T2 – A l’écoute du présent

FOTO_19 juin 2014_Baudelocque Dussart Laillier Prunier-Poulmaire Sorignet

15h15-16h30 Table-ronde : « Langage et Travail, à l’écoute du présent : quand le travail est au cœur d’une démarche artistique de spectacle vivant.

Animation : Sophie Prunier-Poulmaire, avec

Vincent Dussart, metteur en scène ;
Joël Laillier, sociologue ;
Philippe Baudelocque, artiste, dessins sur murs ;
Pierre-Emmanuel Sorignet, sociologue.

 

Vincent Dussart, metteur en scène à la Compagnie de l’Arcade, est également comédien, et forme des comédiens. Il a présenté un projet en construction, qui devrait être déposé à la Commission européenne en octobre (programme « Europe Créative »), qui consiste en une coopération entre artistes européens (de Bulgarie, Grèce, Pologne) autour de la reconnaissance et des enjeux au travail.

Sophie Prunier-Poulmaire l’a notamment questionné sur les raisons pour lesquelles il a souhaité placer le travail au cœur de ce projet. Vincent Dussart a répondu que le besoin du regard des autres, de reconnaissance, explique pour beaucoup son orientation vers le métier de comédien, et ensuite de metteur en scène. Il a par ailleurs expliqué avoir réalisé que, souvent, les personnages des pièces sur lesquelles il travaillait cherchaient « à se remplir » (Phèdre, par exemple). Selon lui, son travail lui permettait de « remplir cette défaillance de sentiment d’exister ». A partir de là, l’idée est de poser la question des attentes face au travail, dans un premier temps à ses collègues du secteur culturel, puis d’élargir dans un second temps à d’autres secteurs professionnels. Chaque artiste du projet, chacun avec son média (arts plastiques, théâtre, danse…) procèdera à une collecte (de « rêves » au travail par exemple), dans le but de créer une cartographie sensible de la relation au travail. Il travaille lui-même à une collecte de « listes de choses que l’on attend de notre travail ». Le projet aboutira à la création d’une exposition, de formes spectaculaires, d’une archive numérique interactive rendant visible cette cartographie sensible du travail.

gestesIntervention de Vincent Dussart – partie 1, 5min25s


gestesIntervention de Vincent Dussart – partie 2, 6min50s

gestesIntervention de Vincent Dussart – partie 3, 4min31s

 

Joël Laillier, sociologue (Université Toulouse-III Paul Sabatier) a ensuite parlé de « vocation au travail », suite à ses recherches sur la carrière des danseurs de ballets de l’Opéra de Paris.  Il a expliqué que pour saisir la question du lien entre langage et travail artistique, il est revenu sur les discours des danseurs ; discours sur lesquels il s’est particulièrement focalisé, les possibilités d’observations du travail ayant été réduites lors de l’enquête. « L’un des plus grands mystères du travail artistique est de savoir ce qui peut lui donner un sens. » Une question qui se pose, pour les danseurs, de manière encore plus « aiguë », étant données les contraintes de ce travail. En effet, il demande de consacrer une grande partie de sa vie à la danse, et peut également impliquer des problèmes de santé au quotidien (fractures des pieds, ostéoporose précoce, etc.). Au delà des blessures, pour les danseurs, la souffrance dans le travail est omniprésente (cf. les « chemins de douleur » évoqués par les danseuses du Lac des Cygnes). Elle est donc « intégrée dans le travail lui-même ». Il a donc souhaité comprendre les raisons de leur engagement, au delà des explications habituelles : « passion », tendances masochistes, « comportement irrationnel », « attrait de l’incertitude »… Il semblerait en outre qu’il ne soit pas lié aux bonnes conditions de travail (emploi permanent, salaires, régime spécial de retraites à 42 ans), dont le rôle n’est pas d’offrir une compensation à un rapport négatif au travail.

Il a notamment expliqué que les logiques du comportement des danseurs n’étaient pas à chercher dans des modèles extérieurs aux individus. Elles relèvent en fait d’une rationalité de type mystique, que l’on peut saisir dans le discours des danseurs (« sacerdoce », condition de « martyr »). Cette rationalité relève d’une instrumentalisation de la vocation par l’Opéra de Paris qui s’assure ainsi du recrutement et du maintien de l’engagement des danseurs. En effet, on peut y danser dès l’âge de 8 ans, et à partir de là, l’institution distribue les « signes de confirmation de la vocation », et in fine, autorise, ou non, certains à être danseurs. Celle « lutte constante pour la distribution des rôles » fait de la compagnie une sorte de Société de cour, dans laquelle chacun lutte pour s’assurer une reconnaissance de son existence comme membre de l’élite que constitue le groupe.

Image_a-lireBibliographie :
Laillier J., « La dynamique de la vocation. Les évolutions de la rationalisation de l’engagement au travail des danseurs de ballet », Sociologie du travail, n°53 (4), p 493-514, 2011.
Laillier J., « Des familles face à la vocation. Les ressorts de l’investissement des parents des petits rats de l’Opéra », dans Sociétés contemporaines n°82 (2), p. 59-83, 2011.

gestesIntervention de Joël Laillier – partie 1, 6min56s

gestesIntervention de Joël Laillier – partie 2, 4min43s

gestesIntervention de Joël Laillier – partie 3, 5min04s

 

Philippe Baudelocque, diplômé de l’Ecole supérieure des arts décoratifs de Paris et auteur du dessin sur mur (représentant un paresseux, cf photos), est ensuite intervenu. Selon lui, le « street art », répandu au niveau international et dont les artistes ne sont pas forcément diplômés d’écoles d’art, est un signe annonciateur de l’émancipation des artistes des institutions, à l’aide de médias tels qu’Internet. En effet, auparavant, les artistes devaient obligatoirement passer par la « case galeriste » ou publier un livre. Interrogé sur l’effet que l’aspect éphémère de ses œuvres pourrait produire chez lui, Philippe Baudelocque a répondu que certains de ses tableaux étaient permanents. Pour les autres, il a expliqué avoir appris à « lâcher prise », mais qu’une photo du dessin restait extrêmement importante pour le garder en mémoire. Interrogé ensuite sur la « mise au travail » des observateurs de ses tableaux, et l’existence éventuel d’un message à leur transmettre, il a par ailleurs mis en avant l’importance du « ressenti » dans son travail d’artiste, et qu’il ne comptait pas « forcer » ceux qui regardent son travail à ressentir quelque chose de particulier. Enfin, Sophie Prunier-Poulmaire lui a demandé de développer ce qu’il entendait derrière le terme « fusion » qui revient régulièrement dans son travail. « C’est un endroit où tout est possible (…), et l’état dans lequel je me mets pour aller chercher l’inspiration… » Quelque chose qui n’est pas « définissable avec des mots ».

 

gestesIntervention de Philippe Baudelocque – partie 1, 5min05s

gestesIntervention de Philippe Baudelocque – partie 2, 3min55s

gestesIntervention de Philippe Baudelocque – partie 3, 6min10s

gestesIntervention de Philippe Baudelocque – partie 4, 3min17s

 

Pierre-Emmanuel Sorignet, sociologue (Unicentre, Lausanne) et danseur contemporain, a enfin terminé ce tour de table en évoquant ses travaux sur le monde de la danse contemporaine, au croisement de la sociologie de l’art et de celle du travail. Interrogé sur la manière dont on fait de la sociologie sur sa propre pratique, il a expliqué avoir aussi fait beaucoup de « sociologie de la croyance », « qui prend au sérieux les investissements vocationnels, et davantage les dispositions et trajectoires que les carrières ». Il a donc précisé s’inscrire dans une « posture méthodologique où l’observation participante relève aussi d’une forme d’objectivation participante, c’est à dire une réflexivité sur la pratique elle-même. Sur la pratique de danseur mais aussi sur la pratique de sociologue. » Cette double appartenance a aussi, selon lui, un intérêt : l’observation participante, qui touche aux logiques pratiques. Sur la rhétorique de l’ascèse, évoquée plus tôt par Joël Laillier, il aurait d’ailleurs tendance à remarquer que celle-ci varie selon le danseur, et qu’il existe même parfois des cultures de la déviance dans les écoles. Les seuls discours peuvent donc, selon lui, paraître problématiques, quand ils ne sont pas confrontés aux véritables pratiques. Il a également souligné l’importance de la « médiation discursive » : « Qu’est-ce que le discours et le langage dans le travail de création, et qu’est-ce que c’est dans l’interaction chorégraphe-danseur ? » Car le discours peut être très technique, mais en même temps « relève souvent de l’imaginaire ». Par ailleurs, les modalités d’appropriation de ce langage ne sont pas socialement distribuées équitablement. Dans le groupe de créatifs, il y a donc des individus avec des propriétés sociales plus ou moins différentes, même si ce milieu est plutôt homogène (classes moyennes supérieures essentiellement). Il a donc expliqué s’être tout particulièrement penché sur les trajectoires hétérodoxes, celles notamment des danseurs issus de milieux populaires.

Image_a-lireBibliographie :
Sorignet P.-E., « Sortir d’un métier de vocation. Le cas des danseurs contemporains », Sociétés contemporaines, n°56, p.111-52, 2004.
Sorignet P.-E., Danser, enquête dans es coulisses d’une vocation, La Découverte, 2010.

 

gestesIntervention de Pierre-Emmanuel Sorignet – partie 1, 5min47s

gestesIntervention de Pierre-Emmanuel Sorignet – partie 2, 5min08s

gestesIntervention de Pierre-Emmanuel Sorignet – partie 3, 5min58s

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Vidéo résumé de cette Table ronde

 

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