas tout, et qui nous permet donc d’échanger, et d’accéder à la création.

Image_a-lireBibliographie :
Glomeron M. Barrière N., Attention travail ! Recueil de poèmes contemporains, L’Harmattan, Accent Tonique – Poésie, 2010.

 

gestes Intervention de Martine Glomeron – partie 1, 7min35s


gestes Intervention de Martine Glomeron – partie 2, 7min32s

gestes Intervention de Martine Glomeron – partie 3, 5min

 

Haris Procopiou, archéologue, a ensuite présenté ses travaux. Selon elle, même dans l’archéologie, il existe un travail de création et d’interprétation. Tout comme une nécessaire imagination. (Bio de Haris Procopiou )

A partir d’un vase trouvé lors de fouilles, elle a expliqué avoir cherché à comprendre le processus de création des artisans de l’époque, qui engage selon elle nécessairement, en plus des « choix raisonnés » et « économiques », des émotions, d’ailleurs essentielles dans le raisonnement. Elle s’est donc demandé quelle était la place de l’imagination et du plaisir dans le raisonnement et la création, et s’est notamment focalisée que la façon dont l’artisan percevait la matière. Pour comprendre comment toutes les actions des artisans étaient guidées, elle a mis en place une méthode d’analyse en comparant les surfaces archéologiques, en collaboration avec des ingénieurs en tribologie (science du frottement, de l’usure et de la lubrification). Car c’est en touchant les surfaces, en les polissant, que l’artisan va apprécier la texture, un rapport au toucher qu’elle considère essentiel. Ses émotions jouant également un rôle dans son artisanat. Elle a donc, en Inde et en Grèce, rencontré des artisans qui travaillaient encore avec ces mêmes méthodes traditionnelles. Un bon polisseur « mesure avec ses mains », selon les artisans. Et si de nombreuses étapes sont communes dans les deux pays, il semblerait que la gestuelle soit différente (assis en Inde, debout en Grèce), entrainant alors sans doute des traces différentes sur l’objet produit. D’où l’intérêt d’étudier ces traces, pour mieux comprendre la manière dont travaillaient les artisans dans l’Antiquité.

Sur place, l’archéologue a notamment constaté que l’artisan appréciait la surface de l’objet, en mobilisation tous ses sens : la couleur, le bruit du polissoir, l’odeur de la pierre durant la friction guidaient aussi l’action technique. Et ce dans les deux contextes. Elle a également repéré un plaisir de la « réussite », dans ce travail artisanal, impliquant à la fois les sens et les émotions. Elle a aussi expliqué l’importance du « partage » chez ces artisans, qui souhaitaient montrer leur travail, et en transmettre les techniques. Elle a ajouté qu’elle regrettait que le « plaisir » dans ce travail artisanal ne soit pas suffisamment étudié, notamment en anthropologie, et la « vision dévalorisante » du travail manuel, qui découle de la distinction fréquente entre création artistique et création artisanale, celle-ci impliquant pourtant un « plaisir » comme elle l’a démontré.

Image_a-lireBibliographie :
Classen C. (dir.) 2005, The Book of Touch, Oxford.
Procopiou H. 2011, Choix et décision, sens et émotions : le début des études de perception, In Treuil R. (ed.), Archéologie cognitive, Paris, p. 233-255.
Procopiou H., Morero E., Vargiolu R., Suarez-Sanabria M., Zahouani H. 2013; Tactile and visual perception during polishing: An ethnoarchaeological study in India (Mahabalipuram, TamilNadu), Wear301, p. 144-149.
Procopiou H. 2013, Techniques, sciences et émotions : autour du polissage en Méditerranée Orientale, Habilitation à diriger des Recherches, Université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne)

 

gestes Intervention de Haris Procopiou – partie 1, 6min58s

gestes Intervention de Haris Procopiou – partie 2, 6min33s

gestes Intervention de Haris Procopiou – partie 3, 8min06s

dim gestes

Vidéo résumé de cette table ronde

 

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